« FOCUS AFRIQUE » EN AVIGNON 2 / France-Culture en remet une louche

Un ami, un fils plutôt vu son âge et ma proximité avec son père, me signale cet étrange moment d’ignorance diffusé sur la radio publique orgueilleusement dénommée France Culture (une chaîne que j’aime beaucoup) : https://www.franceculture.fr/emissions/le-petit-salon/coleres-autour-du-focus-afrique-du-festival-davignon Ecoutez attentivement ces quelques minutes d’une superficialité renversante, mais tellement symptomatique.

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« Petit salon » (c’est le nom de l’émission). La journaliste Lucille Commeaux, qui indique en gros ne rien connaître à la vie intellectuelle, culturelle et artistique du continent, y commente le « focus Afrique » du festival d’Avignon. Cette sélection a retenu de splendides spectacles de danse, de magnifiques chanteurs et musiciens, connus et reconnus pour la plupart, mais aucun spectacle à placer sous sa rubrique « Théâtre », ni qui soit de nature à élargir le spectre de ce qui est déjà, à juste titre, adopté en Occident. Choix qui fait polémique. Bon, dès le départ, on comprend qu’on peut parler de l’Afrique et de ses cultures tout en déclarant ne rien en connaître, ou presque. On sait aussi depuis longtemps que l’ignorance n’empêche pas les jugements péremptoires, qu’elle les favorise plutôt.

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DANSE CONTEMPORAINE, QUESTIONS D’AFRIQUE

Le samedi 18 mars 2017, le château de Morsang-sur-Orge et le petit théâtre de l’Arlequin réunissent quelques grands noms de la danse africaine d’aujourd’hui sous les auspices des Rencontres Essonne Danse et du centre de développement chorégraphique La Briqueterie  (Val-de-Marne) pour un colloque dansé sur le thème « Danse contemporaine, questions d’Afrique ». On me demande d’introduire ce colloque par une réflexion sur les enjeux civilisationnels qui se cachent sous cet intitulé et que je crois majeurs. Le texte qui suit développe les idées exprimées lors de cette intervention. 

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Qudus Onikeku (Nigeria) et Tidiani Ndiaye (Mali) dans la pièce We almost forgot

Les deux termes de l’expression « danse contemporaine » sont pris dans une troublante ambivalence.

« Contemporain », qui dans le sens courant suggère une simple simultanéité dans le présent, englobe ici une période, longue période, de l’art chorégraphique occidental, celle qui succède à la danse « moderne », qui elle même a pris la suite de la danse « classique ». Pour approcher ce que suggère cette périodisation, le mot clé est l’adjectif « moderne », un terme gorgé de sens et d’idéologie, ici clairement affecté à une période passée, dépassée, remplacée. Si on en cherche le nerf au delà de son usage commun ou des classifications parfois changeantes des historiens, l’adjectif « moderne » qualifie un dessein politique et civilisationnel intrinsèquement progressif né à la fin du XVe siècle européen et qui se représente sous la forme d’un vecteur allant du moins au plus, des automatismes de l’enfance à l’autonomie de l’âge adulte, de la domination par la nature à la domination sur la nature, du règne de la dogmatique religieuse à celui de la raison, du figé au nouveau. C’est dans ce sens daté et situé que ce terme sera ici employé. Lire la suite

LE CORPS NOIR

Le théâtre de l’Arlequin (Morsang-sur-Orge, 91) a été confié, grâce à un esprit d’innovation qui fait honneur à la ville de Morsang et à l’agglomération du Coeur d’Essonne, à l’antenne française de BlonBa, une compagnie bamakoise. Chaque année ce théâtre consacre sa programmation du mois de mars à l’Afrique. Le samedi 4 mars 2017, la soirée est titrée « Le corps noir ». Le public – salle pleine à craquer – va être invité à une méditation sur la façon dont l’histoire a racialisé le corps d’une partie d’entre nous, comment cette racialisation, cette hiérarchisation des corps et des êtres a jusqu’à présent laissé ses sédiments dans nos âmes, quelle que soit notre couleur, combien il est fécond et bénéfique de dépasser cette histoire. En corps du spectacle, une impressionnante évocation de Saartjie Bartmann, la « Vénus hottentote », femme d’Afrique australe déportée en Europe au début du XIXe siècle, transformée en bête de foire avant de mourir à 27 ans et que ses restes deviennent, plus tard, une des curiosités du musée de l’Homme, à Paris. Merci à Chantal Loïal pour son engagement de danseuse et de chorégraphe dans ce prenant hommage à une victime emblématique du processus de racialisation. Avant cette chorégraphie était proposée une lecture de textes qui jalonnent cette histoire. Les voici.

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Trois lecteurs et une musicienne. Léonce Henri Nlend est comédien professionnel après une formation à l’Ecole de Théâtre de l’Essonne (EDT91). Didier Lesour, lui aussi, est comédien professionnel. Merveille N’Sombi, 14 ans, est élève à Sainte-Geneviève-des-Bois et participe à l’atelier théâtre de la MJC de cette ville. Julie Lobato, percussionniste, les accompagne. Elle assure l’éveil musical dans la même MJC. Les auteurs des textes -successivement Aimé Césaire, Nelson Mandela, Frantz Fanon, Robespierre, le dictionnaire universel raisonné d’histoire naturelle, Léopold Sédar Sengor, Napoléon Bonaparte, l’abbé Grégoire – sont annoncés dans de courtes introductions lues. Les premières répliques sont tirées de mon livre « On ne naît pas Noir, on le devient » (Albin Michel et en poche dans la collection Points). J’ai associé le nom des lecteurs et celui des auteurs.

Léonce Henri Nlend/Jean-Louis Sagot-Duvauroux

Beaucoup de jeunes Français sont noirs, nés sur le sol de France sans l’avoir jamais quitté. Il y a une expérience que tous ont vécue.

Merveille N’Sombi/Jean-Louis Sagot-Duvauroux

Un jour, l’institutrice demande à Mamadou : D’où tu viens, mon petit ? Lire la suite

CRIMES COLONIAUX – Le discours que n’a pas prononcé Emmanuel Macron

Emmanuel Macron a récemment porté une claire condamnation de la colonisation. Sa déclaration, bienvenue sur le fond, a provoqué une polémique qui l’a conduit à répondre à ses contradicteurs de façon quelque peu confuse et mélodramatique – « Je vous ai compris et je vous aime ! » – ce que j’ai regretté car ce sujet crucial nécessite précision et pédagogie. Je me suis donc une nouvelle fois risqué à écrire un « discours que n’a pas prononcé », comme je l’avais déjà fait avec deux autres attribués à Laurent Gbagbo, puis à François Hollande et qu’on peut lire dans ce blog. Je précise que, si j’ai apprécié la fermeté anti-coloniale d’Emmanuel Macron, je suis en désaccord avec son orientation politique globale favorable au libéralisme.

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« Chers compatriotes,

« On m’a reproché ma claire condamnation de la colonisation exprimée dans l’émotion de mon voyage en Algérie, pays voisin dont sont issus tant de nos concitoyens et avec lequel nous avons un intérêt évident à construire une amitié sans arrière pensée. Je revendique cette condamnation sans détour au nom du bon vieux principe moral qui veut qu’on ne fasse pas à autrui ce qu’on ne voudrait pas qu’on nous fasse à nous même.

« Il est arrivé à la France, au long de son histoire séculaire, d’être militairement envahie et occupée. Elle n’a pas aimé. Jeanne d’Arc guerroyant contre les Anglais et les Alsaciens de 1870 annexés par l’empire allemand, les héros de Valmy, Jean Moulin ou Missak Manouchian en témoignent pour les générations qui leur ont succédé. La colonisation, comme toute conquête militaire d’un territoire étranger, contrevient sans contestation possible au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Lire la suite

ESPACE LIBRE – réflexion sur l’art dans la rue

 

La Fédération nationale des arts de la rue publie un « Manifeste pour la création artistique dans l’espace public ». Cet organisme m’a demandé un texte, que je mets ici à disposition de celles et ceux que ce sujet intéresse. J’y croise mes réflexions sur la gratuité, sur l’univers marchand et sur l’art autour d’une urgence : maintenir l’existence et le fonctionnement propre d’espaces qui n’appartiennent pas à quelqu’un mais à tous, y faire vivre en commun des moments d’imaginaire partageables sans ticket. J’espère que cette lecture incitera ceux qui y auront trouvé du plaisir à acquérir un document très suggestif qui intègre de nombreuses contributions.

Le libre accès à l’espace public – sa gratuité – est intimement lié à une caractéristique fondamentale de l’être humain : nous sommes des êtres sociaux. Certes, nous avons tous une vie privée et besoin pour la conduire d’espace privé. Besoin d’un chez-soi. Mais avec la même urgence, il nous faut des espaces communs, ne serait-ce que pour aller d’un chez-soi à un autre. Les deux types d’espaces ont chacun des fonctions propres, des joies et des peines imprégnées de leur poésie propre. Cette dualité s’est naturalisée dans nos imaginaires. Nous trouvons spontanément normal de payer un loyer pour aller de la chambre au salon et de déambuler sans péage dans les rues de nos villes.

Ça peut parfois grincer

Il y a aussi des « parties communes » dans les immeubles privés, lieux de passage qui sont régis par des « règlements de copropriété ».

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MOTS D’AFRIQUE AU FEU DE L’EMANCIPATION

Durant la deuxième semaine de novembre 2016 s’est tenu à Eséka, au Cameroun, la session inaugurale du Parlement des mots, une initiative qui est appelée à se développer dans ce pays et ailleurs en Afrique. Un comité scientifique de haute volée a permis de donner une puissante intensité intellectuelle à ces cinq jours d’échange et de réflexion. On m’avait aussi fait l’honneur de m’y inclure, en dépit de mon ignorance de l’univers bassa, mais pour partager ma réflexion née notamment de ma longue fréquentation du Mali.

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Les langues et l’univers symbolique propre des sociétés africaines ont été profondément dévalorisés, délégitimés par la domination coloniale et post-coloniale. L’usage commun des langues officielles (celles des anciens colonisateurs, de l’école, de l’Etat) rétrogradent spontanément les « institutions » endogènes au rang de « traditions », voire de « coutumes », la « campagne » devient « brousse », les « langues » se font « dialectes », voire « patois ». Beaucoup de notions liées à ce qu’on a coutume de désigner par modernité sont purement et simplement empruntées aux langues européennes. Cette dépression linguistique crée un assèchement de la vitalité des langues africaines et une perte de fécondité pour l’univers symbolique qu’elles représentent. Cela freine par la même occasion l’appropriation subjective d’aspects essentiels de la vie sociale, notamment ce que désigne le vocabulaire politique, généralement emprunté aux langues coloniales et que le peuple vit comme un verbiage manipulateur et creux. C’est dans cette « ambiance » qu’un président de la République française s’est cru autorisé à faire la leçon à des étudiants dakarois en les invitant à enfin « entrer dans l’histoire ». Lire la suite

LE PARLEMENT DES MOTS 1er épisode au Cameroun

Des Etats, des institutions, une « démocratie », des rites administratifs qui ne s’enracinent pas ? Bien des observateurs constatent combien la greffe de l’histoire politique occidentale peine à prendre sur les sociétés africaines. Comment en serait-il autrement ? A moins de partager la naïve croyance selon laquelle l’Occident constituerait l’unique vecteur du progrès humain, la seule référence de l’organisation sociale, on peut se douter que le copier-coller institutionnel ne suffira pas à donner aux peuples africains les formes de leur vie démocratique et de l’efficacité politique. Le Parlement des mots est fondé sur l’idée qu’en interrogeant la distance entre les termes officiels (en langues officielles, c’est-à-dire européennes) et la désignation des réalités politiques et sociales dans les langues africaines, des pistes de réflexion vont s’ouvrir. J’en ai proposé le principe aux promoteurs du Festival International de Bogso-Eséka (FIBE), au Cameroun. Banco ! Premier épisode du 4 au 12 novembre 2016 en préfiguration du FIBE 2017.

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Plusieurs journaux camerounais ont annoncé le Parlement des mots. Ici, l’analyse du Quotidien de l’économie

Regards interrogatifs et perplexes

L’idée du Parlement des mots est née d’une expérience répétée. Au Mali où je réside régulièrement, j’ai pris l’habitude de me livrer à un petit jeu : demander à des partenaires de conversation comment ils traduisent dans leur langue maternelle, souvent le bamanan kan (bambara) que je parle un peu, des notions régulièrement employées en français, langue officielle, et qui structurent le discours politique : citoyen, citoyenneté, ethnie, corruption, liberté, Etat… La réaction la plus fréquente est un regard interrogatif, perplexe, puis après réflexion l’énumération de termes qui rejoignent approximativement la notion française sans jamais la recouvrir.

« Ethnie », mot fantôme ?

Ainsi, le concept d’ethnie, notion obsessionnelle dans les commentaires politiques et sociologiques de l’Occident, n’a pas d’équivalent en bamanan kan. Lire la suite

LA GRATUITE, UNE TENSION VERS L’EMANCIPATION

Je retrouve inopinément, publié sur le site « A l’encontre » des Cahiers la Brêche (alencontre.org) ce texte sur la façon dont la gratuité est susceptible de tirer les esprits et l’organisation sociale vers l’émancipation, l’autonomie, la désinfantilisation, le bon usage de l’existence et des biens qu’elle nous présente. C’est la retranscription d’une conférence donnée à l’Université populaire d’Aubagne en 2015. Même si ces propos retranscrits sentent encore l’oralité (ce n’est pas nécessairement une tare !) et comportent des redites par rapport à d’autres textes déjà publiés ici sur des sujets analogues, je l’ajoute à cet archivage public. J’espère que ce sera utile à ceux qui suivent cette question si suggestive.
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Le pimpant tramway gratuit d’Aubagne, décoré par le peintre Hervé Di Rosa après un long travail de création développé avec les enfants de la cité provençale.

La question de la gratuité se pose aujourd’hui dans une situation relativement nouvelle et banalisée qui tient à l’évolution de notre société depuis une trentaine d’années : le système marchand a pris une puissance hégémonique sur l’ensemble des activités économiques de la planète. De ce fait, la perception que l’on a de la richesse, des biens produits par notre activité, est comme «obnubilée» par cette représentation marchande.

Pour le Centre national des Arts de la rue à Marseille, Lieux Publics, j’avais réalisé un travail sur la gratuité de cette forme d’activité artistique, par nature gratuite puisqu’elle se place dans l’espace public où les gens viennent en libre accès. Etant allé voir Marylise Le Branchu, alors députée-maire de Morlaix, en Bretagne [puis ministre de la Décentralisation, de la Fonction publique et de la Réforme de l’Etat de 2012 à février 2016], où a lieu un festival des arts de la rue, je lui ai exposé la raison de ma présence, et elle m’a tout de suite interrompu : «Vous partez très mal parce que rien n’est gratuit».

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A BAMAKO, NAISSANCE D’UN THEATRE DE LA CONVERSATION

Un père émigré malien s’adresse à son fils, élevé en France : « Ton sang est le mien et celui de toute ma lignée. Je n’admettrai pas que tu le salisses, quoi qu’il arrive. Comment t’y prendras-tu pour être un enfant de ce pays (la France, ndlr) et en même temps préserver notre sang… C’est à toi d’en trouver la solution ». Cette réplique de la pièce de Moussa Konaté Un appel de nuit ne parlera pas de la même manière aux enfants français de parents émigrés, aux Maliens de France, à ceux du Mali, aux Français d’ascendance française. La compagnie BlonBa monte ce grand texte à Bamako. Emergence d’un théâtre de la mondialité post-impériale, qui rassemble la communauté telle qu’elle est devenue, différenciée, qui la met en conversation sans écraser les spécificités des uns et des autres, sans chercher à les convertir les uns au autres ?

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Un Malien à Limoges

L’auteur malien Moussa Konaté décédé à Limoges en 2013 réunissait en lui plusieurs mondes. Monde malien qui le fait naître dans une prestigieuse lignée dont on devine, en lisant ses œuvres, qu’elle est aussi pour lui un enclos parfois pesant. Monde français, à la fois exil et refuge, main tendue distraitement impériale dont il fait sa maison lointaine, qu’il habite et qui l’habite. Il vit dans la chair de son expérience ces mouvements de l’âme qui arriment les émigrés à un Mali chaque année plus imaginaire, plus fantasmé, un Mali qui bouge sans eux. Il repère dans les bougés de son existence cette puissance de la vie qui incorpore les enfants de ces hommes et de ces femmes non pas à leur lointaine ascendance, mais à leur terreau immédiat, la société française dont ils sont. Il est un auteur africain reconnu, édité, habitué des forums et des événements spécialisés, désargenté. Les « Blancs », leurs libertés, leurs naïvetés, leurs cécités, leur forme d’intelligence du monde, il les connaît aussi. Il partage avec l’intelligentsia française ce qu’elle a de meilleur et subit le reste.

Août 2016, Bamako. La compagnie théâtrale BlonBa s’engage dans la création d’une pièce écrite par cet homme. Lire la suite

REFONDER LES POLITIQUES CULTURELLES PUBLIQUES

Une grosse fatigue s’est abattue sur l’appareil culturel public français, si prometteur à ses débuts, si abondant. Par quelle alchimie un système pensé et financé pour répandre les joies de l’esprit dans toutes les classes de la société s’éloigne-t-il si opiniâtrement de son objectif originel ? A moins qu’il soit devenu récif et que l’histoire, les histoires s’en soient allées ailleurs. Des politiques culturelles accordées aux mondes qui naissent ? Des outils propices à la rencontre des imaginaires plutôt qu’à la célébration nostalgique du vieil art ? Les réseaux remplaçant les podiums ? Le bouleversement est souhaitable. Le naufrage est possible.  

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Une des images magiques de mon ami Claude Baillargeon, décédé ce printemps. Un hommage à cet artiste modeste qui ne craignait pas de produire des évidences graphiques tellement pensées et si généreusement données.

« Chaque génération doit dans une relative opacité découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ». Frantz Fanon

La refondation des politiques culturelles publiques est confrontée à deux enjeux majeurs.  

1 – L’agonie du cycle historique de la modernité occidentale.

2 – L’héritage d’un appareil culturel d’Etat construit dans et pour ce cycle agonisant.

 Elle nécessite une claire remise à plat des institutions et du projet.

LA FIN D’UNE HISTOIRE

Engagée au XVe siècle, la modernité occidentale est le projet de civilisation qui accompagne la conquête de la planète par les nations « blanches ». L’empire unique impose au monde une histoire unique, centralisée, hiérarchisée, racialisée, représentée comme un vecteur tendu vers un progrès continu, vers un gain (une capitalisation) sans limite. Lire la suite

PETITES VISITES CHEZ J. CHRIST

 

Je retrouve ce « feuilleton » publié à partir de Noël 2000 dans le quotidien communiste L’Humanité. Il interroge le lien très ambivalent entre croyances et foi, entre idéologies et engagement politique. Cette réflexion sur la vie spirituelle s’adresse autant à ceux qui croient dans l’existence de puissances surnaturelles qu’à ceux, dont je suis, pour qui les figures religieuses sont lues de façon métaphoriques. J’espère qu’elle parlera aux croyants – chrétiens, juifs, musulmans…  – comme aux autres. J’espère aussi qu’elle sera un ferment de tolérance active, de communion dans l’engagement pour l’émancipation humaine, de partage sans sectarisme de « biens communs de l’humanité » historiquement portés par les religions, mais qui en excèdent les frontières. Merci au journal de Jean Jaurès d’avoir publié pendant onze semaines cet plongée un peu insolite dans l’univers de l’Evangile et de ses suites. 

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Le pouvoir religieux, la force des armes et le pouvoir politique condamnent Jésus à mort. Pourquoi ?

1 – Le sexe d’une femme

Pour passer ensemble au troisième millénaire de l’ère chrétienne

Jésus est mort sous le règne de l’empereur romain Tibère, et ceux qui l’entouraient l’ont néanmoins proclamé vivant. La chose est relativement banale. L’Evangile lui même nous relate plusieurs cas de résurrections historiquement anodines. Ce qui l’est moins, c’est l’influence qu’exercent pour des millénaires les « raisons » de cette foi. Et ce que ces « raisons » sont devenues dans les mots et dans les croyances, c’est à dire dans les rapports de force idéologiques, c’est à dire aussi dans les conflits de l’empereur de Rome avec les « hérésies » populaires, ou dans la Bible obsessionelle du Tea party… Car cette histoire nous en apprend toujours beaucoup. Premier épisode de l’enquête.

C’est l’histoire d’une femme qui est exclue de toute vie sociale à cause d’une infirmité sexuelle. Elle a depuis douze ans des pertes de sang continuelles, et la loi religieuse de son peuple – le peuple juif – l’exclut à cause de ça : « Quand une femme a un écoulement de sang et que du sang s’écoule de son corps, elle sera sept jours dans l’impureté de ses règles. Qui la touchera sera impur jusqu’au soir /…/ Lire la suite

POUR LA GRATUITE – Préface de la nouvelle édition

La première édition de ce texte a maintenant plus de vingt ans. Elle paraît en 1995, alors que le monde soviétique vient de s’écrouler. Les partisans d’une alternative au règne capitaliste, qui majoritairement s’y référaient (j’en suis), en sortent groggy. La thèse fondatrice du libéralisme y trouve une crédibilité presque imparable : l’histoire de la liberté est parvenue à son terme ; le libre marché, la libre entreprise, l’état représentatif, le modèle occidental, le progrès par assujettissement de la nature sont la fin de l’histoire ; toute tentative de dépassement se renverse en son contraire. Pourtant sonné par l’échec d’une aventure politique qui m’avait jadis mobilisé, j’ai du mal à me soumettre à cette proclamation.

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Mon intuition, alimentée par mon expérience militante en France et par mon engagement social et culturel au Mali[1], laisse intact tout au moins le désir du dépassement. Elle me conduit sur quelques pistes, parmi lesquelles celle de la gratuité, exact inverse de la répartition marchande, décriée par elle, vivace néanmoins. Le dépassement que j’avais fantasmé dans la figure de lendemains messianiques serait-il déjà en partie à l’œuvre et sans esbroufe ? Fait-il du bien ? Peut-il s’établir sans tyrannie ? A-t-il des perspectives ? Et si oui, la gratuité ne constitue-t-elle pas une bonne boussole pour se guider à nouveaux frais sur les chemins de l’émancipation humaine ? Lire la suite

POUR LA GRATUITE – postface de la nouvelle édition

 

Publié en 1995, réédité très augmenté en 2006, mon essai « Pour la gratuité » reparaît dans la collection poche des éditions de l’Eclat et sera disponible en librairie à partir du 31 mars 2016. Cette réédition inclut une postface intitulée « La marchandise humaine ». Elle reprend partiellement un texte publié dans ce blog sous ce titre et prononcé en 2010 à l’occasion d’un colloque du CREDIMI sur le thème « Droit et marchandisation ». Voici en apéritif cette postface qui met en perspective l’ultime forme de marchandisation que fut la traite négrière et établit ainsi la jonction entre deux de mes champs d’action et de réflexion : le dépassement du règne de l’argent ; le passage à un monde multipolaire et équilibré où la domination occidentale ne sera plus qu’un chapitre dans les livres d’histoire.  

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L’enfer est une plage de sable fin baignée par la mer bleue. Au large, un trois-mâts. Une chaloupe s’en détache, gorgée d’hommes à peau noire. Semaine après semaine se joue là un des épisodes les plus accomplis de la férocité humaine, l’immémoriale tragédie qui conduit la progéniture d’Adam et Eve à profaner la Création1 où elle figure, dit-on, « l’image de Dieu », à déshumaniser d’autres humains, à s’y essayer, à n’y jamais parvenir, à s’y acharner sans fin, férocement. Là, sous le ciel muet des Tropiques, la recette consiste à faire comme si « l’image de Dieu » pouvait être réduite à la condition des choses inertes qu’on achète et qu’on vend, des outils qu’on manipule et qu’on remise. Tâche impossible. L’humain n’est pas une chose, il a des yeux, une voix. Il n’est pas inerte, il regarde et chante. Il rétablit sans cesse, par la voix, par le regard, par les poings l’indestructible lien qui fait de son bourreau son semblable. Le bourreau le sait, s’en exaspère. Le bourreau martèle et martèle l’indestructible lien. Sans succès, sauf d’ajouter l’enfer à la Création.

La déshumanisation, cette entreprise proprement satanique au sens précis que les religions du livre donnent à la figure de Satan, a pris et prend de multiples visages chaque fois atrocement singuliers. Ici, dans la Caraïbe vidée par génocide de ses premiers habitants, la profanation consiste à transformer des humains en objets désingularisés, en valeurs marchandes évaluables sur la même échelle que les balles de cotons ou les tonneaux de sucre, évalués par un simple signe arithmétique, jouets offerts au bon plaisir du consommateur final. Marchandise.

À n’y jamais parvenir.

À s’y acharner. Lire la suite

CONTRÔLES AU FACIES : LE COUP DES ETOILES

En 1979, l’exaspération républicaine contre les contrôles au faciès dans le métro parisien déclenche une réaction pleine de panache : des centaines de citoyennes et de citoyens arborent une étoile verte à cinq branches avec l’inscription : »Halte aux contrôles d’identité racistes ». Aujourd’hui, l’Etat les justifie dans une stupéfiante déclaration adressée à la Cour de cassation. On fait quoi ?

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Le numéro d’avril 1979 du mensuel du MRAP Droit et Liberté rend compte de la conférence de presse qui annonce la campagne des étoiles vertes.

Condamné par la justice pour « faute lourde » à la suite de contrôles policiers ciblés sur les Noirs et les Arabes comme on en voit chaque jour pour la honte de notre République, l’Etat décide de se pourvoir en cassation, contre l’avis exprès de sa ministre de la Justice qui est alors Mme Christiane Taubira. L’argumentaire développé contre le jugement de la cour d’appel est écrit dans le style ampoulé et confus de ceux qui préparent un coup fourré : «Les réquisitions du parquet entendaient que soient réalisés des contrôles d’identité pour rechercher et poursuivre, en particulier, les infractions à la législation sur les étrangers. La cour d’appel ne pouvait alors dire que les services de police judiciaire avaient commis une faute lourde établie par le contrôle […] de la seule population dont il apparaissait qu’elle pouvait être étrangère, sans rechercher si ce contrôle n’était pas justifié par l’objet de la réquisition en exécution de laquelle il était réalisé.» En clair, comme les Noirs et les Arabes n’ont pas le physique de bons Français, il est légitime de les considérer comme des immigrés présumés suspects d’infractions à la législation qui régit les étrangers. La déchéance de nationalité par anticipation ?

Retour en 1979. Lire la suite

IL Y A DE LA VIE ENTRE LES INDUSTRIES CAPITALISTES DE LA CULTURE ET L’APPAREIL CULTUREL D’ETAT

 

Le 8 mars 2005, le groupe Orfeo de feu le Commissariat général du Plan, me demande d’intervenir en « séance plénière » sur la façon dont j’imagine le développement des politiques culturelles. Je retrouve ce texte par hasard en fouinant dans mon ordinateur. Je le livre ici tel quel. Il contient des idées qui restent je crois fécondes et aussi des constructions qui ont fait long feu, notamment la proposition de mettre en place des « mutuelles de public ». L’enjeu en tout cas est toujours là et brûlant.

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1/ UNE MODIFICATION FONDAMENTALE DANS LES RELATIONS ENTRE LA CULTURE ET LE POUVOIR

Longtemps, la conduite de l’innovation culturelle (création artistique et littéraire, recherche scientifique, pensée théorique, inventions sociales) s’est effectuée dans un rapport dialectique entre pouvoir politique et liberté des créateurs. Cette dialectique était représentée sous la figure d’un affrontement entre deux vérités. Galilée prétend que, contrairement à l’imagerie biblique, la Terre tourne autour du soleil. L’inquisition affirme le contraire au nom du livre saint. Molière pense que l’hypocrisie religieuse est une menace pour les individus et il écrit Tartuffe. Le roi pense que le respect des dévots est une garantie pour l’ordre public et il interdit Tartuffe. Au nom de la vérité des comportements, Manet ou Nabokov représentent des scènes jugées scandaleuses par l’ordre moral et se heurtent à ceux qui voient dans cette représentation une insulte à l’éternelle vérité. Souvent, la contradiction se résout en un compromis qui entraîne le consensus. Giotto ou Masaccio placent les sujets de leurs images dans une perspective optique dont l’Homme est la mesure et le centre, contestant radicalement la vision théocentrique de la peinture byzantine. Mais ils bourrent le cadre humaniste de sujets pieux. Néanmoins, ce qui caractérise l’évolution des savoirs et des formes est un débat dans lequel se confrontent deux systèmes de vérité essayant l’un et l’autre de convaincre de leur fiabilité.

Aujourd’hui, on assiste à un bouleversement de ce paradigme. Lire la suite