POUR LA GRATUITE – postface de la nouvelle édition

 

Publié en 1995, réédité très augmenté en 2006, mon essai « Pour la gratuité » reparaît dans la collection poche des éditions de l’Eclat et sera disponible en librairie à partir du 31 mars 2016. Cette réédition inclut une postface intitulée « La marchandise humaine ». Elle reprend partiellement un texte publié dans ce blog sous ce titre et prononcé en 2010 à l’occasion d’un colloque du CREDIMI sur le thème « Droit et marchandisation ». Voici en apéritif cette postface qui met en perspective l’ultime forme de marchandisation que fut la traite négrière et établit ainsi la jonction entre deux de mes champs d’action et de réflexion : le dépassement du règne de l’argent ; le passage à un monde multipolaire et équilibré où la domination occidentale ne sera plus qu’un chapitre dans les livres d’histoire.  

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L’enfer est une plage de sable fin baignée par la mer bleue. Au large, un trois-mâts. Une chaloupe s’en détache, gorgée d’hommes à peau noire. Semaine après semaine se joue là un des épisodes les plus accomplis de la férocité humaine, l’immémoriale tragédie qui conduit la progéniture d’Adam et Eve à profaner la Création1 où elle figure, dit-on, « l’image de Dieu », à déshumaniser d’autres humains, à s’y essayer, à n’y jamais parvenir, à s’y acharner sans fin, férocement. Là, sous le ciel muet des Tropiques, la recette consiste à faire comme si « l’image de Dieu » pouvait être réduite à la condition des choses inertes qu’on achète et qu’on vend, des outils qu’on manipule et qu’on remise. Tâche impossible. L’humain n’est pas une chose, il a des yeux, une voix. Il n’est pas inerte, il regarde et chante. Il rétablit sans cesse, par la voix, par le regard, par les poings l’indestructible lien qui fait de son bourreau son semblable. Le bourreau le sait, s’en exaspère. Le bourreau martèle et martèle l’indestructible lien. Sans succès, sauf d’ajouter l’enfer à la Création.

La déshumanisation, cette entreprise proprement satanique au sens précis que les religions du livre donnent à la figure de Satan, a pris et prend de multiples visages chaque fois atrocement singuliers. Ici, dans la Caraïbe vidée par génocide de ses premiers habitants, la profanation consiste à transformer des humains en objets désingularisés, en valeurs marchandes évaluables sur la même échelle que les balles de cotons ou les tonneaux de sucre, évalués par un simple signe arithmétique, jouets offerts au bon plaisir du consommateur final. Marchandise.

À n’y jamais parvenir.

À s’y acharner.

– Ne me regarde pas comme ça, tu es ma chose, tu n’es rien, tu es moins que rien.

– Moins que rien n’est pas rien. Que crains-tu du non-rien que tu lis dans mes yeux ?

– Si tu persistes dans ce regard, dans cette rébellion contre ta condition de chose, je te frappe, je te tranche, je t’ébouillante, je te pends à un croc de boucher, je t’émascule, je te viole, je te crucifie. Non ! Tu n’es pas mon semblable. Pas mon semblable !

– Si !

L’essor de l’empire marchand, son orgueil, sa fringale inextinguible, sa victoire annoncée naissent minés par un regard inaliéné sur un marché des Caraïbes.

Mystère de la gratuité.

 

L’esclavage est un commerce fructueux

Aucune marchandise au monde n’est plus fructueuse que l’être humain, commercialisé en bloc ou par tranches. C’est la seule qui soit capable de produire de la richesse par elle-même. Ceux qui sont en mesure d’en imposer le négoce et de s’en rendre propriétaires possèdent la clef de la fortune, car on ne peut pas être très riche par son seul travail. Dans la société contemporaine, pour être très riche sans ticket gagnant pour l’euromillion, il faut s’acheter de l’activité humaine sur le marché du travail, du temps de cerveau disponible sur le marché publicitaire ou maîtriser le marché des biens jugés nécessaires à une existence humaine. Naguère, la commercialisation des personnes sur le marché aux esclaves a constitué l’obscure pierre philosophale de l’essor occidental. Archétype de la marchandisation sans limite. La sphère de l’être entièrement avalée par celle de l’avoir. L’humain rangé dans la catégorie des biens meubles.

L’institutionnalisation sans complexe de cette ultime marchandisation, puis son renversement révolutionnaire s’établissent sur le segment le plus ardent de la faille qui sépare le marchand du gratuit, l’aliénable de l’inaliénable. Pour que les humains, leur personne, leur activité, leurs désirs ou leurs conditions d’existence puissent devenir pures marchandises, ils doivent être d’abord soumis à une forme très particulière et très violente de propriété, celle consacrée par le droit de l’empire esclavagiste établi sur l’Occident par la Rome antique. Le propriétaire en tire une puissance absolue sur l’objet possédé, le droit d’en user, de le faire fructifier à sa guise, d’en abuser quand l’idée en passe par la tête : usus, fructus, abusus. Cette forme brutale de l’appropriation, aujourd’hui vécue comme naturelle du fait que l’histoire occidentale a recouvert le monde, n’a rien d’universel. Beaucoup de civilisations en exceptent des biens de nature, la terre par exemple. Beaucoup imposent le partage et répriment l’abus de propriété. Le Mali classique, fondé au 13e siècle, admet les hiérarchies sociales et la relative servitude des descendants de captifs, mais il interdit d’en faire commerce, interdit qu’ils soient « battus, a fortiori mis à mort2 », leur autorise la critique et leur confère significativement la dénomination de woloso, progéniture de la maison, de la patrie. Ils ne sont pas des marchandises. L’extrême brutalité de la transmutation d’un humain libre en bien meuble soumis au régime de propriété issu du droit romain implique une torsion des corps, des cœurs et des esprits qui, de Spartacus à Toussaint Louverture et à l’abbé Grégoire, n’est jamais parvenue à imposer cette pliure comme « allant de soi ».

Les textes juridiques qui jalonnent cette tentative de déshumanisation par marchandisation de la personne donnent un indice littéraire de l’extrême tension ainsi produite, des artifices de pensée qu’elle requiert pour se faire admettre, des afféteries de langage et des euphémismes méphitiques par lesquels il faut passer pour en rendre compte. Comment, par exemple, faire coïncider les raisons du droit de propriété à la romaine et celles du Décalogue, auquel le roi très chrétien doit révérence ? L’esclave importé dans la Caraïbe est un bien meuble, un bien marchand, mais c’est aussi un fils d’Adam à qui le monarque ne peut interdire de prier Dieu. Les textes juridiques régissant l’esclavage à l’occidentale tanguent entre ces deux vents. Ils tendent à réduire les personnes asservies à la condition de biens meubles, fermant les yeux sur les cruels abus que la puissance souveraine du propriétaire peut exercer sur sa chose. Mais en même temps, une interrogation éthique ou religieuse, parfois les liens humains qui s’établissent malgré tout entre Blancs et Noirs, pour la plus grande part les rapports de force imposés par la résistance sourde ou tonitruante de ces biens meubles doués de conscience font naître le sentiment que l’humanité, même incarnée dans un corps noir, ne peut se dissoudre dans la marchandisation de l’individu qui la porte. Il résulte de cette tension des monstres juridiques comme le Code Noir, signé Louis XIV, ou comme certaines thèses de charitables juristes américains proposant de décréter les esclaves « biens immeubles » dans le but d’empêcher la séparation des familles. Travaillé par deux raisons contraires – l’avantage des maîtres à soumettre les esclaves au droit commun de la propriété, l’impossibilité de leur dénier jusqu’au bout la condition d’humains –, les textes ne parviennent à tenir la contradiction que par des constructions biscornues, des raisonnements gênés aux entournures, usant des artifices sophistiqués de la technique juridique pour accorder les scrupules de conscience avec la brutalité de l’institution. Selon le dogme catholique, le repos dominical s’impose à tous les humains, même réduits à l’état de biens meubles. Les rédacteurs du code noir doivent concilier le décret divin avec le statut juridique des armoires ou des sabots : « (Nous, roi de France) enjoignons à tous nos sujets, de quelque qualité et condition qu’ils soient, d’observer les jours de dimanches et de fêtes, qui sont gardés par nos sujets de la religion catholique, apostolique et romaine. Leur défendons de travailler ni de faire travailler leurs esclaves auxdits jours depuis l’heure de minuit jusqu’à l’autre minuit à la culture de la terre, à la manufacture des sucres et à tous autres ouvrages, à peine d’amende et de punition arbitraire contre les maîtres et confiscation tant des sucres que des esclaves qui seront surpris par nos officiers dans le travail. »

Le rédacteur du texte n’ose pas exclure les esclaves du précepte divin. Fils d’Adam, ils ne travailleront pas le jour du Seigneur. Mais si la règle est enfreinte, c’est le propriétaire de ces biens meubles qui en sera puni par confiscation. Ainsi nationalisé par la Couronne, l’Adamite à peau noire restera bien meuble, mais bénéficiera du respect que le roi très chrétien voue au quatrième commandement. Les méandres de ces arguties expertes sont à l’opposé de la limpidité citoyenne dans laquelle est écrit le décret d’abolition du 16 pluviôse an II. L’inaliénabilité sans appel de la personne humaine se dit avec une majesté de style bien éloignée de la pesante conciliation entre la cupidité des maîtres et la bénignité hebdomadaire du roi des cieux. Voici ce que décrètent les représentants de la nation après l’adresse que leur fait le député Belley né esclave, puis élu par la colonie de Saint-Domingue : « La Convention déclare l’esclavage des nègres aboli dans toutes les colonies ; en conséquence, elle décrète que tous les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens français et jouiront de tous les droits assurés par la Constitution ».

 

Bloc d’inaliénabilité

La marchandisation sans limite trouve difficilement les mots pour se dire. La limite de la marchandisation monte clairement à l’esprit. Ce symptôme aide à comprendre par quels chemins l’histoire politique de l’Occident, mère et maîtresse du marché-roi, a été amenée à tracer elle-même des bornes à son empire, à les tracer autour de ce qui est historiquement vécu comme constitutif de la personne. En dépit du fait qu’elle coïncide avec le plein essor du capitalisme et qu’elle contribue paradoxalement à lui dégager la route, l’interdiction générale du commerce des êtres humains est un jalon décisif dans l’histoire de la résistance à l’invasion des rapports marchands, l’aboutissement d’un processus de démarchandisation dont la portée éthique et politique reste considérable. Dès lors, il s’institue autour de la personne humaine comme un bloc d’inaliénabilité qu’on retrouvera très souvent en travers des processus de marchandisation, en travers de la toute-puissance du capital. Cette inaliénabilité ne tient pas au fait que l’être humain serait impropre à sa mise sur le marché – les siècles ont fait la preuve du contraire. Elle est instituée par un mouvement de l’histoire, un mouvement politique, volontaire, qui ressent, affirme et décrète le caractère désormais inaliénable de ce qui était hier encore marchandise. En dépit des dénégations intéressées des marchandiseurs, cette histoire continue. Elle dessine une frontière entre d’un côté ce que l’on peut posséder ou dont on peut être dépossédé sans changer de « nature » et de l’autre ce qui est considéré comme constitutif de notre humanité, de notre « être ». Cette frontière est mouvante. Aujourd’hui, en France, nous « sommes » notre enfance, nous « sommes » notre santé, nous « sommes » nos sentiments amoureux, nous « sommes » notre instruction, nous « sommes » des allants et venants librement lancés sur les chemins environnants. Ces aspects de notre existence sont jugés constitutifs de ce qu’est un humain du XXIe siècle. Comme notre existence elle-même, nous les jugeons non sans coût mais sans prix. Vendre sa force de travail est interdit avant seize ans. Les médicaments sont remboursés. On se marie sans dot. L’école est gratuite. La voirie est libre d’accès. Et tout cela apparaît au plus grand nombre comme étant dans la « nature des choses ».

Comment tout cela s’est-il noué ?

 

Le sombre prophète

En Europe, le XVe siècle ouvre ce que l’Occident nommera plus tard les temps modernes :

Gutenberg, Masaccio, Copernic, Jeanne d’Arc, Machiavel, Christophe Colomb, Léonard de Vinci, Martin Luther… Renaissance. Mais cette lumineuse histoire est hantée par un sombre prophète. Dans les coulisses du renouveau, une figure en concentre la face obscure et la violente destinée : le corps noir. La traite négrière naît à l’aube de la « modernité ». Elle donne dès l’origine sa figure extrême aux perspectives et aux impasses de l’histoire qui commence.

Le marché comme deus ex machina de la vie économique : si la personne humaine peut légitimement être mise sur le marché, alors s’ouvre la perspective d’une marchandisation sans limite.

Le marché comme instrumentalisation de la Nature : si la personne humaine elle-même peut devenir objet de circulation marchande et que sa « valeur » se détache de sa nature, si, comme toute autre marchandise, elle s’évalue d’un simple signe monétaire, alors l’unité de la Nature et de la vie se disloque, alors la qualité des choses s’efface devant leur capacité à ce qu’on en use et qu’on en abuse.

L’empire comme gouvernement du monde : l’autre, le non-Blanc, sa terre, deviennent le bétail et le pâturage des temps nouveaux.

La traite négrière qui commence avec la modernité occidentale et lui fournit son carburant annonce aussi sa limite et peut-être sa fin. En laissant entrevoir un monde d’où l’inaliénable est potentiellement exclu, où plus rien n’est considéré par principe comme sacré, elle contrevient sourdement à des expériences contraires partagées par tous les humains. Face au sentiment quotidiennement éprouvé qu’une part au moins de notre existence est irréductiblement sans prix, elle est une aporie proprement insoutenable (unsustainable). En s’aiguisant, en s’universalisant, en se rationalisant, confrontée à l’impossibilité de soumettre sans fin l’homme-chose, harcelée par le phénix de la liberté qui renaît sans cesse dans les yeux, dans la voix, dans les poings, dans les révoltes de la marchandise humaine, la modernité occidentale doit se recadrer. Pour libérer les forces qui vont permettre le capitalisme industriel, source du vertigineux déséquilibre impérial dont notre monde conserve la boiterie, il faut faire la part du feu. À partir du XVIIIe siècle, usant des formes propres à son histoire politique, l’Occident trace cahin-caha, dans les commotions révolutionnaires et les cabinets de philosophie, une frontière juridique qui réinstitue un bloc d’inaliénabilité autour de la personne humaine sous l’invocation globale de « droits humains ». Ce compromis efface l’insoutenable aporie. Elle relance la modernité et la domination occidentales. Mais elle signe dans le même mouvement la reconnaissance d’une limite infranchissable à la marchandisation, à la loi de l’argent, à la suprématie blanche. Elle reconnaît, aussi exiguë soit-il, un espace de gratuité sans lequel le marché lui-même épuise sa force et dans lequel s’établit une égalité théorique entre les êtres. Elle associe philosophiquement cette part de gratuité à la nature humaine. La personne humaine serait inaliénable « par nature ».

L’histoire de la gratuité telle qu’elle va se développer en Occident est intrinsèquement enchevêtrée avec la haute invention politique et juridique que constitue la proclamation de droits humains inaliénables. Les gratuités qui s’instituent peu à peu, le plus souvent sous la pression des exclus de la prospérité marchande, sont idéologiquement liées à l’idée qu’« à notre époque, on ne mène pas une vie véritablement humaine sans savoir lire, écrire, compter, sans être soigné, sans pouvoir librement aller et venir, sans que notre sécurité soit assurée, etc. » Et si le défaut de ces biens enlève à notre pleine humanité, à la partie inaliénable que protègent les droits humains, si en jouir est un droit lié à notre être même et non aux moyens financiers dont nous disposons, la gratuité qui ne fait pas acception des comptes en banque pointe son nez. Les grandes utopies sociales et politiques qui naissent de la classe ouvrière des nations occidentales soulevées contre la tyrannie capitaliste s’inscrivent dans cette perspective et en font leur fin. L’abolition du salariat figure longtemps dans les statuts de la CGT et dessine le rêve d’une société où l’activité humaine ne pourrait plus être soumise à un acheteur. Gratuité du temps humain. Le slogan communiste et anarchiste « De chacun ses capacités à chacun selon ses besoins », se concrétise dans la plupart des gratuités socialement établies. Sécurité sociale : de chacun selon ses capacités de cotisation, à chacun selon ses besoins de santé.

 

Catastrophe ou transition ?

Et voici que le monde change à nouveau. L’aporie nouée dans le corps noir à l’aube des temps modernes se défait. Elle prédisait et démentait à la fois trois perspectives : la marchandisation sans limite, l’empire universel de l’Occident sur le monde, la maîtrise de la Nature et son assujettissement aux désirs de l’homme (du Blanc). Comme le prédisait le regard obstinément humain de la marchandise négociée sur un marché des Caraïbes, elle se délite sur ces trois points. Le dessein impérial s’épuise sans se l’avouer avec l’émergence de puissances déjà concurrentielles qui ne reçoivent plus d’ordre, avec aussi, disséminée, la guerre furieuse et barbare du terrorisme qui ne fait que des victimes, mais signale par sa cruauté même l’intensité mortifère de la fracture à réduire. Le mythe d’un progrès fondé sur l’instrumentalisation de la nature et l’accumulation sans fin des marchandises s’effondre face à la contrainte écologique. Malgré ses tonitruantes fanfaronnades pourtant démenties par les crises à répétition et l’aggravation des déséquilibres sociaux, la perspective du tout-marchand commence à prendre l’eau, petites fuites encore disséminées, mais le fiévreux empressement à les barrer de digues juridiques disproportionnées – par exemple l’Himalaya des réglementations européennes protégeant « la concurrence libre et non faussée » – donne un indice de la menace. La partie se joue dans un cloud technologique qui multiple les passerelles virtuelles ou physiques entre les humains et les civilisations, mondialise de façon non pyramidale, mais en réseau, leurs singularités sans prix, multiplie le désir de l’échange et dissémine la connaissance dans une sarabande qui hésite entre les refuges barricadés de la propriété intellectuelle, techniquement condamnés, et l’invention d’une économie collaborative de l’information, secteur d’activité devenu le pôle le plus vivace et le plus prospectif de l’économie. Ici, on voit poindre massivement des pratiques à travers lesquelles les idées et les connaissances cessent d’être des marchandises, cessent même de pouvoir être enserrés dans les murs réglementaires et répressifs nécessaires à leur mise sur le marché par un propriétaire exclusif. Libéré par la belle innovation des Éditions de l’éclat, qui propose gratuitement le texte de ses ouvrages sur internet et les vend au prix du marché sous la forme de livres, ce Pour la gratuité participe ainsi à modifier la frontière entre marchandises de bon aloi, par exemple les imprimés produits par l’industrie, et les idées librement, joyeusement partageables dont ils ne sont que le support technique (même actionné par un hacker, l’ordinateur lui aussi reste une marchandise). Libre plaisir d’échanger des idées sans frais. Libre plaisir de posséder l’ouvrage imprimé, de le feuilleter, de l’offrir, de se souvenir de l’odeur de l’encre et du papier. Abolition de la propriété intellectuelle ?

 

Sur la trace de la petite fouine

Sur ces trois enjeux cruciaux – épuisement de l’empire, règne de l’argent, dislocation de la nature – la catastrophe est possible. L’effondrement des climats vivables est possible. Le crack généralisé du capitalisme financiarisé, l’effondrement de la production, la généralisation de la précarité et de la misère sont possibles. Désormais placé sur la défensive, l’empire de l’Occident comme ceux qui, contre lui, remplacent le projet par la haine, montrent à de nombreux signes qu’ils peuvent entraîner le monde dans une apocalypse aveugle et terrifiante. Les trois impasses étant reliées par de nombreux croisements, leur interconnexion peut accélérer le désastre.

Sortir positivement de cet écheveau de voies sans issue ? C’est l’enjeu politique du siècle. La gratuité n’en sera pas la baguette magique. Elle ne fait pas bon ménage avec les annonces messianiques. Petite fouine opiniâtre et têtue, appliquée à se glisser dans l’embrasure des portes dès qu’elles s’entrouvrent, discrète dans ses intentions mais habile à franchir les clôtures, elle construit ses gîtes là où l’occasion se présente et ne se paye pas de mots. Elle sait qu’un musée sans ticket d’entrée n’est pas la clef du bonheur. Elle connaît les limites de l’assurance maladie et de l’école obligatoire. Elle investit le libre accès aux transports publics qu’il soit institué par une collectivité de droite ou de gauche, y monte silencieusement son petit mécano et sourit malicieusement lorsqu’étonnés de leurs convergences, des élus de partis opposés listent ses vertus en termes quasiment identiques. Elle joue à cache-cache dans les frais dédales d’internet, soufflant ses ruses aux partageux de la connaissance comme aux arsouilles de l’information. Bien qu’elle campe plutôt efficacement devant la contemplation des paysages ou les vertiges de l’amour, elle n’ignore pas qu’en goûter le miel n’est pas la récompense automatique de sa vigilance et qu’il faut en face une âme capable de contempler ou d’aimer. Même si cette vagabonde ne croit pas au grand soir, elle sait ce qu’elle veut.

L’avenir est imprédictible. Catastrophe ou transition réussie ? Nul ne sait. Mais les germes de l’une et de l’autre sont présents, discernables, à l’œuvre dès aujourd’hui. Voici, pour en rendre compte, trois petites histoires du temps présent où j’ai vu passer l’animal, trois moments furtifs où se croisent le collectif et l’intime, trois modestes boussoles sur les sentiers de la transformation sociale.

 

Angor à Bamako

Bamako, janvier 2016. Une douleur à la poitrine qui se prolonge dans le bras gauche me fait craindre l’amorce d’un infarctus. Des amis me conduisent spontanément dans une clinique de la capitale malienne, établissement réputé pour sa qualité médicale et ses tarifs élevés. Les premiers soins m’y sont donnés à grands frais. L’alerte passée, on me prescrit un rapatriement sanitaire pour que soit effectuée au plus vite une angiographie, examen des coronaires au moyen d’une sonde envoyée dans le cœur via l’artère radiale et capable de déboucher un vaisseau si besoin est. Cette technologie, devenue banale en Europe, n’est pas disponible au Mali. Rapatriement. Un médecin vient me prendre à l’aéroport Modibo-Keïta, m’accompagne sous oxygène jusqu’à un établissement de la région parisienne où est effectuée l’intervention. Mon assurance personnelle, une mutuelle, prend en charge les frais jusqu’à mon débarquement à l’aéroport de Roissy Charles-De-Gaulle. La sécurité sociale entre en action dès que j’ai posé le pied sur le sol français. Tout ça pour une seule vie. C’est comme si les pointes extrêmes de la civilisation et de la morale convergeaient dans la prouesse aéronautique et médicale, dans son financement mutualisé, sa gratuité au moins partielle concentrées sur un individu dont l’existence est alors concrètement considérée par l’organisation sociale comme sans prix.

Les deux amis qui, dans la nuit bamakoise, me conduisent empressés et inquiets vers la clinique des riches n’auraient eu aucune chance, dans une semblable occurrence, de bénéficier d’une telle attention. Le XXIe siècle ne commence pas pour eux comme il commence pour moi. Mali, espérance de vie à la naissance, 55,34 ans. À peu près l’âge de mon premier débouchage de coronaire. France : 81,75 ans. Beaucoup, au Nord, se demandent pourquoi tant de jeunes Africains risquent leur vie en traversant la Méditerranée. Trouver les moyens de payer les ordonnances de leurs familles quand la maladie se déclare vient dans le premier bataillon des raisons conscientes. Beaucoup s’indignent à juste titre des ministres de pays pauvres qui profitent de leur CDD au gouvernement pour se constituer par la corruption un trésor de guerre. Durant leur mandat, ils sont à peu près assurés de pouvoir se faire soigner, eux et les leurs, selon les standards des pays riches. Mais après ? Au crépuscule de la modernité occidentale, l’héritage recèle la même distorsion qu’à ses débuts. Renaissance : le corps blanc lumineusement donné en modèle par Léonard ou Michel-Ange ; dans la soute, le corps noir instrumentalisé au service d’un « universel » dont son humanité est soustraite. Début du XXIe siècle : le corps occidental protégé et soigné grâce aux lumières de la science et de la solidarité ; le corps africain écarté de leurs bienfaits. Entre les deux, des regards qui peuvent être amicaux – les regards des deux amis qui m’amènent à la clinique des riches sont amicaux, très amicaux –, mais ne suffisent pas à combler les douves derrière lesquelles se calfeutre la prospérité. Ils nous en laissent néanmoins la responsabilité.

– Tu n’es pas mon semblable. Pas mon semblable.

– Si !

– Banco !

Il se trouve que les virus, les parasites, les bactéries franchissent les douves comme les regards le font. Cette solidarité par défaut jointe à la généralisation des voyages avec ou sans visa a commencé à changer la donne. Contre certaines maladies transmissibles, qui terrifient indifféremment ceux du Nord et ceux du Sud, des programmes mondiaux assurent bon an mal an, sous l’invocation discutable de la bienfaisance humanitaire, une certaine gratuité de la prévention et des soins : sida, ébola, H1N1… La petite fouine aurait donc trouvé une brèche où s’engouffrer ? Ces avancées de gratuité prennent la couleur d’intérêts communs de fait où l’altruisme n’est pas clairement aux commandes. Mais elles prouvent sans appel la faisabilité d’une amorce de sécurité sociale mondiale. Aller plus loin ? Des unités cardiologiques accessibles à tous, partout, pour le bien être du plus grand nombre, et aussi contre les vagues migratoires ou la noyade en Méditerranée, et aussi contre la tentation du repli au Nord et de la violence au Sud ? Gageons que la gratuité a une place à tenir dans une transition pacifique et solidaire vers l’inévitable dépassement de la domination occidentale et vers l’égalité des peuples.

 

Union sacrée à Dunkerque

Dunkerque, novembre 2015 : débat sur la gratuité des transports publics, actée par les élus dunkerquois pour 2018 et déjà mise en pratique les week-ends3. La tribune qui surplombe l’assistance est très insolite. Gil Averous est maire de Châteauroux et président de l’agglomération Châteauroux-métropole sous l’étiquette Les Républicains. Magali Giovannangeli est élue Front de gauche d’Aubagne, ancienne présidente de l’agglomération du Pays d’Aubagne et de l’Étoile, collectivité en charge des transports publics. La puissance invitante est Patrice Vergriete, président de la communauté urbaine et maire de Dunkerque, divers-gauche élu contre le candidat socialiste officiel, l’ancien ministre Michel Delebarre. Michel Huré, chercheur à Lyon, et moi-même y sommes invités à titre d’experts. Le débat est conduit par l’Agur (agence d’urbanisme et de développement de la région Flandres-Dunkerque). Assistance nombreuse, interrogative.

Gil Averous est le premier des élus à prendre la parole. L’agglomération qu’il préside est pionnière en la matière : gratuité des bus depuis 1991, un temps suffisamment long pour se faire une idée. L’élu castelroussin est un homme de droite. Son prédécesseur, de la même tendance politique, a naguère choisi la gratuité par pragmatisme. Souvent, les bus tournent presqu’à vide. Ils coûtent cher à la collectivité. Ils ne rendent pas le service qu’on en attend. Que faire ? Supprimer ce service ? Difficilement plaidable. L’ancien maire, concessionnaire automobile, tranche dans le vif et flashe sans a priori partisan sur l’idée de gratuité. A l’aide d’un power point aux chiffres implacables, Gil Averous démonte avec assurance et sans pathos tous les arguments « spontanés » qu’on oppose généralement à cette mesure. Explosion de la fréquentation : + 300 %. Meilleure sécurité dans des bus désormais dépourvus de caisse. Retour de civilité avec la disparition de la fraude et de sa répression. Cadences plus rapides et fluidité du service du fait que les conducteurs n’ont plus à assurer le rôle de receveurs. Rentabilisation à un haut niveau de l’investissement public. Gain de revenu disponible très appréciable pour les familles les plus modestes. Dynamisation du centre-ville où l’on vient plus facilement. Meilleure intégration de la jeunesse dans l’espace public. Moindre pression de l’automobile sur l’environnement… La communiste Magali Giovannageli, qui évoque après lui l’expérience plus récente d’Aubagne, est, avec des mots différents, sur la même longueur d’ondes, même si, contrairement à l’expérience castelroussine, des motivations politiques de gauche ont explicitement accompagné la gratuité aubagnaise. Ce qui est frappant, dans la parole de ces élus de bonne foi, c’est qu’au bout du compte, ils se rejoignent dans la fierté d’avoir conduit cette innovation si contraire au vent dominant et y lisent grosso modo les mêmes avantages. La petite fouine a bien fait son ouvrage. Les communistes l’ont environnée de leur idéologie solidariste. Elle en a pris le carburant. Les libéraux ont invoqué la rationalisation de l’investissement public. Si l’argument lui ouvre la porte, pourquoi pas ? La sécurité sociale n’a-t-elle pas été mise en place par un ministre communiste, Ambroise Croizat, sous un gouvernement du général De Gaulle ? Ce qui compte au final, c’est l’effet de civilisation. Une nécessité sociale, la mobilité urbaine, sort de la gestion marchande, désormais proposée « à chacun selon ses besoins ». Ça marche. C’est mieux. Ça fait une ville plus humaine. Gil Averous termine son exposé par cette phrase : « Celui qui reviendrait sur la gratuité, il est sûr de ne pas être élu ». Magali Giovannangeli confirme avec une petite note de mélancolie. Depuis des années, Aubagne vote à droite aux élections nationales et réélit obstinément une municipalité à direction communiste. En 2014, la « vague bleue » a raison de cette bizarrerie. Mais les édiles de droite qui prennent alors la conduite de la ville et de l’agglomération, confirmant sans trompette l’opinion conjuguée de Gil Averous et de Magali Giovannangeli, se gardent bien de revenir aux bus payants.

Cette union sacrée autour des avantages de la gratuité, aussi parcellaire soit-elle, sont l’indice que le modèle économique dominant – production capitaliste, répartition marchande – peut être démocratiquement, efficacement, bénéfiquement dépassé, que ce dépassement peut provoquer des convergences inattendues, qu’il s’inscrit sans peine dans nos évidences. À travers le caléidoscope d’un power point chiffré présenté par un adepte du libéralisme, c’est le « bonjour » enjoué d’un adolescent au chauffeur du bus, le caddy supplémentaire que la mère de famille remplit avec l’argent économisé sur les transports, l’automobile délaissée ou même les utopies sociales des militants révolutionnaires qui nous parlent. La grosse fuite percée par les nouvelles technologies dans l’économie marchande de la connaissance n’est pas seule à préfigurer la transition possible. Sur le même chemin, des innovations économiques, par exemple les SEL4, les monnaies locales, l’idée d’un revenu d’existence, et aussi des innovations plus anciennes comme les multiples formes de l’économie sociale et solidaire, mettent un flou bienfaisant dans le règne marchand. On n’a pas trop de mal à repérer, dans ces dispositifs qui, tout en le remettant à sa place, restent arrimés au principe marchand, un fécond cousinage avec la gratuité.

Une des vertus de la gratuité des transports publics est qu’elle réconcilie l’écologie et l’abondance. La mobilité proposée « à chacun selon ses besoins » est impossible en voiture individuelle, tonne et demie de métal et de matériaux divers si souvent affectée au déplacement d’une seule personne. Le bus gratuit est un grand pas vers un usage plus abondant des déplacements urbains et la réactivation d’un espace public qui en a bien besoin. Mais cette abondance a pour corollaire paradoxal une moindre consommation d’énergie et en l’occurrence d’énergies fossiles. Convergence entre les lignées idéologiques « progressistes » souvent tentées par le productivisme et les tenants de la décroissance ?

 

No thune à Barnave

Barnave (Drôme), juillet 2015. Je suis invité à donner une conférence à l’occasion d’une gratiféria organisée à Barnave, petit village du Diois, par l’association « Les décroissants de thune ». Deux jours de fête sans privation et sans argent. J’éprouve toujours un certain étonnement à être sollicité par des personnes se recommandant de courants très éloignés de ma généalogie idéologique, comme le communisme, dont je viens, a longtemps pu l’être de la décroissance. L’éloignement et les simplifications qui l’accompagnent favorisent l’ironie. Sur la petite route sinueuse qui conduit à ce village isolé, mon imagination peuple spontanément ma destination de chevelures à catogans, de sourires empressés et de fumées suspectes. La Drôme attire les déserteurs de la société de consommation, souvent des jeunes, qui y forment une petite société aux multiples chapelles, conjuguant le luxe de conditions de vie rendues exceptionnelles par la beauté des paysages, le cachet des ruines réhabilitées ou la liberté de yourtes nomades, l’agrément de se nourrir des produits d’un sol propre et la brise de conversations sans calcul. Infime écharde dans la furia consumériste qui s’est emparée du monde, partout, et plus encore là où elle ne prend corps que sous forme de frustrations. Balbutiements qui engendrent çà et là des dogmes burlesques et des pratiques inquiétantes. Mais à l’usage, j’ai su qu’on pouvait y vivre bien, très bien, dans un lien sérieusement distendu avec l’économie monétaire.

La gratiféria, fête gratuite, est une pause dans le tumulte marchand, une expérimentation amicale où s’échangent gratuitement les biens et les talents, les idées et les boissons, les spécialités culinaires, la garde des enfants, le bouton à recoudre ou l’adresse d’un ostéopathe renommé. Le rapport aux choses et aux gens n’est plus obscurci par l’obsession de la valeur marchande qui sépare, concasse, recompose notre réel et notre imaginaire en objets à vendre, qui étouffe la contemplation des arbres sous l’évaluation des planches, qui engloutit les dunes dans l’appétit de fuel, qui encombre nos rencontres d’obscènes interrogations sur le poids des uns et des autres en euros ou la capacité à « bien se vendre ». Il n’est pas surprenant que les adeptes de la « frugalité heureuse » soient souvent tentés par les mythes de civilisations lointaines qui invitent les humains à cultiver leur unité avec la terre mère et ses fruits, même quand l’inclination pour ces croyances exotiques reste de surface. Dans l’Europe en fin de modernité, l’extension du bloc d’inaliénabilité au socle de la nature, au respect de la vie et aux retrouvailles d’une harmonie perdue élargit les horizons, mais trébuche encore comme un enfant qui fait ses premiers pas. Les ashrams de fantaisie et les odes aux crudités ont aussi leurs ridicules. Je ne m’y convertirai sans doute pas. Pourtant, ce nid, la petite fouine y dort tranquille. La transition écologique ne se fera pas sans établir la conversation avec les sociétés humaines qui ne se sont pas construites sous l’empire de l’efficacité marchande et de l’orgueil productiviste. Elle ne se fera pas sans la reconnaissance que la communion avec une nature respectée interdit de la débiter sans retenue en marchandises et implique une forte poussée de gratuité.

 

En choisissant de terminer cette postface par trois anecdotes personnelles, j’ai voulu suggérer qu’à tout moment des ouvertures peuvent s’offrir à nous non dans les nues, mais dans la chair de nos existences individuelles et collectives. Nous en saisir. Leur donner sens. Leur donner force. Le désarroi, la confusion d’une vie politique médusée par le mythe émollient de la fin de l’histoire brouillent les trois enjeux majeurs, les trois urgentes transitions qui se présentent obstinément à nous : transition vers une nouvelle alliance entre l’homme et la nature, transition vers une société planétaire équilibrée et multipolaire, transition vers le dépassement d’un système économique où l’argent commande aux humains. On rêve que, donnant force à des expériences nombreuses, concluantes, mais émiettées, des forces politiques, au lieu de nous proposer le bonheur qui n’est pas de leur ressort, nous engagent sur quelques voies concrètement arpentables pour avancer dans ces transitions les yeux ouverts. Et si cette postface commence par l’évocation de l’ultime attentat contre la gratuité – la mise en vente de personnes humaines –, c’est pour soulever le flot des sentiments et des pensées qui nous rappellent à tout moment la part d’inaliénable sans laquelle il n’est pas de vie qu’on puisse qualifier d’humaine.

Le chemin ici proposé part d’une constatation toute simple : même quand la nécessité nous conduit à en reporter la dégustation, ce qui est sans prix a pour nous tous davantage d’importance que ce qui s’évalue monétairement. Il naît du pari que cette évidence partagée reste une invitation à élargir notre humanité.

http://www.lyber-eclat.net/livres/pour-la-gratuite/

[1] J’emploie ici à dessein, pour leur haute portée métaphorique, des catégories bibliques qui reflètent et structurent jusqu’à présent les représentations que l’Occident se fait de la condition humaine.

[2] Cf. La charte du Mandé, Albin Michel 2003

[3] https://www.youtube.com/watch?v=eFRPqcVCC2Y&feature=youtu.be

[4] « Système d’échange local » permettant l’échange de biens et de services grâce à une « unité d’échange » généralement équivalente à du temps passé (ex : 1h = 60 unités).

 

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Une réflexion sur “POUR LA GRATUITE – postface de la nouvelle édition

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