AN, MAAKOROBAW[1], PASSONS LA MAIN ! Point de vue sur la crise malienne

Je suis né dans un temps où ce qui est aujourd’hui la République du Mali était la colonie du Soudan Français. Dans mon petit monde bamakois où se côtoient tous les âges, les jeunes me brocardent et nous brocardent, nous les anciens, en nous afflublant du sobriquet de Soudanais. La moquerie, mais dans le respect. Jamais, au Mali, de plus jeunes ne me laissent porter le moindre fardeau. Ils m’interrogent. Ils m’écoutent. Ils me respectent. J’essaye de faire de même et je vois naître un nouveau monde. Tous les gens de mon âge ont fait l’expérience de caler devant une procédure informatique sur l’ordinateur ou le téléphone. Alors nous appelons un « enfant » et, le plus souvent, il nous dépanne en quelques secondes. Ces nouveaux langages sont comme leur langue maternelle. Pour ceux de mon âge, il nous faut les traduire. C’est possible, mais lent.

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L’acte héroïque de Mamoudou Gassama

Le Mali est un pays dont la moitié des habitants ont moins de 15 ans et les trois quarts moins de 30 ans. Leurs mains sont beaucoup plus habiles pour mettre en action le monde qui naît. Le temps est venu de passer la main.

La crise politique que connaît le pays est extrêmement menaçante par quelque bout qu’on la prenne. Le pouvoir rampant du fanatisme et du banditisme congèle toute possibilité de faire des projets et même d’ouvrir des écoles dans d’immenses parties du territoire. Une jeunesse innombrable et bouillonnante étouffe sous le couvercle d’une gérontocratie prête à acheter les consciences, à bloquer les talents, à s’accommoder de la division du pays, à substituer le profit des petits arrangements à l’effort des grandes perspectives.

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LE RAPPORT QUE N’A PAS PRESENTE PHILIPPE MARTINEZ, secrétaire-général de la CGT

Politique fiction : face aux mouvements puissants et indécis de ce début mai 2018, Philippe Martinez propose, dans un rapport présenté à huis-clos aux cadres de la CGT, de revisiter en profondeur les objectifs et les modalités de l’action syndicale. Ce rapport imaginaire n’engage évidemment pas son auteur involontaire. Il est proposé à la réflexion, à la contradiction, à l’approfondissement, avec la conviction que dessiner clairement la perspective aide à l’efficacité de l’action. 

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Chers camarades,

J’ai sollicité cette réunion à huis clos avec le sentiment que la rénovation de l’action syndicale était une urgence, mais qu’elle remet en cause beaucoup de nos certitudes et nécessite une parole totalement libre. Voici donc un rapport dont je vous demande instamment qu’il ne fuite pas et reste entre nous, afin de ne pas interférer sur les mouvements sociaux en cours. Les idées que j’y exprime le sont à titre personnel et n’engagent pas notre organisation.

1 – Dissolution des articulations admises entre l’action sociale et l’action politique

Une nouvelle survenue en début d’année m’a donné le vertige. Le gouvernement grec conduit par Alexis Tsipras, chef de la gauche alternative, a décidé de limiter drastiquement le droit de grève. Mon trouble vient du fait que je n’ai aucune raison de douter de la sincérité des convictions politiques anticapitalistes du camarade Tsipras, convictions si proches des miennes. Or nous sommes engagés en France dans des grèves qui tomberaient vraisemblablement sous le coup de la nouvelle loi grecque. Cette situation parle d’une réalité que nous connaissons bien et que la CGT dénonce à jet continu : la suprématie de puissances privées et d’organismes pseudo-publics dégagés d’un vrai contrôle démocratique sur le pouvoir de nos Etats et la vie de nos sociétés. Mais dans ce cas, la question posée par les faits est brutale. Peut-on encore espérer que la victoire électorale de forces politiques proposant une politique alternative à l’ordre actuel puisse réellement modifier le cours des choses ? Nos formes de démocratie politiques sont-elles encore opérantes ? En bref, dans l’état actuel des rapports de force, Mélenchon pourrait-il faire globalement autre chose que Macron ? Lire la suite

VERS UNE SECURITE SOCIALE DU LOGEMENT ?

« Pour la gratuité du logement social », tel est le titre audacieux d’une tribune publiée le 12 avril 2001 par le quotidien L’Humanité et signée par des personnalités reconnues du mouvement social, au premier rang desquels le regretté Bernard Birsinger, alors maire de Bobigny. Ce texte, que j’avais contribué à écrire, appelait le débat. Il eut lieu, vif, contradictoire, et nous amena a affiner notre proposition qu’il aurait été plus juste de titrer « Pour de la gratuité dans le logement social ». Aujourd’hui, la brutalité du règne de la finance capitaliste sur le marché de l’immobilier joint à l’égoïsme indécent des ghettos pour riches casse notre société et ferme la perspective d’un chez soi à des millions de jeunes. Les élus des cités populaires enragent devant la forteresse d’un marché-roi qu’on nous présente comme indépassable. Certains démissionnent, vaincus par le découragement. Voici, telle quelle et pour mémoire, la tribune publiée par L’Humanité. J’y ajoute une sorte de synthèse des débats que j’avais écrite en tenant compte des avis échangés et avec le souci de rendre pensable et faisable une refonte complète de l’accès au logement : éco-propriété, sécurité sociale du logement, service public de l’habitat, coopératives de résidents. Juste quelques idées pour décongeler le débat…

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POUR LA GRATUITE DU LOGEMENT SOCIAL

L’Humanité 12 avril 2001 – Tribune libre

Au cours de son développement, la civilisation française a mis au point des dispositifs permettant l’accès gratuit ou quasi gratuit à des biens essentiels comme l’instruction publique, la santé ou les services proposés parce qu’on a longtemps appelé le  » communisme municipal « . Bien que ces conquêtes historiques comportent de graves imperfections renforcées par les inégalités qui subsistent, elles ont profondément adouci, solidarisé et humanisé la société. Elles ont aussi élevé le niveau moral et politique du pays. L’écrasante majorité des gens adhèrent au principe qu’en France, tout enfant doit avoir accès à l’instruction quel que soit le niveau de vie de ses parents, et que chacun doit pouvoir bénéficier des progrès de la médecine. Nous y voyons des pas importants en direction d’une société où nul ne pourrait être privé des biens qui assurent la satisfaction de ses besoins vitaux, où chacun y aurait un égal accès et où la prospérité serait au bénéfice de tous, objectif que nous appelons pour notre part le communisme.

Désormais, la gratuité de l’école ou les remboursements de la Sécurité sociale apparaissent au plus grand nombre comme des évidences. Il n’en a pas toujours été de même et il a fallu des circonstances historiques exceptionnelles – combats pour le rétablissement de la République, libération de la France du fascisme – pour que le mouvement de la société l’impose aux forces qui y étaient hostiles. Aujourd’hui encore, dans des pays comme les Etats-Unis, ou pour d’autres raisons dans les pays les plus pauvres, l’accès à ces biens est fonction des moyens financiers et de la position sociale des familles. On y meurt à la porte des pharmacies et les grands laboratoires privés mettent en procès ceux qui défendent le droit de la vie sur celui de l’argent.

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FLANI BOYI, MAITRE CHASSEUR, conte de la confrérie donso (Mali)

Je publie ici la traduction-adaptation que j’avais faite, il y a un moment déjà, d’un conte de la lignée culturelle donso, cette confrérie à l’immense patrimoine musical, cultuel, littéraire, philosophique, cynégétique et qui a joué un rôle millénaire et central dans l’histoire de l’aire mandingue. J’ai essayé, comme dans les autres traductions proposées dans ce blog, de retranscrire la stylistique si forte de la littérature orale du Mali, ici un récit dit en maninka kan par le chasseur Djogo, de Bankoumana, et retranscrit par Youssouf Tata Cissé (La confrérie des chasseurs malinkés et bambaras, l’Harmattan). C’est le magnifique travail de l’association Djiguiya Blo, qui organise chaque année à Bamako le festival Donso Ngoni autour de ce patrimoine, qui m’a incité à vous proposer cette puissante fable écologique et humaniste. Elle avait inspiré un spectacle – Toute vie est une vie – dans lequel jouait Fatoumata Diawara, qui vient de recevoir une victoire de la musique pour sa participation à l’album Lamomali. Chaud souvenir !

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Écoutez l’histoire de Flani Boyi,

Flani Boyi, maître chasseur,

Flani Boyi et ses quarante élèves.

Quarante élèves.

Il les enseigne,

Il se met en peine pour eux,

Aux quarante il trouve une épouse,

Pas un ne reste seul sauf lui-même, Flani Boyi, maître chasseur.

Ses élèves complotent, ils s’éloignent, ils rient de lui dans son dos :

– Notre maître et un imbécile.

Trouver des élèves jusqu’à quarante,

Leur chercher une épouse,

La leur donner et lui-même reste seul,

Vraiment, c’est un imbécile.

 

L’oreille de Flani Boyi apprend ça.

Ce jour-là, il s’assied pour en pleurer jusqu’à s’endormir sur ses larmes.

Mais avant de dormir, il lance ces mots :

– Demain, si c’est jour de chance pour le gibier,

Si je sors dans les bois profonds sans tuer et tuer,

Et si ma guerre ne finit pas dans le sang des bêtes,

Alors j’en finirai avec moi-même.

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LE SENS DE NOS VIES N’EST PAS UNE MARCHANDISE – 2018 : résister à la privatisation du langage

De plus en plus, la communication de masse est soumise à un critère unique, extérieur aux fonctions originelles du langage que sont l’information, l’échange, la transmission de connaissances ou de vérités, et même la séduction, et même le mensonge, quand ils conservent le lien avec le partage d’humanité… Ce critère unique envahissant est l’augmentation du taux de profit des entreprises qui en ont pris le contrôle. Dans la deuxième édition de mon essai « Pour la gratuité », j’évoquais en préface les conséquences anthropologiques de cette usurpation qui touche à l’outil grâce auquel nous sommes en mesure de donner un sens à nos vies : nos langages. J’en propose ici quelques paragraphes axés autour d’un paradoxe emblématique de cette perte de sens : l’usage obsessionnel du mot « gratuit » par la grande distribution et la pub. On profite de ce changement d’année pour desserrer l’étau ? Pour construire des outils intellectuels, militants, techniques, artistiques qui remettent le marché à sa place, bon esclave mais mauvais maître ?

Et pour ceux qui aiment le fun et les effrois de la fiction, voici une contribution d’une autre nature écrite sur ça et pour eux :

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Lire un quotidien gratuit, c’est gratuit. Caresser des yeux les fesses impeccables des belles publiciteuses qui scandent nos promenades sur l’espace public, c’est gratuit. Traverser un hypermarché et y remplir son caddie, c’est faire moisson de « produits gratuits en plus ». J’ai récemment été contacté par un cabinet de consultants engagé pour étudier la disponibilité des peuples européens à la consommation de quotidiens gratuits. D’évidence, on attendait de moi, repéré sur Internet comme «spécialiste de la gratuité», que je contribue tout naturellement à la croisade publicitaire et que je m’engage contre le combat d’arrière-garde des journaux payants. Quand un journaliste m’appelle pour m’interroger sur la gratuité, c’est désormais presque chaque fois au sujet de ces supercheries prises pour du bon pain. Plus de vingt ans après la première édition de Pour la gratuité, qui l’évoquait déjà, le marché capitaliste est en train de réussir son OPA paradoxale sur les mots «gratuit» et «gratuité». Ce n’est pas le moindre symptôme de l’effondrement du sens provoqué par la privatisation du langage.

L’asticot du pêcheur est gratuit pour les tanches Lire la suite

AUTOUR DE « LA DANSE OU LE CHAOS », Une interview télévisée par Eugénie Diecky

Une fois n’est pas coutume, ce n’est pas un texte écrit que propose ici ce blog, mais l’interview filmée par Eugénie Diecky pour les WEB TV ObotaNews et Cotedivoire.news à l’occasion de la création du documentaire chorégraphique La danse ou le chaos (dossier de présentation dans les pages du blog). Beaucoup de sujets abordés : place de l’art dans l’affirmation de l’Afrique, construction identitaire des jeunes Français noirs, nouvelles voies d’une histoire humaine qui sort des siècles de domination occidentale…
https://www.facebook.com/cotedivoire.news/videos/693812657489654/

Et aussi le sujet de TV5MONDE sur le spectacle :

 

TIGIYA vs PROPRIETE – fécondes frictions entre les langues française et bamanan[1]

Si l’on interroge un locuteur de la langue bamanan (Mali) sur l’équivalent du mot français « propriété », on provoque généralement la perplexité. Puis vient le plus souvent une proposition mal assurée : « Peut-être Tigiya[2] ? ». Tigiya : le fait d’être « tigi » de quelque chose, lien d’appartenance. Tigi = propriétaire ? Oui et non. Taxi tigi peut à la fois désigner le chauffeur du taxi, souvent salarié, et celui à qui le véhicule appartient… Qu’est-ce que cache ce jeu des mots, ce jeu, ce flottement entre les mots, entre les langues ? Que nous dit ce frottement de la façon dont nos civilisations parlent et meuvent le monde chacune à sa façon ? Ce type de débat lexical anime souvent les longues conversations vespérales qui me réunissent régulièrement à mon ami Richard Toé, chez lui, dans le quartier bamakois de Faladiè. Ils sont le soubassement d’une conférence à deux voix proposée en inauguration d’une quinzaine intitulée « A la croisée des chemins » et consacrée à l’impact des cultures des pays d’émigration sur les pays d’accueil[4]. (17 novembre 2017, Université du Mali, Faculté des lettres et sciences humaine, Kabala).

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Quels concepts et quelles lois protègent « ce qui est à moi » ?

Propriétaire. Propriété. Ces mots français ont transporté jusque dans nos temps post-modernes la brutalité du droit de l’appropriation tel que le brutal empire romain l’a consacré il y a deux millénaires. Je puis user, abuser et tirer profit de ce qui m’appartient, mes chaussures, mon champ, ma récolte, mes esclaves. Usus, abusus et fructus. Le capitalisme est enraciné dans cette relation impérieuse à la Nature, aux gens, aux animaux, aux choses. Pour prospérer dans ses règles, il faut se rendre propriétaire d’une mine, d’un atelier ou d’une rizière, de la force de travail qui permet de les exploiter, des circuits de commercialisation qui transformeront les biens produits en valeur financière, etc. Le capitaliste doit impérativement en être propriétaire « à la romaine », c’est-à-dire se donner le « droit » d’en user autant que possible, d’en abuser si possible, d’en tirer le plus de profit possible. La propriété à la romaine est une des colonnes vertébrales de l’aventure impériale de l’Occident, de sa prospérité mal partagée, de sa puissance, de ses gloires comme de ses ravages.

Il n’existe pas de terme équivalent, de terme superposable au mot français « propriété » dans les langues du Manden (l’inverse non plus). Lire la suite

CAMARADE MELENCHON, qu’est-ce que les Lituaniens t’ont fait ?

Pardonne-moi, camarade, de te tutoyer. Nous ne nous connaissons pas, mais sommes du même bord. Pardon aussi d’user parfois d’ironie. Ça permet aux mots de rester libres sans sombrer dans l’insulte. Je suis, comme toi, engagé pour une alternative au règne de l’argent-fou. J’ai voté pour toi et si l’occasion se présente, il est fort probable que je recommence. Ta propension à faire le beau, le beau parleur surtout, fait partie de l’acceptable, même si j’avoue ne pas être très sensible à ta rhétorique. Ce n’est pas très grave. Tant d’autres l’aiment ! Mais dans ta longue interview à « Le 1 hebdo » https://le1hebdo.fr/journal/numero/174, tu abordes avec une érudition remarquée par la presse quelques questions historiques et philosophiques qui restent chaudes. Pardon, mais sur ces quelques questions, je vais te chercher des poux dans la tête.

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 La Renaissance

Tu dis : « J’ai rattaché notre mouvement à ses racines très profondes : l’époque où l’obscurantisme religieux commence à desserrer ses mâchoires de fer et où émerge la Renaissance, et avec elle un désir de liberté de pensée et de liberté politique. »

Non ! Cette vision de la Renaissance relève d’une myopie qui a semblé être dans la nature des choses jusque vers le milieu du siècle dernier, quand on pouvait encore croire à une histoire de l’humanité unique et vectorielle, conduite par les nations « avancées ». C’est fini.

Ton évocation de « l’époque où… » ne fait état que d’un versant de l’aventure. L’époque en question, c’est-à-dire les XVe et XVIe siècles ouest-européens (espace-temps, déjà !) enfante Erasme, Copernic, Montaigne, Masaccio, Galilée, Léonard, Shakespeare, c’est vrai. Mais en annonçant que la planète ne ressemble pas à la description qu’en donnent la Bible ou le Coran, qu’elle est sphérique et visitable, « l’époque » où tu rattaches le « mouvement » lance aussi sur les mers Christophe Colomb, Hernan Cortès, les premiers vaisseaux négriers et le brutal assujettissement du monde par une poignée d’humains à peau claire. De ce côté là du monde, on pourrait tout aussi bien parler d’une « époque où la domination occidentale et la suprématie blanche commencent à resserrer leurs mâchoires de fer et où émergent les atteintes les plus sombres contre la liberté : esclavage, colonisation, génocides… »

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POTENTIEL DEMOCRATIQUE DE L’ART CONTEMPORAIN L’expérience du Mac Val

 » Les gens du peuple n’ont pas de goût. La preuve : ils n’ont pas de toiles de maîtres dans leur salon « . Cette ironique provocation attribuée sous diverses formes à Coluche nous rappelle que l’art peut être dérivé vers d’autres usages que l’agrandissement des âmes, par exemple la spéculation financière. En 2015, dix ans après l’ouverture du Musée d’art contemporain du Val de Marne (Mac Val), ses responsables me demandent d’écrire un texte sur cette expérience insolite : un musée pour un art réputé « élitiste » au coeur d’une ville emblématique de la France populaire. Je m’y promène. Je constate qu’en dépit des liturgies de l’art en partie maintenues, ce simple déplacement fait apparaître les potentialités démocratiques d’oeuvres nées dans ce qu’on nomme les temps « contemporains », désignation approximative d’une certaine rupture avec les temps « modernes ». Je retrouve ce texte et le publie ici, y compris dans ses considérations « institutionnelles », car ce qu’il décrit – la naissance et l’expérience du MacVal – me semble être la trace d’une transition bienvenue vers l’au delà de la modernité impériale dont traite beaucoup des réflexions publiées dans ce blog.

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Jesus Rafael Soto, pénétrable jaune dit « les spaghettis »

Il arrive que certaines œuvres majeures soient avalées par la nuit d’un coffre-fort. Ce placement, cet emplacement en protège la valeur spéculative, et pourtant, dans l’obscène obscurité de ces oubliettes, elles sont réduites à rien. Rien de ce pour quoi l’imagination de l’artiste les a enfantés. Rien de l’enchantement des cœurs auquel elles pouvaient prétendre. Il y a aussi des expériences inverses.

Le Mac Val, musée d’art contemporain situé à Vitry-sur-Seine, s’est développée dans le mouvement d’une toute autre histoire. En 1793, le « Muséum central des arts de la République » ouvre ses portes dans la grande galerie du palais du Louvre. La riche collection royale, rebaptisée « nationale » par la Révolution française, est mise à disposition des artistes qui veulent s’exercer à la peinture. Chaque dimanche, gratuitement, le tout venant peut alimenter son imagination et son goût aux mêmes sources que le ci-devant roi de France. Une particularité juridique arrache ces œuvres aux lois du marché. La loi les rend « inaliénables ». Impossible de les vendre ou de les acheter. Interdit à jamais de reprivatiser ces biens devenus « nationaux ». Du point de vue marchand, La Joconde ne vaut plus rien. Du point de vue de l’âme humaine, elle accède à l’inégalable dignité de ce qui est « sans prix ». Le rayonnement de la France doit beaucoup à cette histoire d’égalité.

On dit du Val-de-Marne qu’il est un département populaire, un territoire majoritairement peuplé de « gens du peuple » qui en effet n’ont généralement pas de toiles de maîtres sur leurs murs. Lire la suite

NIORT PASSE AUX TRANSPORTS GRATUITS, les grincheux résistent

Dans son édition du 1er septembre 2017, le quotidien Le Monde évoque l’entrée de l’agglomération de Niort dans le petit club des quelques collectivités françaises qui ont adopté la gratuité des transports publics urbains. Titre : « Niort devient la plus grosse agglomération à proposer la gratuité des transports en commun ». Plusieurs paragraphes de cet article plutôt factuel sont consacrés aux réactions hostiles de « la communauté (?) des spécialistes et des professionnels du transport public ». Ces réactions publiées sans commentaire méritent qu’on s’y arrête. Elles disent beaucoup sur les automatismes marchands qui dans les dernières décennies ont éberlué les esprits au point qu’on les présente désormais comme d’indubitables évidences.

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Le weed-end du 1er septembre 2017, l’accès aux bus de Niort devienne gratuits pour tous

L’article du Monde : http://www.lemonde.fr/economie/article/2017/09/01/niort-devient-la-plus-grosse-agglomeration-a-proposer-la-gratuite-des-transports-en-commun_5179360_3234.html

Première affirmation : « Les pères la rigueur rappellent que la gratuité n’existe pas ». Eric Béziat, l’auteur de l’article, marque une certaine distance avec cet aphorisme libéral en accolant l’image du père fouettard aux opposants à la mesure, mais il choisit néanmoins, comme spontanément, de confirmer leur diagnostic. En effet, si les rigoureux « rappellent que la gratuité n’existe pas », c’est que cette inexistence est non pas une affirmation discutable, mais un fait avéré et qu’il suffit de le « rappeler » aux oublieux. Question : lorsqu’en 1881 la République des Jules institue l’école gratuite, ses initiateurs et ceux qui les ont élus en partie pour ça ont-ils la naïveté de penser que cette gratuité n’a pas un coût ? Jules Ferry est-il un dangereux utopiste de l’ultra-gauche ?

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(3) MACRON-TSIPRAS, MÊME DEBAT ? De quoi l’Amérique de Trump est-elle le tesson ?

La menace proférée par Donald Trump tout au long de sa campagne présidentielle, faire sortir les Etats-Unis de l’accord universel de Paris sur le climat, alimentait tantôt l’incrédulité – il n’osera pas –, tantôt l’effroi devant la catastrophe contenue dans l’annonce : effondrement du château de cartes contractuel construit sur le donnant-donnant et la concurrence des égoïsmes, explosion subséquente des émissions de carbone par une humanité incapable de s’unir pour survivre. Il osa. Et beaucoup estiment aujourd’hui que les perspectives de l’accord, même lesté d’un sérieux problème, en ressortent plutôt consolidées. Je reprends ici cette hypothèse, au moins à titre heuristique. Elle aide à poursuivre, dans ce troisième « épisode », l’enquête sur les conditions dans lesquelles l’action politique consciente peut être efficace, enquête engagée à partir du paradoxe qui conduit l’alternatif grec Alexis Tsipras et le social-libéral Emmanuel Macron à s’engager dans des logiques de soumission à l’ordre économique en dépit de programmes et de convictions contraires.

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L’annonce par Donald Trump qu’il retirait les USA des accords de Paris sur le climat s’est accompagnée d’étranges glissements de terrains. On a vu la convergence inédite entre des ensembles politiques très hétérogènes : l’Union européenne, terre-mère de l’empire occidental ; la République de l’Inde, qui connut une colonisation classique et brutale ; la République populaire de Chine, pays aujourd’hui nominativement communiste, régulièrement harponné durant les deux derniers siècles par des prédateurs extérieurs – guerre de l’opium, concessions occidentales, invasion japonaise – sans être jamais totalement assujetti. Comme si de rien n’était, ces trois puissances à l’organisation politique, aux fondations civilisationnelles et à l’histoire identitaire si différentes, ont ensemble renvoyé à sa gonflette carbonée le pays le plus riche et le plus armé de la planète, navire amiral de la domination occidentale et du capitalisme mondial. Il était frappant de constater combien, face à la prégnance de l’intérêt général climatique, la représentation du réel, le réel lui-même se recalaient, combien apparaissait « naturelle » cette rencontre inédite, post-impériale, post-moderne, combien elle était comme lavée par l’urgence des habituelles leçons de morale et de progrès toujours si pesantes dans les relations dites « Nord-Sud ». Une évidence jusque là brouillée s’imposait à l’occasion de cet événement paradoxal : une planète multipolaire polarisée au moins sur ce point par le souci de l’intérêt général était donc possible.

Dans le même mouvement, un autre étrange déplacement s’est opéré au cœur du pouvoir capitaliste. Lire la suite

ARGENT ET CULTURE : LE GRAND FLOU contribution à l’université ouverte d’Altaïr en Avignon

Le 17 juillet à 15h, le think tank Altaïr Culture Media inaugure  sa désormais traditionnelle Université ouverte au village du Off du festival d’Avignon avec un débat sur le thème : « L’émergence du privé dans la culture : risques et opportunités pour les métiers de la création ». N’étant pas en France à cette période, je ne peux cette année y participer autrement que par une contribution écrite. Sujet chaud où fermentent les nouveaux paradigmes du champ symbolique.

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Dans le sujet proposé à la discussion, il y a un mot piège. Ce mot piège est le substantif « privé ». « Le privé ». Il est communément employé en opposition à un autre. « Public ». « Le public ». Or ces deux notions sont inaptes à désigner l’essentiel de l’activité culturelle, inaptes et souvent même menteuses. Les comédiens, les danseurs, les poètes, les dramaturges… Privés ou publics ? Tout vient d’eux. Sans eux, rien. Et le public, personnes privées, filtrées où non par les tarifs et les codes sociaux… « Public » des spectateurs vs « public » des citoyens ? Les directeurs tout puissants d’institutions, ceux qu’on entend si souvent dire « mon théâtre », voire « ma maison »… Chez eux, chez nous ? L’échange endogamique des compagnies-maison qu’abritent les « grandes maisons » gardiennes du grand art, et dont la baisse des budgets « publics » rend les esthétiques de plus en plus exclusives… Service public, commerce de l’entre-soi ? Les successeurs de Jean Vilar qui par leurs tarifs « normaux » indiquent que le festival d’Avignon est « normalement » fait pour les classes privilégiées… Lire la suite

GUERIR DE LA DEMOCRATIE ou GUERIR LA DEMOCRATIE ? à propos d’une tribune du Pr Issa N’Diaye

« Guérir de la démocratie »[1]. Tels sont les mots provocateurs que le professeur Issa N’Diaye a choisis pour titrer une riche contribution à la réflexion sur les questions institutionnelles qui travaillent notre monde post moderne et post impérial. Dans le corps du texte, cet intellectuel malien à l’esprit libre, incisif, contestataire et respecté, précise son appel à la « guérison », qui ne concerne pas l’esprit démocratique en lui même – tension politique vers l’émancipation des individus et des sociétés – mais ce qu’il nomme « modèle néolibéral de démocratie ». Non pas « la » démocratie comme inspiration, mais une des formes dans lesquelles s’est incarnée cette inspiration, la façon dont le règne occidental l’a incorporée à ses institutions, puis en a fait le modèle universel. Permettez-moi, cher professeur Issa N’Diaye, de tenter une petite visite comparée sur ce que j’ai compris de la façon dont ces questions ont pris forme dans les deux pays où ma vie s’est façonnée, la France et le Mali. Et corrigez-moi si vous le jugez utile 

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J’ai lu l’analyse du professeur Issa N’Diaye comme une double invitation. La première s’adresse à l’Afrique empêtrée dans un modèle démocratique fait pour d’autres et l’invite à se tailler un costume institutionnel à ses mesures. La seconde suggère aux sociétés occidentales elles mêmes de revisiter leurs institutions représentatives, de plus en plus impuissantes à faire vivre l’inspiration émancipatrice de la démocratie face notamment à la tyrannie de la finance ou à la montée des populismes. Quels usages de la liberté, quelles institutions organisatrices, quelles formes de gouvernement… Questions posées à toutes les sociétés.

D’abord quelques points de l’histoire politique de la liberté vue depuis le Mali.

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(2) MACRON-TSIPRAS, MÊME DEBAT ? – Quoi après la fin de l’histoire unique ?

 

Macron consentant, Tsipras réticent prennent ou prendront l’un et l’autre des mesures dictées par l’ordre actuel des choses. Mélenchon, si sa France insoumise l’avait emportée, aurait été confronté à la même poix. Cela signifie-t-il que l’action politique transformatrice est vouée à l’échec et à la dépression ? Après « Le discours que n’a pas prononcé Jean-Luc Mélenchon » et une première réflexion sur l’étrange paradoxe qui rapproche le président français et le premier ministre grec (également dans ce blog), en voici une nouvelle étape. Objectif : débroussailler nos esprits de représentations périmées qui entravent l’efficacité de l’action politique émancipatrice.
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Nos esprits sont hantés par l’idée qu’il existerait « une » histoire,   vecteur unique tendu vers le progrès, parfois cahotant, chaotique, mais gradué et lisible. Les institutions engendrées par l’histoire politique de l’Occident – l’Etat territorial administré, puis l’Etat-Nation, puis l’Etat représentatif assimilé à « la » démocratie – seraient la forme accomplie du gouvernement des sociétés, quelles qu’elles soient, où qu’elles vivent. L’emprise progressive de la pensée déductive, analytique, rationaliste à qui l’on doit l’extraordinaire essor des sciences et des techniques impulsé depuis cinq siècles dans un affrontement victorieux avec les croyances en place tracerait « le » vecteur progressif de la connaissance. L’efficacité économique pensée comme la capacité à accumuler le plus possible de richesses marchandes et le plus rapidement possible, l’obsession de cette croissance-là électrisée par l’appétit sans fin d’un consumérisme universellement répandu et savamment encouragé seraient l’ultime barème « sérieux » des politiques publiques.

Même la (re)production du champ symbolique, et tout ce qui s’est représenté dans l’histoire unique sous le paradigme de l’art, n’échappe pas à cette vectorisation. Lire la suite

(1) MACRON-TSIPRAS, MÊME DEBAT ? – l’hypothèse de l’entrelacs

Elu sur des options analogues à celles de Jean-Luc Mélenchon, Alexis Tsipras, le premier ministre grec, a néanmoins pris à contrecœur de nombreuses mesures d’austérité frappant les plus fragiles. Convaincu que le marché et le capitalisme sont la forme normale d’une activité économique efficace, le président français Emmanuel Macron n’imagine pourtant pas proposer la privatisation de la sécurité sociale et affirme vouloir défendre l’école publique. Comment fonctionnent ces contraintes des profondeurs capables d’infléchir des vœux politiques affirmés. Pour ceux qui, comme moi, souhaitent agir sans attendre, agir efficacement contre l’infléchissement libéraliste[1] qu’annonce le programme du nouveau président français, il faut prendre au sérieux le travail immédiatement possible sur ce qu’on nomme usuellement « le rapport de force », terminologie que je crois inappropriée et vis-à-vis de laquelle j’esquisse ici « l’hypothèse de l’entrelacs ». Avec l’espoir de contribuer à donner des mots et à rendre des forces à l’action.

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Alexis Tsipras partage à peu près les options de Jean-Luc Mélenchon. On les a souvent comparés. « Tsipras, le Mélenchon grec ». « Mélenchon, le Tsipras français ». Tsipras conduit le gouvernement de la Grèce au nom du peuple grec qui l’a choisi par deux fois. Acceptons le postulat que l’homme est sincère, convaincu des idées sur lesquelles il a été porté à la tête du gouvernement, qu’il a le sens des responsabilités que lui confère le suffrage universel, responsabilités par rapport à l’histoire de son pays, à la survie de son peuple, par rapport aux options politiques sur lesquelles il a recueilli l’adhésion de la majorité. Le corollaire en est que la politique concrète qu’il applique aujourd’hui, si différente de celle espérée, si cruelle parfois pour les pauvres, ne « représente » ni son intime sentiment, ni les vœux de ses électeurs, mais un empêchement en partie externe sur lequel la volonté politique et l’assentiment majoritaire du peuple ont assurément de l’effet, mais insuffisant.

La pensée et le vocabulaire politiques usuels dans ces situations évoquent le « rapport de forces », en l’occurrence un rapport de forces contraire aux vœux du peuple grec et que son choix électoral n’est pas parvenu à renverser. Je pense que la notion de rapport de forces, emprunté à la physique, est à peu près utilisable pour décrire et analyser des conflit sociaux « simples », par exemple une grève, mais comporte une faiblesse qui souvent gène l’action quand il s’élargit à l’histoire des sociétés. Lire la suite