(2) MACRON-TSIPRAS, MÊME DEBAT ? – Quoi après la fin de l’histoire unique ?

 

Macron consentant, Tsipras réticent prennent ou prendront l’un et l’autre des mesures dictées par l’ordre actuel des choses. Mélenchon, si sa France insoumise l’avait emportée, aurait été confronté à la même poix. Cela signifie-t-il que l’action politique transformatrice est vouée à l’échec et à la dépression ? Après « Le discours que n’a pas prononcé Jean-Luc Mélenchon » et une première réflexion sur l’étrange paradoxe qui rapproche le président français et le premier ministre grec (également dans ce blog), en voici une nouvelle étape. Objectif : débroussailler nos esprits de représentations périmées qui entravent l’efficacité de l’action politique émancipatrice.
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Nos esprits sont hantés par l’idée qu’il existerait « une » histoire,   vecteur unique tendu vers le progrès, parfois cahotant, chaotique, mais gradué et lisible. Les institutions engendrées par l’histoire politique de l’Occident – l’Etat territorial administré, puis l’Etat-Nation, puis l’Etat représentatif assimilé à « la » démocratie – seraient la forme accomplie du gouvernement des sociétés, quelles qu’elles soient, où qu’elles vivent. L’emprise progressive de la pensée déductive, analytique, rationaliste à qui l’on doit l’extraordinaire essor des sciences et des techniques impulsé depuis cinq siècles dans un affrontement victorieux avec les croyances en place tracerait « le » vecteur progressif de la connaissance. L’efficacité économique pensée comme la capacité à accumuler le plus possible de richesses marchandes et le plus rapidement possible, l’obsession de cette croissance-là électrisée par l’appétit sans fin d’un consumérisme universellement répandu et savamment encouragé seraient l’ultime barème « sérieux » des politiques publiques.

Même la (re)production du champ symbolique, et tout ce qui s’est représenté dans l’histoire unique sous le paradigme de l’art, n’échappe pas à cette vectorisation. Lire la suite

REFONDER LES POLITIQUES CULTURELLES PUBLIQUES

Une grosse fatigue s’est abattue sur l’appareil culturel public français, si prometteur à ses débuts, si abondant. Par quelle alchimie un système pensé et financé pour répandre les joies de l’esprit dans toutes les classes de la société s’éloigne-t-il si opiniâtrement de son objectif originel ? A moins qu’il soit devenu récif et que l’histoire, les histoires s’en soient allées ailleurs. Des politiques culturelles accordées aux mondes qui naissent ? Des outils propices à la rencontre des imaginaires plutôt qu’à la célébration nostalgique du vieil art ? Les réseaux remplaçant les podiums ? Le bouleversement est souhaitable. Le naufrage est possible.  

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Une des images magiques de mon ami Claude Baillargeon, décédé ce printemps. Un hommage à cet artiste modeste qui ne craignait pas de produire des évidences graphiques tellement pensées et si généreusement données.

« Chaque génération doit dans une relative opacité découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ». Frantz Fanon

La refondation des politiques culturelles publiques est confrontée à deux enjeux majeurs.  

1 – L’agonie du cycle historique de la modernité occidentale.

2 – L’héritage d’un appareil culturel d’Etat construit dans et pour ce cycle agonisant.

 Elle nécessite une claire remise à plat des institutions et du projet.

LA FIN D’UNE HISTOIRE

Engagée au XVe siècle, la modernité occidentale est le projet de civilisation qui accompagne la conquête de la planète par les nations « blanches ». L’empire unique impose au monde une histoire unique, centralisée, hiérarchisée, racialisée, représentée comme un vecteur tendu vers un progrès continu, vers un gain (une capitalisation) sans limite. Lire la suite

A BAMAKO, UN PAS VERS LA FIN DE LA GUERRE DE 500 ANS

Il y a environ un demi-millénaire, quelques nations européennes engageaient contre les autres peuples de la planète une guerre de conquête qui allait durer cinq cents ans. C’est sans doute le seul conflit qui, dans l’histoire humaine, mérite vraiment la qualification de guerre mondiale. Certains aspects des événements du 20 novembre à Bamako signalent peut-être un autre voie.

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Engagés à la fin du XVe siècle, l’invasion des deux Amériques, la dislocation de l’Afrique du fait de la traite négrière, puis sa colonisation, l’asservissement de l’Asie et de l’Océanie établissent sur le monde ce qu’il est convenu de nommer la domination occidentale. De génération en génération, cette suprématie s’enkyste dans les esprits, établissant une hiérarchie « raciale » qui fait des Blancs le sommet de l’hominisation, délégitimant l’apport des autres civilisations à l’humanisation de l’espèce, instaurant un vertigineux déséquilibre économique entre l’Occident et le reste du monde.

Cette histoire est aujourd’hui sur le reflux. La tectonique de l’histoire est en évolution rapide. Beaucoup de nations naguère assujetties conduisent désormais seules leur destin et la Chine est devenue, pacifiquement, le premier producteur mondial de richesse marchande. La décolonisation, plus qu’imparfaite, a néanmoins donné partout le goût de la libre souveraineté. Lire la suite

EMANCIPATION, CULTURE ET POLITIQUE

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Ce texte est la conférence inaugurale (04/11/2010) d’un séminaire organisé par le Parti communiste français et Espaces Marx sur le thème « La culture comme enjeu politique », publié aux éditions Arcane 17 sous le titre « Oser la culture »

« Le système publicitaire propose au public un langage (une représentation du langage) amputé de fonctions essentielles. Le langage n’apparaît plus que comme outil de séduction. Nous voyons tous en nous et autour de nous, au zinc du café ou dans les conversations familiales, l’effet de cette modification : « On ne peut plus croire en rien ».  Et donc, si on ne peut plus croire en rien, si le langage ne peut plus nous servir à échanger, à transmettre, s’il perd sa fonction de place publique dans le champ du symbolique – brutalement dit, si la production des signes et du langage est privatisée, qu’elle cesse d’être un bien commun –, comme nous sommes néanmoins des animaux sociaux impropres à la totale solitude, on voit apparaître d’inquiétants recours à une communication infralangagière. » 

Mettre la culture au cœur de la vie politique ? On entend, à gauche surtout, ce genre de formules quand arrivent les élections. Mais assez souvent, les chefs et les partis en restent aux grands mots. Dans la politique concrète de la commune, du département, de la région, il faut un peu se gratter pour trouver une convergence convaincante entre les faits et le propos. Peut-on sortir du vague ? Je propose, pour y parvenir, de confronter la notion d’émancipation avec les problèmes posés à la construction de la culture humaine, d’explorer ce que peut vouloir dire concrètement l’importance de la culture dans l’action politique.

D’abord quelques réflexions sur la notion d’émancipation elle-même.

Premier aspect : l’émancipation n’est pas le contraire du libéralisme. Le libéralisme est une doctrine politique selon laquelle l’histoire de la liberté serait arrivée à son aboutissement avec la prééminence de l’Occident, le libre-marché, le capitalisme, l’État représentatif, la consommation comme clef du bien-être, ce qu’on nous présente aujourd’hui comme une indépassable fin de l’histoire. Notons que ce point de vue prend beaucoup de force après que l’expérience du soviétisme a donné une forme tyrannique au dépassement du cadre libéraliste. L’émancipation ne dit pas : je suis contre le libéralisme pour être contre le libéralisme. Elle ne dit pas : je suis contre le capitalisme parce que le capitalisme serait par essence mauvais. Elle dit : moi, mon projet c’est de continuer l’histoire de la liberté.

L’histoire de la liberté se continue parfois à l’intérieur du bornage libéraliste. Si vous vivez dans une dictature militaire et que vous établissez un État représentatif, vous ne sortez pas du cadre libéraliste, mais vous avez pourtant avancé dans l’émancipation politique. L’émancipation ne se construit pas en simple réaction, en simple opposition à l’ordre. Elle a sa propre visée. Engagée dans cette visée, elle va rencontrer sur son chemin ce qui fait l’ordre actuel du monde : le capitalisme, la domination occidentale, l’État représentatif… C’est parce qu’elle les rencontre concrètement qu’elle va entreprendre des actions anticapitalistes, vouloir élargir le champ de la liberté dans l’organisation politique, affronter l’uniformisation occidentale du monde, etc. Je crois que poser ça est important, parce que ça nous permet de sortir de la position défensive et négative qui souvent nous définit : anticapitalistes, antilibéraux, antisarkosystes, etc. L’émancipation nous propose un projet positif, profondément ancré dans l’histoire humaine. Elle nous permet d’aller de façon beaucoup plus convaincante, avec des motivations beaucoup plus solides vers un monde plus libre, plus vaste. Lire la suite

L’ART EST UN FAUX DIEU

 Texte paru dans la revue Kritiks, n° 1, janvier 2015

« Ce que la figure de l’Art fétichise est un espace historique, singulier, de la conversation dans laquelle les humains inventent leur humanité. En fétichisant cet espace, c’est-à-dire en l’universalisant, en le désingularisant, la figure de l’Art stérilise la possibilité ouverte à l’Occident comme à tous : se dire à soi-même, converser avec les autres. Il se fait le verrou hautain d’un emprisonnement généralisé dans la forme du monde voulue par la domination occidentale. Le verrou est la fétichisation de la trace, non pas ce qui a tracé la trace. Rompre la digue pour retrouver la liberté des flots, leur inclination à la confluence, leur capacité à fertiliser les sols et à déchausser les idoles. Déverrouiller. »

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SACREMENT/FETICHE/IDOLE

Sacrement est le nom d’un fétiche auquel on croit. Fétiche est le nom des sacrements auxquels croient ceux qu’on méprise. Idole est le nom du fétiche que vénère celui qu’on craint. Quand il qualifiera la figure de l’Art, ce texte préférera le plus souvent le terme de sacrement.

L’Art, le nommer fétiche, c’est faire comme s’il était possible de se placer dans un ailleurs critique, un hypothétique après d’où l’on pourrait sans coup férir le déclasser au rang des croyances mortes, faire comme si le critiqueur avait la puissance de s’arracher au peuple et de monter seul sur le Sinaï, comme s’il n’était pas, sans recours possible, dans le mouvement. La puissance sacramentelle de cette institution est toujours en service et l’œuvre évangélisatrice se poursuit. En Occident, dans presque tous les champs où se cultive le symbolique, l’Art est le seul sacerdoce reconnu. Ceux qui ne revêtent pas ses poses chamaniques et n’embrassent pas ses professions patentées se vouent aux ordres subalternes : art brut, folklore, coutumes – même si la rédemption est possible, par exemple quand les masques sacramentels de l’Afrique apostasient la liturgie des bois sacrés et se convertissent au culte muséal. L’Art, le nommer sacrement, c’est se souvenir de la fétichisation qu’il porte en lui.

Ces croyances tiennent et nous tiennent, même quand nous tentons de les brocarder, même quand de l’intérieur certains les mettent en doute. Le sacrement qu’elles célèbre prend la figure d’un ordre abouti, indépassable. Confesser que jusqu’à présent, l’Art, mais aussi l’Etat ou la Marchandise, sont des sacrements, non des fétiches, c’est décrire leur actualité.

Le sacrement est une éponge. Il aspire la réalité et s’en gonfle jusqu’à devenir si impressionnant qu’on y croit. La croyance que nous lui accordons est proportionnelle à la puissance que nous lui cédons. La valeur que nous accordons au diamant n’est autre que la cristallisation imaginaire, dans cet objet, de la masse de travail qu’il a fallu pour le chercher, l’extraire, le tailler, le vendre. La sueur a métamorphosée le caillou inerte en pierre précieuse. Alors la puissance sociale dont le diamant s’est enrichi prend son indépendance et se retourne contre la société, lui imposant la révérence qu’on doit aux dieux.

L’Œuvre d’Art absorbe en elle-même les liens qu’elle entretient avec le monde, qui en ont constitué la genèse et qui en font la pérennité. Ces rapports sociaux sont pourtant son essence. Une image, c’est quoi sans l’imagination qui l’a inventée, sans le regard de celui qui s’en nourrit ? Pourtant, le tableau qu’on anéantit en l’enfouissant dans le tabernacle d’un coffre-fort semble y conserver sa « valeur ». Le spectacle présenté dans des conditions qui en font une fabrique de la classe dominante peut revendiquer un propos d’extrême gauche. Solitude des artistes d’extrême-gauche. Lire la suite

LA CONVERSATION DES CULTURES

Les Indiens découvrent Christophe Colomb

Les Indiens découvrent Christophe Colomb

Texte publié dans Culture(s) forces et défis du XXIe siècle, une publication d’Altaïr, think tank culture média 

« Les racines de la nation telle qu’elle est ne sont plus seulement la Gaule, Rome, la crèche de Bethléem, la monarchie franque ou les Lumières. Elles plongent désormais dans les cultures naguère assujetties, qui ont une égale vocation à composer, en s’accordant aux autres, la singularité française. Tant que ce travail n’est pas fait, une partie du peuple sera inévitablement distinguée, délégitimée, sommée de se conformer à un univers symbolique tronqué qui ne lui concède qu’une position subalterne. Il est vital d’ouvrir les fenêtres. »

L’Occident a conquis le monde. Il s’est représenté à lui-même et aux autres comme la pointe extrême du progrès humain. Longtemps, ce sentiment de supériorité s’est traduit par une dévalorisation radicale des cultures défaites, réputées sauvages ou saugrenues, vouées aux cabinets de curiosité. On n’en est plus là. La statuaire africaine, le nô japonais ou les cités incas sont presque partout reconnus comme des créations majeures de l’esprit humain. Cependant, seule une partie du chemin a été parcourue. Les grandes figures occidentales de la production du symbolique – l’art, l’artiste, l’œuvre, la conservation dans les musées, la représentation théâtrale, le marché de l’art… – restent considérées comme les formes universelles d’une vie culturelle aboutie. La coopération culturelle avec les autres civilisations s’articule autour d’événements (festivals, biennales, expositions) ou de processus (formations, bourses, professionnalisation) qui ont comme soubassement l’idée d’une supériorité des formes prises par la vie culturelle en Occident. La diversité des contenus est grosso modo acceptée. C’est un progrès. Reste à reconnaître et à faire vivre la diversité des règles du jeu. Le discours culturel a élargi son champ de vision, mais il continue à se dire dans une seule langue. Nous savons pourtant qu’aucune langue n’est le décalque d’une autre, qu’aucune n’est en mesure de dire seule la richesse humaine.

L’universalité est dans la conversation.

Souvent, quand ils sont appliqués à des productions de l’esprit nées d’autres civilisations, le mot « universel », le mot « contemporain » expriment leur adéquation aux formes occidentales de la vie culturelle, leur capacité à s’y refléter. C’est en suivant les rites inventés en Occident que les danseurs africains « élèvent » leur pratique au rang de danse « contemporaine ». Pour qu’un texte soit réputé universel, mieux vaut qu’il se moule dans les genres reconnus du roman, du théâtre ou du traité philosophique. A cet universalisme par alignement, il est temps de substituer une universalité de la conversation. Non pas seulement dialogue, non pas seulement vis-à-vis de civilisations qui apprennent à se connaître et s’influence amicalement. La conversation comme figure nouvelle de l’universalité, la table commune où l’on s’assied pour le plaisir, pour l’intérêt de la conversation, sans nécessité de se convertir l’un à l’autre, sans crainte des antagonismes et des chamailleries, sans réticence à se rendre aux arguments d’un commensal qui sur un point nous a séduit, une conversation où chacun bouge, fait bouger les autres, et reste pourtant soi-même. La conversation comme but. Non pas outil de l’universalisme, mais aboutissement de l’universalité. Lire la suite