POUR LA GRATUITE – Préface de la nouvelle édition

La première édition de ce texte a maintenant plus de vingt ans. Elle paraît en 1995, alors que le monde soviétique vient de s’écrouler. Les partisans d’une alternative au règne capitaliste, qui majoritairement s’y référaient (j’en suis), en sortent groggy. La thèse fondatrice du libéralisme y trouve une crédibilité presque imparable : l’histoire de la liberté est parvenue à son terme ; le libre marché, la libre entreprise, l’état représentatif, le modèle occidental, le progrès par assujettissement de la nature sont la fin de l’histoire ; toute tentative de dépassement se renverse en son contraire. Pourtant sonné par l’échec d’une aventure politique qui m’avait jadis mobilisé, j’ai du mal à me soumettre à cette proclamation.

gratuite-couv

Mon intuition, alimentée par mon expérience militante en France et par mon engagement social et culturel au Mali[1], laisse intact tout au moins le désir du dépassement. Elle me conduit sur quelques pistes, parmi lesquelles celle de la gratuité, exact inverse de la répartition marchande, décriée par elle, vivace néanmoins. Le dépassement que j’avais fantasmé dans la figure de lendemains messianiques serait-il déjà en partie à l’œuvre et sans esbroufe ? Fait-il du bien ? Peut-il s’établir sans tyrannie ? A-t-il des perspectives ? Et si oui, la gratuité ne constitue-t-elle pas une bonne boussole pour se guider à nouveaux frais sur les chemins de l’émancipation humaine ? Lire la suite

Publicités

POUR LA GRATUITE – postface de la nouvelle édition

 

Publié en 1995, réédité très augmenté en 2006, mon essai « Pour la gratuité » reparaît dans la collection poche des éditions de l’Eclat et sera disponible en librairie à partir du 31 mars 2016. Cette réédition inclut une postface intitulée « La marchandise humaine ». Elle reprend partiellement un texte publié dans ce blog sous ce titre et prononcé en 2010 à l’occasion d’un colloque du CREDIMI sur le thème « Droit et marchandisation ». Voici en apéritif cette postface qui met en perspective l’ultime forme de marchandisation que fut la traite négrière et établit ainsi la jonction entre deux de mes champs d’action et de réflexion : le dépassement du règne de l’argent ; le passage à un monde multipolaire et équilibré où la domination occidentale ne sera plus qu’un chapitre dans les livres d’histoire.  

gratuite-couv

 

L’enfer est une plage de sable fin baignée par la mer bleue. Au large, un trois-mâts. Une chaloupe s’en détache, gorgée d’hommes à peau noire. Semaine après semaine se joue là un des épisodes les plus accomplis de la férocité humaine, l’immémoriale tragédie qui conduit la progéniture d’Adam et Eve à profaner la Création1 où elle figure, dit-on, « l’image de Dieu », à déshumaniser d’autres humains, à s’y essayer, à n’y jamais parvenir, à s’y acharner sans fin, férocement. Là, sous le ciel muet des Tropiques, la recette consiste à faire comme si « l’image de Dieu » pouvait être réduite à la condition des choses inertes qu’on achète et qu’on vend, des outils qu’on manipule et qu’on remise. Tâche impossible. L’humain n’est pas une chose, il a des yeux, une voix. Il n’est pas inerte, il regarde et chante. Il rétablit sans cesse, par la voix, par le regard, par les poings l’indestructible lien qui fait de son bourreau son semblable. Le bourreau le sait, s’en exaspère. Le bourreau martèle et martèle l’indestructible lien. Sans succès, sauf d’ajouter l’enfer à la Création.

La déshumanisation, cette entreprise proprement satanique au sens précis que les religions du livre donnent à la figure de Satan, a pris et prend de multiples visages chaque fois atrocement singuliers. Ici, dans la Caraïbe vidée par génocide de ses premiers habitants, la profanation consiste à transformer des humains en objets désingularisés, en valeurs marchandes évaluables sur la même échelle que les balles de cotons ou les tonneaux de sucre, évalués par un simple signe arithmétique, jouets offerts au bon plaisir du consommateur final. Marchandise.

À n’y jamais parvenir.

À s’y acharner. Lire la suite

LA GRATUITE, UNE UTOPIE REALITAIRE

Texte publié par la revue Mouvements, dossier sur « Le nouvel esprit utopique », n° 45/46, mai/juin 2006

Ambroise Croizat, le ministre de la Libération qui a institué la Sécurité sociale

Ambroise Croizat, le ministre de la Libération qui a institué la Sécurité sociale

Le marché capitaliste adore nous entendre gémir sur ses victoires, même lorsque la plainte s’entoure d’imprécations hostiles. Il est aux anges quand, médusés par sa puissance mais oublieux de la nôtre, nous lui offrons l’hommage de notre amertume désabusée. Or, placée tout à la fois dans notre présent et sur notre horizon, la gratuité porte un renversement possible du rapport de l’action politique à l’utopie.

Le marché nous obnubile et c’est normal. Il mord désormais sur tant d’espaces dont nous pensions qu’ils resteraient exceptés par nature de ses lois. Des expressions vécues naguère comme obscènes, impossibles, se sont benoîtement installées dans le langage courant : je suis sur le marché du travail, je vaux trente mille euros par an, il faut que j’apprenne à mieux me vendre… Et nous avons presque oublié qu’il y a seulement vingt cinq ans, les prononcer nous aurait fait expulser avec dégoût de toute honnête conversation. Alors le marché nous obnubile et c’est normal. Au point de penser qu’il règne absolument. Le marché mord chaque jour sur de nouveaux espaces. Cette morsure nous obnubile et nous incline à penser qu’il règne absolument.

Il ne règne pas absolument. D’un certain point de vue, malgré sa boulimie contemporaine et son obésité subséquente, on peut même dire qu’il est placé en marge de notre existence, en périphérie d’un axe vital qui n’est pas le marché, qui est le non-marchand, et singulièrement le gratuit. Lire la suite

QUELQUES VERTUS DE LA GRATUITE

Texte publié dans l’ouvrage collectif « Pour la gratuité des services publics » coordonné par Paul Ariès, Editions Golias 2010

Ecoutons le silence qui règne entre les rayonnages de l’hypermarché, ce vide, souvent nappé d’un sirop musical, grâce auquel notre attention tout entière est captivée, capturée par la marchandise. Nous y marchons seuls, guidés par l’image des produits vers lesquels nous conduit la soif publicitaire, soif que ne doit éteindre aucune satisfaction. Au marché, on se parlait encore. A l’hypermarché, le tête à tête avec la marchandise ne souffre aucune perturbation, aucun autre échange. La fragmentation des communautés humaines y trouve son aboutissement. 

Le rond-point fleuri est offert à la contemplation de tous. La plupart d'entre nous respectent cette gratuité et achètent leurs tulipes chez le fleuriste.

Le rond-point fleuri est offert à la contemplation de tous. La plupart d’entre nous respectons cette gratuité et achetons nos tulipes chez le fleuriste.

 1 – La gratuité existe et nous en avons la boussole.

Souvent, l’air du temps nous obnubile et nous avons comme un penchant mélancolique à nier la possibilité même de la gratuité : « Tout se vend, tout s’achète ». Ce n’est pas vrai. Quand nous rentrons en nous-mêmes, nous savons bien que l’essentiel est sans prix. L’amitié, mais aussi la haine submergent toute idée de vénalisation. Aux objets que nous aimons, nous accordons une « valeur sentimentale » qu’il est impossible de monnayer. L’enfant qui croque une pomme cueillie sur le chemin ou placée par ses parents dans sa sacoche pour le goûter n’a pas le sentiment de mordre un billet de banque. Il existe un continent des gratuités qui nous est absolument essentiel et dont tous nous avons la boussole.

Je suis fleuriste et mon commerce est situé en face d’un rond-point fleuri. Pourtant, c’est chez moi que les clients viennent acheter les tulipes. A quelques exceptions près, ils laissent au plaisir de tous les tulipes du rond-point. Ils n’ont pas besoin de se torturer la cervelle pour comprendre que ce plaisir financé par tous est fait pour l’agrément de tous. Quant aux tulipes qu’un monsieur bien mis vient de m’acheter, je sais déjà que leur destinée de marchandise s’arrête au moment même où j’en encaisse le prix. Bientôt, elles seront transmuées en signe de tendresse conjugale (ou extra conjugale) et sortiront ainsi de l’univers interchangeable qui donne à un bouquet la même « valeur » qu’à un bidon de détergent.

Lire la suite