CORRESPONDANCE AVEC LUCIEN SEVE – Evidemment, il y aura un hic…

23 mars 2020. La France est sous confinement. Covid 19.  Le virus emporte le philosophe communiste Lucien Sève, 93 ans. Tristesse. C’était un homme vrai. Me reviennent nos échanges passionnés après la parution, en 1995 de mon essai Pour la gratuité, réflexion sur les voies d’une transformation sociale accomplie mais non totalitaire.  Dans un nouvel ouvrage alors titré Le travail de fraternité, je reprends cette problématique, mais autour cette fois des oppressions identitaires. J’envoie le manuscrit à Lucien. Il le lit. S’ensuit un échange épistolaire chaleureux et stimulant qui me conduit à écrire un long Addendum sur la théorie marxiste de l’Etat. Le livre parait en 1997 sous un titre modifié : Héritiers de Caïn – Identité, fraternité, pouvoir (La Dispute). Il inclut la correspondance avec Lucien et l’addendum dont cette correspondance fut la génitrice. En sous-texte les tiraillements et les polémiques qui travaillent le mouvement communiste de l’époque, partagé entre fidélité à la doctrine et naufrage du « modèle » qui s’en recommandait. En hommage au penseur disparu et en témoignage d’une époque envolée, je publie ici cette correspondance qui montre je crois comment se forment les idées, entre étau du réel et liberté des perspectives, entre travail solitaire et confrontations ici fraternelles. Adieu Lucien. Tu nous laisses beaucoup.

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Lucien Sève

 

Le 8 juillet 1996

Cher Jean-Louis,

Grand merci de m’avoir envoyé ton Travail de fraternité[1].

J’ai lu. C’est superbe – avec des pages hautement émouvantes comme celle sur les Antillais, ou jubilatoirement féroces, par exemple sur les mannequins de la pub télévisée. Mais il ne s’agit pas que de « beaux passages », l’ensemble suscite ma chaude adhésion. C’est Pour la gratuité[2] en plus ample, plus stimulant encore. Je ne te cache pas mon enthousiasme.

Évidemment, il y aura un hic : l’idée qui anime tout le texte et que thématise la dernière partie, selon laquelle le communisme est d’une certaine façon « déjà là » – de sorte que la faute sans doute majeure de toute une tradition marxiste, toute une politique communiste a été dans l’oubli de ce« déjà là », de sa « mise en culture », comme condition première de la transformation sociale. J’adhère essentiellement à cette idée, j’y vois même l’une des clés d’une authentique stratégie « révolutionnaire » d’aujourd’hui. Mais il faut bien mesurer tout ce qu’elle bouscule, et qui n’appartient pas qu’à l’histoire. Imputation de « réformisme» à prévoir absolument…

Tu me diras que c’était déjà la philosophie de Pour la gratuité : la plus déterminante action politique n’est pas celle qui croit préparer pour on ne sait quand l’hypothétique conquête du pouvoir d’État, mais celle qui engage dès maintenant son dépérissement en travaillant à étendre le champ des autonomies humaines, incessant effort regardé de haut pas de prétendues avant-gardes. Mais combien ont lu, ce qui s’appelle lire, Pour la gratuité ? Au point où tu en es désormais après ton nouveau forfait, il me semble que tu dois mettre les points sur les i.

Puis-je dire que tu te le dois à toi-même ? Car autant je tiens pour fondée et féconde, cette façon de poser la question du communisme comme question pour aujourd’hui ou pour jamais, autant il faut convenir qu’elle soulève de fort vastes problèmes. Les affronter est crucial pour bien faire entendre ce thème si précieux du« déjà là » et éviter qu’on ne mette en conflit ton« travail de fraternité» – à ton corps défendant, si mon enthousiasme te comprend bien – avec d’autres travaux politiques dont la nécessité ne réfute pas plus ton propos que le « et ceux qui maigrissent, alors» ne réfute une conférence sur l’obésité.

Je te fais vraiment tout mon compliment. À suivre, peut-être ?

Amitié

Lucien Sève

 

Le 15 juillet 1996

Cher Lucien,

La générosité avec laquelle tu me parles de ma réflexion sur la fraternité me touche énormément. Je t’en remercie du fond du cœur. D’autant plus que le « hic » que tu évoques rejoint ma préoccupation et m’invite à approfondir un chapitre que je crois important.

J’attends l’imputation de réformisme de pied ferme. Elle a été dans l’histoire à 99 % un pur instrument de pouvoir aux mains des propriétaires de la doctrine. À l’instar du Credo constantinien, elle est d’abord, dans la pratique, un moyen de tester par oui ou par non la fidélité et donc la soumission des troupes. L’État romain se fichait pas mal de savoir par quelle formule syntaxique il était juste de définir l’union entre les deux natures du Christ. Il lui importait par contre que le résultat des rapports de force entre théologiens aboutisse à une position unique et réglementaire. De la NEP au programme commun, de la « souveraineté limitée » aux « nouveaux critères de gestion », du « socialisme dans un seul pays» à l’abandon de la dictature du prolétariat, combien de prises de positions concrètes du mouvement communiste auraient été immédiatement traitées de réformiste si elles avait été exprimées par d’autres que le pouvoir ! Nous sommes aujourd’hui devant les effets dévastateurs une formidable trahison. Ce qui devait aboutir dans de brefs délais à un bond en avant de l’autonomie humaine s’est traduit en une dictature de fer sur presque tous les espaces de l’existence. Et quand ce socialisme réel et proclamé révolutionnaire s’est effondré, les hommes de pouvoir qui avaient organisé à leur profit cette trahison sont tout naturellement passés du rôle de chefs communistes à celui de patrons capitalistes.

Face a cette énorme déroute, à cette énorme masse de malheur humain, « l’imputation de réformisme» est de toute manière dérisoire. J’ajouterai qu’aujourd’hui, elle avance bien souvent masquée, imputation « réflexe» en quelque sorte, méfiance atavique, sans nom qu’on ose mettre dessus de peur de tomber sous la condamnation trop évidente du réel, suspicion habitudinaire souvent recouverte de dénégations qui stérilisent la critique, car elles empêchent d’aller au fond des choses.

Or il faut tout mettre à plat, se poser la question de la civilisation humaine, voir où le capitalisme et les autres pouvoirs en bloquent la possible douceur, comprendre pourquoi la première entreprise de dépassement s’est déroulé ainsi, c’est-à-dire poser la question clef, la question qui fait mal aux chefs, la question du pouvoir. C’est ce que je tente de faire.

Cela dit, je suis très attentif au fond de l’affaire. Ma réflexion peut-elle contribuer à l’avènement d’un ailleurs du capitalisme marchand et du pouvoir d’État ? Ou au contraire n’est-elle pas une échappatoire moralisante aux luttes de classes dont Marx a mis en lumière le rôle clef dans toute avancée de l’histoire ?

Je voudrais tout d’abord insister sur le fait que mon travail sur la gratuité ou sur la fraternité ne constitue en aucune manière une recette du progrès. J’ai à dessein tenté de donner un caractère littéraire à ces essais pour que le lecteur les ressentent comme le témoignage d’une pensée qui ne sait pas tout, qui n’a pas la tentation de tout savoir, mais qui cherche à mettre en relation des expériences, des lectures, des sentiments, des intuitions, des déductions liées à un cheminement singulier. Je parle des Antillais ou des enfants de Maliens parce que c’est une réalité que j’ai rencontrée. La gratuité et la fraternité sont pour moi des exemples à travers lesquels il me semble indubitable qu’existe toujours déjà un ailleurs du marché et du pouvoir. Je ne dis absolument pas : la révolution (le progrès, l’avenir, le salut, et tutti quanti), c’est la gratuité, c’est la fraternité. Je dis que tout homme expérimente quelque chose – par exemple la gratuité, par exemple la fraternité – qui constitutivement échappe aux pouvoirs du marché, de l’Etat et à d’autres. De cette reconnaissance me semblent découler de vastes conséquences théoriques et pratiques liées à l’idée simple que si des espaces d’autonomie réelle ont pu se maintenir face aux pouvoirs, il doit bien être possible de les étendre.

Rappeler le déjà là de l’utopie est tout d’abord un moyen de se débarrasser du lyrisme menteur et tellement kitch des lendemains qui chantent, un moyen de rappeler le sérieux de l’aventure humaine dont il nous faut faire librement quelque chose, ce que les pouvoirs tentent de nous interdire. Car la fin du capitalisme ou le dépérissement de l’État ne sont que des moyens pour cette autonomie. Mon insistance sur la mise en culture de l’autonomie déjà là n’a de sens que dans la radicalité du choix en faveur de l’autonomie, c’est-à-dire en tant qu’elle est la pointe extrême (mais familière aussi et d’une certaine manière quotidienne) d’un combat radical contre les pouvoirs. Combien de purs et durs de l’anti-réformisme gémissent lamentablement après l’Etat actuel ou futur pour qu’il les sauve de l’argent roi, de la suprématie masculine ou de la délinquance ! Et quelle gauche aujourd’hui se distingue vraiment par son programme et sa pratique de la notion d’économie mixte telle que la sociale démocratie et le rapport de force l’on fait admettre, c’est-à-dire un pouvoir économique extérieur aux producteurs, tempéré par un pouvoir politique dont on fait croire aux « simples gens » à coup d’arguments démocratistes, qu’il pourrait leur être plus favorable ?

Je suppose que s’il existe déjà un ailleurs du capitalisme marchand (des espaces qui se trouvent réellement en dehors de sa dictature, par exemple les gratuités), une tout autre pensée de l’action politique doit pouvoir émerger, non pas une action pour mixer les pouvoirs– version classique et de l’économie mixte, de la société mixte telles que décrites dans les programmes politiques de toutes les gauches, mais pour s’en passer, au moins dans certains aspects de notre existence. Est-ce réformiste ? En vérité, si ça fait du bien de par où qu’ça passe, J’aurais tendance à ne pas trop accorder d’importance à la question.

Reste la réalité décisive de la lutte de classes contre le pouvoir du capital, et de la lutte politique contre le pouvoir d’État. Cela passe indubitablement par des prises de position dans les appareils de pouvoir (constate ici combien je suis classiquement dans la ligne). Et donc aussi par l’action politique classique. Ce que je veux dire, c’est qu’une révolution du pouvoir politique, même menée contre le capitalisme, peut très bien ne rien apporter de bon. Car le vrai problème n’est pas de prendre le pouvoir, mais de s’en débarrasser, combien même ceci passe par cela. C’est d’ailleurs me semble-t-il la question posée par Lénine avec une insistance dramatique dans L’Etat et la révolution, question dramatiquement non résolue. Je n’ai pas abordé vraiment–ce n’était pas mon but–(mais effleuré malgré tout) les voies d’une lutte politique pour des prises de pouvoir qui soit réellement en mesure de briser au moins en partie le pouvoir du capital et qui en même temps commence à éteindre la machine d’Etat

On ne peut pas faire l’impasse sur la difficile question de l’idéologie dominante. Si elle est réellement dominante, comment prendre le pouvoir majoritairement ? Et s’il est pris par une minorité, pourquoi le groupe au pouvoir en userait-il différemment d’un autre ? Ma réflexion sur « ce que les hommes veulent vraiment » ne signifie pas que les hommes ne soient pas concrètement divisés en classe ni que cela n’aie des effets concrets sur leurs positions (leur positionnement) politiques, mais la reconnaissance que toute conscience est traversé par les effets de cette division, ce qui crée une expérience commune qui est aussi un levier fondamental de l’action politique au sens où je l’entends. Aujourd’hui, les représentations marchandes ont un poids énorme chez ceux mêmes qui sont les premières victimes du marché capitaliste. Hier, des hommes de droite, des bourgeois de plein exercice ont voté pour la création de la sécurité sociale. Penser le rapport de force–tâche immense !–, ses effets complexes sur les représentations, sur la conscience des citoyens, sur la capacité d’aboutir à des transformations va contre le volontarisme puéril qui tient souvent lieu de doctrine aux doctrinaires. Or la mise en culture des espaces d’autonomie est, me semble-t-il, un moyen immédiat, très étendues, très multiple de modifier dans ses profondeurs le rapport de force idéologique qui, en démocratie, préside aux choix politiques, et au bout du compte de modifier le rapport de force tout court. Aussi il y a une interaction constante entre l’engagement politique contre les pouvoirs, les prises de pouvoir et la mise en valeur des espaces libérés. Oublier l’un des termes de cette interaction mène soit à l’impuissance de l’anarchie, soit à la dictature stalinienne, soit à la conservation du statu quo. Or ce qui a été oublié, on le sait bien, c’est la mise en valeur des espaces libérés, c’est-à-dire une activité politique où il n’y a de pouvoir qu’à perdre. C’est pourquoi je porte là mon insistance.

En résumé, la reconnaissance et la mise en valeur d’espaces d’autonomie déjà là ne viennent pas à la place des luttes classiques, mais en dialectique avec elles. Elles ouvrent sur une radicalité plus large, plus complète. Elles sont le lieu où l’action politique rejoint le front de civilisation et peut se traduire concrètement en quelque chose de bon pour la société. Sans elles, l’action politique est éminemment réversible. Les victoires des luttes de classes populaires, qui n’ont en elle-même aucun sens, peuvent très bien se traduire en quelque chose de mauvais pour la société et pour ces classes populaires elles-mêmes. Sans elles, les groupes dirigeants quels qu’ils soient ont les mains libres et en dépit de toute la rhétorique révolutionnaire possible, l’extinction concrète des pouvoirs économiques et politiques est remise sine die. Or cette extinction est l’objectif. C’est à partir d’elle–et pour aujourd’hui dans les espaces ou elle est déjà réalisé–que commence la libre aventure dont l’issue n’est inscrite dans aucun programme. Celle que Marx, Engels, Lénine décrivaient dans des évocation du communisme qui résonnent autant comme un vœu que comme une nostalgie, nostalgie de ce « déjà là » qui est toujours un « pas encore assez ».

Ai-je soulagé le hic ?

Merci encore pour tes bonnes paroles et avec toute mon amitié.

Jean-Louis Sagot-Duvauroux

 

 

Le 18 juillet 1996

Cher Jean-Louis,

Je ne regrette pas d’avoir agité le spectre du « réformisme ». La réponse est forte. Je la trouve convaincante en son fond même : « Il y a une interaction constante entre l’engagement politique contre les pouvoirs, les prises de pouvoir et la mise en valeur des espaces libérés. Oublier l’un des termes de cette interaction mène soit à l’impuissance de l’anarchie, soit à la dictature stalinienne, soit à la conservation du statu quo. Or ce qui a été « oublié », on le sais bien c’est la mise en valeur des espaces libérés…» J’approuve et j’approuve la fougue avec laquelle tu intentes procès à une éventuelle « imputation de réformisme » par ceux-là mêmes qui ont fait de l’anti-réformisme ce que nous en a montré ce siècle.

Il me semble que nous avons des représentations pour le moins proches cousines de ce que le communisme peut encore vouloir dire aujourd’hui : le contraire même de ce prétendu socialisme qui a remis l’extinction concrète des pouvoirs économiques et politiques, comme tu dis bien–et qui en est mort.

Bien les lecteurs, et pas seulement de sensibilité communiste, attendront, je le crois, une « grande explication » de toi avec la conception léninienne de l’État et de la révolution. J’espère que tu leur en feras l’offrande.

Très amicalement

Lucien Sève

 

 

Le 31 août 1996

Cher Lucien,

Tu m’as convaincu. Quoique Le travail de fraternité soit écrit pour être lu, je l’espère, largement au-delà des milieux influencés par la pensée marxiste, il trouve indubitablement une part de sa généalogie dans ce patrimoine. Et je suis très sensible à la nécessité de mieux expliciter ses liens avec les théorisations du communisme « réel ». Dans une période où la navigation à vue anémie gravement la vie politique, certains se sont fait un point d’honneur de balayer d’un revers de main les « vieillerie »s théoriques de ce qui fut longtemps le marxisme officiel et la pensée unique du mouvement communiste. C’est aussi un moyen de ne pas y regarder de plus près, et finalement de poursuivre sans le dire (sans s’en douter ?) dans les mêmes impasses.

Voici donc un addendum qui constituera pour moi et pour toi aussi j’espère un jalon pour la « grande explication » à laquelle tu m’invites. En espérant que ce commentaire hétérodoxe de L’État et la révolution tiendra ton attention sans rebuter d’éventuels lecteurs moins rompus que toi à la tradition léninienne.

Bonne fin d’été

Jean-Louis Sagot-Duvauroux

[1] Le manuscrit envoyé à Lucien Sève portait alors comme titre « Le travail de fraternité ». Il sera publié sous celui d’ « Héritiers de Caïn » (La Dispute, 1997)

[2] Essai publié en 1995 par les éditions Desclée de Brouwer, puis réédité très augmenté en 2018 et en 2016 par les éditions de L’Eclat. Texte à libre disposition sur le net.

 

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