CENTRAFRIQUE : LES MOTS CONTRE LA MORT

Aliou, Lucien, Zénaba… La crise centrafricaine est ponctuée de tragédies qui placent chacun devant les enjeux essentiels de l’existence humaine. Elle porte à son paroxysme le défi de la reconstruction et de l’autonomie qui hante toute l’Afrique post-coloniale. Les questions spirituelles, morales, culturelles, politiques s’y enchevêtrent. Voici un récit qui dit beaucoup du pays que visite le pape François.

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Lucien Dambalé se tient souvent assis dans le calme fraternel de la Tuilotte, petit café excepté des violences et situé au cœur de l’Alliance française de Bangui. Je l’y croise régulièrement lors de mes séjours dans la capitale centrafricaine. Le vieil homme ne paye pas de mine, mais c’est un trésor vivant. Dans une République centrafricaine déchiquetée par la haine et la méfiance, la mémoire, qui rassemble, s’est comme évaporée. Pas la mémoire de Lucien. Elle réunit et conserve notamment d’innombrables contes[1] que les enfants appellent en criant « mbayé…é, mbayé…é », une histoire, une histoire ! Lucien est un des derniers chrétiens à habiter encore le KM5, quartier où vivent retranchés la plupart des musulmans banguissois. Il y a quelques jours, une rumeur vient déchirer le calme de la Tuilotte : Lucien a été tué. La rumeur est fausse. Lucien est vivant. Rescapé. Peu après, mon ami Alain Diab m’envoie le récit de cette histoire hantée par la haine, par la mort :

« Ce jour-là, Aliou, Malien et musulman, ose quitter le KM5 pour assister dans le quartier Lakounanga à la levée du corps d’un ami cher et partager avec sa famille endeuillée l’instant du dernier au revoir, avant que le prêtre asperge le défunt d’eau bénite et que le cercueil se referme. Après cette séparation douloureuse entre le mort et les vivants, les gens se dispersent dans les bars de proximité pour prendre un rafraichissement. Aliou, pour son soda, a choisi le bar Kadamkadam, devenu « Espace plus ou moins ». Etrangement, depuis peu de temps, ce rare quartier où cohabitent ensemble chrétiens, musulmans et animistes lui est devenu hostile. Sa présence dans ce bar attire des regards haineux. Quelques coups de fil, des SMS, la position de l’indésirable est localisée et le tour est vite joué. Des démons de la haine arrivent d’autres quartiers, à moto. Malgré l’interposition acharnée des voisins, le corps d’Aliou fini par terre, décapité, attaché à une moto pour finir le travail de l’horreur qui nous prend au visage, traîné vers une destination inconnue. Dans l’après midi, dans le quartier Gbaya Dombia, au KM5, l’appel du muezzin pour un rassemblement à la mosquée Ali Babolo, où le corps d’Aliou repose, réveille Lucien de sa sieste. C’est un petit bonhomme septuagénaire. Pour partager la douleur et la peine de son quartier, d’un pas lourd, il se met en marche en suivant une petite ruelle qui mène vers la mosquée. Visage tendu, larmes aux yeux, il se recueille en silence devant le corps méconnaissable d’Aliou entouré par des gens qui murmurent la sourate al-fâtiha. Lucien, quitte la mosquée avant la prière mortuaire (salât al janaza). Après l’enterrement, les démons de la violence se réveillent : œil pour œil, dent pour dent, Lucien pour Aliou. Lucien a eu la vie sauve. Grâce à une commerçante de poivre sauvage, nous l’appellerons Zénaba. Zénaba a bravé l’interdit de sa religion en s’interposant entre Lucien et les assaillants pour lui sauver la vie et jeter un mauvais sort sur les démons en se montrant à eux seins nus. Elle a reçu les deux balles qui devaient tuer Lucien. Lucien se fait exfiltrer. Il a quitté son quartier de Gbaya Dombia avec un pansement au cœur, choqué, culpabilisé par le sort tragique de Zenaba. Sur le chemin de l’exode qui l’amène au centre-ville, ses voisines en long foulard sur la tête pleurent et les enfants crient leur douleur de cette séparation déchirante et soudaine : « mbayé…é, mbayé…é, mbayé…é « . Lucien reviendra dans son quartier pour raconter des contes et des histoires aux enfants. Mais certainement pas celle d’Aliou, elle est si tragique. »

La Bible raconte que Dieu n’acheva seul pas la création, qu’Il voulut y associer la créature qu’il avait faite à son image, l’humain, qu’Il lui confia la mission de nommer toutes choses et de les faire ainsi entrer dans l’ordre de l’esprit. Lucien Dambalé fait partie de ceux qui nomment. Ses récits nomment son pays au nom si peu « parlant » (il l’est davantage néanmoins en langue sango, Bèafrica, cœur d’Afrique). La soif des enfants criant « mbayé…é, mbayé…é » est la soif de cette joie : mettre des mots sur la créativité dont ils sont dépositaires, nommer les rêves, leur donner forme, créer. Dans l’histoire que raconte Alain, Lucien, Aliou, Zénaba se sont trouvé face à face avec la dé-création, la dyscréation, la dislocation des personnes créés par Dieu à son image. Le nom même des corps donnés à ces humains par des humains a été recouvert par la vocifération des armes… Comment reconnaître le corps d’Aliou, comment donner un nom au corps sans tête ? La déshumanisation peut-elle aller plus loin ?

Lucien continuera à donner une voix à l’imaginaire de son peuple. Les mots s’échangent et se partagent. Même assourdi par le rugissement des hélicoptères de combat et le crépitement des armes automatiques, ce murmure continuera à créer la Centrafrique contre ceux qui la disloquent. Germe infime qui associe le vieil homme à la création du monde, à ce que les croyants attribuent au « Tout Puissant ».

Aujourd’hui dimanche 29 novembre 2015, le pape François arrive à Bangui. Des centaines de milliers de Centrafricains chrétiens, musulmans, animistes ou libres penseurs attendent de lui qu’il nomme l’innommable, qu’il le nomme avec l’autorité d’un humain qui n’a pas oublié sa mission créatrice, qui ne la fuit pas, qui ose avec autorité établir les choses dans l’ordre de l’esprit : « Tu ne tueras pas ! »

 

[1] L’Alliance française de Bangui a entrepris d’éditer sous forme de livre imprimé et de livre électronique les contes de Lucien Dambalé : Les contes centrafricains, racontés en sango par Lucien Dambalé-Bibomtouawé, traduits en français par Romain Sokpé Bally-Kengué

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