« RACISME SYSTEMIQUE », RACISME SANS MECHANTS ?

« Racisme systémique ». L’expression est entrée dans le langage commun à l’occasion des soulèvements antiracistes provoqués par le lynchage policier de George Floyd. Elle suggère l’existence d’un racisme qui ne prendrait pas racine dans la méchanceté des personnes (elle aussi joue son rôle), mais dans l’organisation même, dans la structuration du système. Ce racisme existe. Son « isme » se rapproche de celui par lequel on désigne le système où règne le capital : capital-isme. Rac-isme : système d’organisation sociale et de représentations idéologiques fondé sur la croyance dans l’existence des races humaines, dans leur hiérarchisation. La matrice de ce rac-isme structurel est un événement massif et pluri-séculaire : la conquête et l’assujettissement de la totalité de la planète par une poignée de nations européennes ; la justification de cette conquête par l’invention d’une race blanche prétendue supérieure à tous les autres humains ; la croyance dans la vocation de cette race à unifier et à conduire l’histoire humaine. Mon dernier livre – L’art est un faux dieu / Contribution à la construction d’une mondialité culturelle – explore la façon dont cette croyance s’est construite et comment elle structure inconsciemment nos pensées, nos affects, nos institutions. Cette exploration le conduit au cœur du champ culturel et artistique, dans un lieu où les méchants racistes sont rares mais que je crois être tordu en profondeur par le racisme systémique de la domination occidentale. Voici, tiré de ce livre, un exemple de ce racisme sans méchant, de ce racisme systémique qui marche tout seul.

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Charles Victoire Emmanuel Leclerc, chef de l’armée envoyé par Bonaparte pour rétablir l’esclavage à Saint-Domingue (Haïti)

Cet exemple prend la forme d’une statue qui trône sur une place publique de la République française – Liberté, Egalité, Fraternité – et qui glorifie un criminel contre l’humanité. Contre l’humanité…noire. Effigie dressée là par le système, effigie considérée par le système avec les mêmes yeux vides que ceux qu’on voit au meurtrier de George Floyd en train d’étouffer sa victime :

7 octobre 1802

«Voici mon opinion sur ce pays (la colonie de Saint-Domingue, future Haïti). Il faut détruire tous les Nègres des montagnes, hommes et femmes, ne garder que les enfants au-dessous de douze ans, détruire moitié de ceux de la plaine et ne laisser dans la colonie un seul homme de couleur qui ait porté l’épaulette, sans cela jamais la colonie ne sera tranquille.»

Ces propos génocidaires sont tirés d’une lettre envoyée à Napoléon Bonaparte, Premier Consul de la République française, par le général Charles Victoire Emmanuel Leclerc, son beau-frère. Leclerc a été dépêché dans l’île des Caraïbes à la tête de 30 000 hommes pour y rétablir l’esclavage, aboli sous la pression conjuguée de l’insurrection conduite sur l’île par Toussaint Louverture et de la ferveur révolutionnaire de la Convention à Paris.

Charles Victoire Emmanuel Leclerc est natif de Pontoise. Le site internet de cette ville d’Ile de France présente ainsi ce qui lui semble utile d’être rapporté sur ce « Pontoisien illustre » :

« Le Général sous le Premier Empire épousa en 1797 la princesse Pauline  Bonaparte, sœur de Napoléon Bonaparte. C’est le futur empereur lui-même qui proposa la main de sa sœur au Général Leclerc !  Les deux hommes étaient devenus très amis quatre ans plus tôt lors du siège de Toulon, à tel point que Napoléon Bonaparte avait demandé au Général Leclerc d’annoncer au Directoire la signature du Traité de paix de Loeben”, souligne Pascal Gaillard, responsable des Archives Municipales. Une statue à Pontoise, surplombant la rue Thiers, honore également la mémoire de ce Pontoisien illustre. Le militaire y est représenté en uniforme, son épée au fourreau touchant terre. »

Sur l’action de l’illustre en Haïti, l’i-rédacteur a peut-être l’info. Ce n’est pas sûr. En 1797, ce n’est pas une princesse qu’il épouse,  mais la sœur d’un général de la République engagé dans la campagne d’Italie. Et Leclerc meurt en 1802, bien avant la proclamation de l’Empire. Quoi qu’il en soit, volontairement ou non, cet historien approximatif ne juge pas nécessaire de ternir la gloire du notable pontoisien avec une histoire dont son silence nous révèle qu’il la juge anecdotique, si même il la connaît, ce qui revient presqu’au même. En tout cas, programmer l’assassinat de masse de « tous les Nègres des montagnes, hommes ou femmes » ne mérite pas pour lui d’ôter à la dévotion des Pontoisiens et à l’éclat de la ville le souvenir du beau-frère de l’empereur. Pas pour ce qui apparaît de fait comme un « point de détail de l’histoire », comme dirait Jean-Marie Le Pen.

Évoquant parfois, dans des conversations fortuites et avec une prudence de chat, l’étonnante prolifération des distinctions honorifiques accordées à des acteurs directs du ravage des civilisations américaines, de la traite des Africains, de l’esclavage et de l’occupation coloniale – noms de rues, monuments, cartes postales, promo numériques… –, j’ai souvent reçu en retour des regards vaguement apitoyés, légèrement agacés, accompagnés de réactions qui disaient en substance : « D’accord, d’accord, mais pourquoi tu vas chercher la petite bête ? » Et qui sous-entendaient : « Tu commences à franchement nous agacer avec ta négrophilie obsessionnelle ». Souvent mais pas toujours. Parmi mes interlocuteurs, certains sont les descendants de la dévoration à laquelle la « petite bête » se livra durant cinq siècles. Ça ne les amuse pas particulièrement de constater les honneurs accordés aux bourreaux de leurs ancêtres et surtout le peu de cas qui est fait de ces crimes, comme s’ils avaient reçu en héritage mémoriel l’assignation de leur « race » à l’état de détail.

Fin de la citation.

Un mot pour conclure, mais pas pour en finir avec ces questions. J’ai à dessein fait le parallèle entre le système capitaliste et le système raciste. L’un et l’autre sont nés de notre histoire. L’un et l’autre l’habitent et la structurent. L’un et l’autre peuvent être dépassés. On appelle ce type de dépassement Révolution. Par sa puissance, par sa forme, par la variété de celles et ceux qui la font vivre, par les mots dont elle se nomme, la révolte provoquée par le lynchage de George Floyd sonne différemment que la plupart des soulèvements analogues du passé. Prodromes d’une révolution contre le racisme systémique ? Balbutiements d’un système où ne viendrait plus à l’esprit de personne l’idée de glorifier quelqu’un qui a prôné le massacre de milliers d’entre nous ?

L’ART EST UN FAUX DIEU / Contribution à la construction d’une mondialité culturelle – Jacques Flament.Alternative éditoriale – 15 €

L’éditeur Jacques Flament milite pour les circuits courts dans la production de livres comme dans celle de légumes. Le plus simple moyen d’acquérir le livre est donc de le commander sur son site (lien ci-dessus). On peut aussi bien sûr le demander à son libraire préféré.

 

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