« FOCUS AFRIQUE » EN AVIGNON 1 / une polémique utile

Depuis que, le 22 mars 2017, Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon, a dévoilé la programmation du « focus Afrique » dont il a doté la 71e édition de la grande manifestation des arts de la scène, un vif débat s’est engagé. Le choix retenu exclut en effet les spectacles mettant en scène des textes de théâtre au point qu’une des principales personnalités littéraires et théâtrales du continent, Dieudonné Niangouna, a pu écrire : « Inviter un continent sans sa parole est inviter un mort ». Très engagé depuis une vingtaine d’années dans la vie théâtrale du Mali, j’ai moi aussi déploré ce choix. Des arguments et des coups de gueules se sont échangés, qui m’ont amené à infléchir et approfondir mon point de vue. Voici un point d’étape sur les principales thèses énoncées à l’occasion de cette polémique que je crois utile. 

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1 – Les spectacles chorégraphiques et musicaux qui font l’essentiel de ce focus parlent aussi

La danse africaine parle. C’est indubitable. Le 18 mars 2017, le festival des Rencontres Essonne Danse organisait à Morsang-sur-Orge, où je dirige le petit théâtre de l’Arlequin au nom de la compagnie malienne BlonBa, un « colloque dansé » intitulé « Danse contemporaine, questions d’Afrique ». Cette passionnante rencontre réunissait des grands noms de l’art chorégraphique africain – le Nigérian Qudus Onikeku, le Burkinabè Salia Sanou, le Sud-Africain Vincent Mantsoé – et d’impressionnants danseurs hip hop : le Malien Salah Keïta, de la compagnie bamakoise Dogmen G, le franco-congolais Michel Onomo. « Colloque dansé ». Colloque où les choses seraient dites à la fois dans les mots et par la danse. Pari gagné à la satisfaction émerveillée des participants. Quelques semaines plus tôt, à Bamako, était organisé dans le nouveau lieu de la compagnie BlonBa, qu’avec mon ami Alioune Ifra Ndiaye nous avons fondée dans la capitale malienne il y a bientôt 20 ans, un festival original et novateur, le Fari foni waati (temps des corps en mouvement). Y participait notamment le chorégraphe burkinabè Serge-Aimé Coulibaly, esprit particulièrement aiguisé dont les créations « parlent » assurément, et fort, et de façon tranchante. Salia Sanou, Serge Aimé Coulibaly sont inclus dans le « focus Afrique » d’Avignon et leurs œuvres y parleront.

Dans les civilisations d’Afrique de l’Ouest, la danse fait partie de la culture générale. Elle joue un rôle important de liberté d’expression : dire ce que les corps, habituellement contenus par les règles de la civilité, ne peuvent exprimer dans la vie courante ; le dire par des mises en forme qui affirment la dignité humaine jusque dans l’expression de la violence ou de l’érotisme. Ce qui se construit au sud du Sahara sous le label occidental de danse contemporaine est de moins en moins coupé de cette inspiration et vit aujourd’hui, en Afrique, un tournant qui mérite l’attention. Beaucoup de pièces ont une trame narrative explicite et usent du texte. Quand les conditions d’accès, financières notamment, le permettent, on peut désormais voir un public populaire, jeune, nombreux suivre avec passion ces « récits » et ne plus s’en écarter au motif longtemps invoqué qu’il s’agirait d’une « affaire de Blancs ». Les suivre avec une culture du corps et du geste globalement plus sophistiquée qu’en Europe. Comme dans les formes anciennes de la danse en Afrique, la sublimation des situations par la chorégraphie, leur métamorphose en symboles d’humanité habitent bien des propositions. C’est par exemple le cas du splendide et récent We almost forgot de Qudus Onikeku, dont BlonBa s’honore d’être co-producteur, où la barbarie sauvage des crimes évoqués jamais ne laisse douter de la dignité humaine, représentée par la qualité des images et des mouvements, un peu comme la peinture classique occidentale affirme dans ses mises en forme la grandeur de l’humanité, même lorsqu’elle use d’une iconographie de l’horreur et de la cruauté. Oui, assurément, les spectacles retenus par la direction du Festival ne laisseront pas l’Afrique sans voix.

2 – L’exclusion des arts du texte n’a rien d’anodin

Parmi les arguments de ceux qui défendent la programmation retenue dans ce « focus », « les attaques violentes formulées à l’égard de ces choix de programmations » témoigneraient « d’une conception pour le moins rance de la hiérarchie entre les disciplines basées sur une dichotomie corps-esprit » (Eve Beauvallet, Libération, 27 mars). En clair, la distinction entre pièce de théâtre et pièce de chorégraphie, entre mise en scène d’un texte et chorégraphie des corps serait une vieillerie fleurant la moisissure. L’argument est spécieux. En Afrique comme ailleurs et pour longtemps, il existe des arts du texte dit, des savoir-faire spécifiques pour les dire, une culture partagée pour les entendre. Même si des croisements peuvent survenir, le métier d’un comédien n’est pas celui d’un danseur, l’art d’un kotèden ne fait pas de lui un tamanfola, un auteur de théâtre produit du sens par d’autres voie qu’un chorégraphe, il y a des funè et il y a des jeli. Quand le festival de Jean Vilar propose un « focus Afrique » en excluant les arts du texte, comment ne pas y lire un déni ? Comment s’empêcher d’entendre en sourdine d’étranges résonnances entre ce déni et les clichés qui vouent le corps noir à la danse et au chant. Les sélectionneurs d’Avignon l’ont-ils vu ?

3 – Les arts du texte dit ne sont pas un monopole de l’Occident

Intervenant dans le débat, Jan Goossens, directeur du Festival de Marseille, justifie ses collègues avignonnais en tentant un autre argument contre le point de vue exprimé par Dieudonné Niangouna : « Sa vision de l’art dramatique comme lieu exclusif du texte littéraire (une tradition plutôt française) n’est pas du tout centrale en Afrique où les traditions font plus de place au mouvement, au chant, aux traditions orales bien sûr. Le texte littéraire sur les plateaux n’est venu qu’avec les projets coloniaux ». Contrairement à ce qu’affirme cette curieuse opinion, les arts du texte dit, dont le théâtre est une des formes, sont tout à fait centraux dans l’Afrique que je connais. Que ces textes soient inscrits dans les mémoires ou écrit sur les pages d’un livre est d’une certaine manière secondaire. Les deux coexistent très bien et s’alimentent mutuellement. Le texte écrit est très présent au Mali jusqu’au XVIe siècle (on retrouve aujourd’hui des dizaines de milliers de manuscrits dans les villes anciennes de la boucle du Niger). Il est maintenu vivant par la pratique de la religion musulmane (la religion chrétienne en Ethiopie), mais marginalisé lorsque la pression conjuguée des esclavagismes arabes et européens font voler en éclat les grands ensembles politiques de l’Afrique soudano-sahélienne. L’usage de l’écriture se répand à nouveau avec la mondialisation colonialiste et l’alphabétisation qui, même quand elle est marginale (7% d’enfants scolarisés quand le Mali prend son indépendance), fait germer chez certains de ceux qui la maîtrisent le goût et le talent d’écrire. Jan Goossens assigne les « vrais » Africains au « mouvement » et au « chant ». Les Africains seraient-ils donc, par le fait même d’écrire, des traitres à l’authenticité africaine, Mandela aurait-il dû transmettre son message au tam tam, Sony Labou Tamsi ne serait-il qu’un bounty et faut-il remercier Olivier Py de les rappeler à leur vraie nature ? Bigre !

Quant à suggérer que « le texte littéraire sur les plateaux n’est venu qu’avec les projets coloniaux », c’est également un raccourci spécieux. Un exemple : dans les années 80, des auteurs, metteurs en scène et comédiens bamakois font monter la longue histoire du kotèba (farces burlesques de satire sociale) sur la scène du Palais de la Culture de Bamako. Ce kotèba en salle se distingue clairement du cercle qui se forme dans les villages autour du feu lors des nuits où se joue cet art. Mais le public malien n’a aucun doute sur l’ascendance endogène de cette innovation, sur la vérité de « l’esprit kotèba » qui en est l’âme. Ce renouveau théâtral est jusqu’à présent explicitement associé par l’opinion au mouvement de révolte qui abattra en 1991 la dictature de Moussa Traoré. Projet colonial sous prétexte que cet « esprit » se joue sur une scène et dans une grande ville ? L’opinion saugrenue de Jan Goossens est intenable. Si on la suivait, il faudrait aussi condamner le cinéma africain, l’internet africain, la télévision africaine, la mode africaine quand elle imagine des vestons ou des jupes, condamner aussi pour trahison de l’identité nationale les Français qui jouent du jazz, mangent des bananes ou portent des vêtements de coton.

4 – Que les professionnels africains du théâtre se sentent blessés par ce choix est normal

Un des arguments qui alimentent la polémique consiste à soupçonner ceux qui critiquent ce choix d’être des aigris, des jaloux, dépités de ne pas avoir été retenus. La totale exclusion du théâtre de texte relativise cette opinion, car du coup les protestations ne sont pas faite ad hominem, mais contre un choix qui concerne tous ceux qui font vivre en Afrique cette forme là des arts de la scène, celle-là même qui a valu à Olivier Py d’être nommé par la puissance publique au poste qu’il occupe aujourd’hui. Et puis il suffit de se mettre un instant à la place d’un homme ou d’une femme de théâtre reconnus, engagés dans des conditions souvent extrêmement précaires, convaincus de l’importance cruciale de la reconstruction culturelle de l’Afrique, du rôle qu’y tient le théâtre et placés devant ce dédain. Mes expériences les plus intenses de théâtre, je ne les ai pas connues dans les théâtres à 30€ la place, aux lumières impeccables, aux finesses à répétition, aux programmations débordantes d’intelligence et à l’importance indécise, séances où d’ailleurs je prends souvent beaucoup de plaisir. Je les ai vécues en plein soleil dans Bangui déchirée par la guerre, dans les quartiers populaires de Bamako, devant des spectacles qui prenaient pour leur public majoritairement composé de moins de 30 ans une importance cruciale. Oui, je suis blessé par le fait que de telles expériences qui ont tant à dire au théâtre français aient été à ce point dédaignées. Blessé pour le théâtre africain. Blessé pour le théâtre français. Et je rends hommage à Dieudonné Niangouna, un auteur et un artiste indiscutable, ultra reconnu par l’Institution et à juste titre, d’avoir eu le courage de dire sa vérité blessée, au risque d’être pris pour un jaloux et un aigri, au risque d’être blacklisté, quand les baisses générales de budgets culturels rendent les exclusions si tentantes.

5 – Réunir les spectacles africains retenus sous la dénomination de « focus Afrique » est une supercherie

En bref, ce qui pèche dans la programmation africaine du festival n’est pas la qualité des spectacles retenus, c’est l’annonce d’un « focus Afrique » dont tous ceux qui connaissent un peu ce qui se passe sur ce continent du côté des arts de la scène verront le déséquilibre criant. Il n’y aurait rien eu à dire si les artistes programmés, que pour la plupart j’apprécie beaucoup, l’avaient été dans le droit commun du festival, témoins des goûts et des choix de sa direction. Ils le méritent et apporteront j’en suis sûr beaucoup de satisfaction et d’intelligence à ceux qui auront les moyens d’aller les voir. Mais les enrôler au nom de l’amour de l’Afrique dans une aventure aussi douteuse, boiteuse, disons, pour rester sobre, que ce n’est pas sain. Ces grands de la scène africaine ne méritent pas d’être instrumentalisés par une situation qui sussurre à l’oreille des affidés du festival : « Nous n’avons rien trouvé d’intéressant dans le genre que vous et moi nommons théâtre ».

6 – L’argent justement

Beaucoup d’Avignonnais, beaucoup de Français ont désormais une ascendance en Afrique, Afrique du Nord et Afrique sub-saharienne. Beaucoup de ceux-ci appartiennent aux classes populaires. On voit très peu les classes populaires – Noirs ou Blancs, Mohamed ou Maurice – dans les salles du in. Pour des raisons symboliques : difficile pour la France populaire de se sentir « chez elle » dans des lieux si socialement typés. Des raisons financières aussi, du fait d’une tarification que beaucoup d’amateurs d’art impécunieux ressentent comme une gifle et dont la ligne la plus caricaturale était l’an dernier les « tarifs spécifiques » destinés aux allocataires du RSA, entre 20 € et 14 € selon les spectacles. RSA = 535,17 €/mois. En proportion du revenu, c’est comme si ceux qui gagnent 3000 €/mois devaient payer entre 70 € et 90 € € la place, mais on a pris soin de ne pas leur appliquer ce ratio et 38 € suffisent pour filtrer grosso-modo ceux qui savent respecter les rites. On espère beaucoup que, touché par la grâce, ce Festival fondé pour élargir l’accès des arts de la scène aux classes populaires et qui est majoritairement financé par l’argent public, considérera d’un peu plus près ce que vivent vraiment les gens et proposera, pour son édition 2017, des tarifs plus respectueux de l’égalité devant la culture. Beaucoup des Français qui ont un lien familial avec l’Afrique (pas tous) et ont des raisons particulières de cultiver leur regard sur ce continent sont les enfants des soutiers qui ont construit nos maisons, nos routes, nos grands équipements, théâtres compris, lavé la vaisselle dans les restaurants où l’on sort après le spectacle. Certains des enfants de ces hommes et de ces femmes, grâce à leur talent, à quelques belles institutions de notre République et aux hasards de la vie ont pris « l’ascenseur social ».  Cela ne nous empêche pas de constater que, l’ascenseur étant relativement exigu, ils peuplent plutôt le quartier avignonnais de Saint-Chamand que la vieille ville, plutôt Sevran que Neuilly-sur-Seine. Honorer une ascendance africaine qui leur est si souvent compté à charge, c’est faire jouer à l’art une de ses plus hautes fonctions politiques.  En entraver le chemin par une tarification réservée à d’autres ajoute à la frustration. Dommage. Dommage aussi pour les artistes et les compagnies théâtrales africaines qui pouvaient, en direct ou représentés par des collègues, rendre visible l’importance de leur travail et y trouver des moyens supplémentaires dans une situation de vertigineux déséquilibre entre la France et l’Afrique. Dommage pour une France qui menace de s’enfermer dans l’aigreur identitaire et qui a un besoin crucial d’imaginaires partagés, largement partagés, par delà les frontières géographiques, religieuses, civilisationnelles ou de comptes en banque.

En réponse à ce déni, beaucoup des réactions venues d’Africains disent mot pour mot : « Avignon, on s’en fout ». Dommage pour nous tous.

DANS CE BLOG, D’AUTRES TEXTES SUR CES SUJETS (liste des textes sur la droite de la fenêtre) 

A propos de la danse

Danse contemporaine, questions d’Afrique

La danse ou le chaos

Expériences théâtrales en Afrique

A Bamako, naissance d’un théâtre de la conversation »

Théâtre et tension, créer dans Bangui sous couvre-feu

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Avignon, fabrique de la classe dominante ?

Refonder les politiques culturelles publiques

L’art est un faux dieu

La conversation des cultures

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6 réflexions sur “« FOCUS AFRIQUE » EN AVIGNON 1 / une polémique utile

  1. J’ai lu avec beaucoup d’intérêt vos différents articles et adhère souvent à vos positions.

    J’espère que nous aurons l’occasion d’une rencontre, à l’issue du spectacle « l’Expérience » dont je vous ai déjà parlé, et que nous jouerons au théâtre Falguière entre le 19 et le 30 avril. Je peux vous joindre le flyer si vous voulez en informer vos contacts…

    Cordialement,

    Joël Cudennec

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  2. Dans vos propos, je ne peux m’empêcher de percevoir une douce ironie (involontaire peut-être ?) à l’égard de ces personnes qui, en nous parlant d’Afrique, ne font que la démonstration de leur ignorance des réalités complexes de ce continent. Souhaitons qu’elles aient assez d’humilité de la reconnaître, et éventuellement en combler les lacunes.
    Merci pour ce texte auquel je ne peux qu’adhérer.

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  3. Ne pas oublier que TOTAL est le financeur du festival d’ Avignon pour l’ Afrique. C’est probablement un interlocuteur de poids lors des négociations concernant la programmation.

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