L’ABOLITION DE LA PUBLICITE – Récit en ligne – Tous les épisodes publiés

Le 14 juin 2…., le référendum décrétant l’abolition de la publicité est adopté par 57 % des citoyens de l’Union Européenne. Kadiatou Sakiliba a joué un rôle central dans cet aboutissement. Dans un récit qui prend par moments la forme d’une méditation, la jeune femme apporte son éclairage, très personnel, sur les bouleversements qui ont conduit à ce retournement de civilisation. Ce texte a été trouvé dans son unité informatique, un mois et sept jours après sa mystérieuse disparition. Pour une raison qu’il est difficile de cerner, les chapitres 13 à 22 en sont perdus. Il nous a néanmoins semblé utile de livrer tel quel le fichier recueilli. Nous nous sommes simplement autorisés à inclure quelques informations relatives à la période couverte par les chapitres perdus, informations nécessaires à la compréhension de la suite.

Un récit de Jean-Louis Sagot-Duvauroux

images

Ce feuilleton en ligne est publié sous licence Creative commons (libre pour tous usages non commerciaux sous réserve de citer la source) et ouvert à des développements participatifs (textes, images, musiques, événements…) Un nouvel épisode est publié chaque vendredi.

SAISON 1, épisode 1/ La nuit de la femme blanche

Une nuit noire.

Une femme blanche.

Elle frappe à la porte du dispensaire de Bougoublé-coton, région de Sikasso, République du Mali.

Le Dr Sissoko lui ouvre.

– Je suis enceinte. Je souffre. Délivrez-moi.

– Enceinte ? Ça ne se voit pas, Madame !

– Enceinte de sept mois.

Elle se délivre d’une enfant minuscule entre les mains du Dr Sissoko.

Le Dr Sissoko ne donne pas deux jours de vie à l’enfant nouveau-né.

Moi.

Cette enfant n’a pas accumulé l’énergie qu’il faut. Elle ne vivra pas deux jours. Pas à Bougoublé.

Le Dr Sissoko m’emmène dans sa chambre d’homme pour veiller sur ma mort et l’apaiser. Il laisse la femme dans l’ombre rousse du dispensaire. La femme se lève dans sa nuit de couches, sa nuit rousse. Elle fuit. Elle est mangée par les rues obscures. Sans rien laisser d’elle. Sans rien laisser d’autre que cette absence, ce corps blanc, ce signalement sur mon corps à moi, mon corps blanc. On ne l’a jamais retrouvée. Si elle vit, la foule des Blancs l’a reprise et mangée.

Je ne la cherche pas.

Le premier jour, je ne meurs pas. Le second jour non plus, je ne meurs pas. Jusqu’au septième jour, je ne meurs pas. Le septième jour est le jour du baptême, je ne meurs pas. L’imam ouvre le livre des Hadith de notre saint prophète sur une page qui mentionne le nom de Kadidja, son épouse bien aimée. Chez nous, au Mali, nous aimons bien les noms qui finissent par ou. Kadidja : Kadiatou

Le nom de l’enfant sera Kadiatou.

Je reste en vie.

Kadiatou Sakiliba.

Le nom de ma lignée, en vérité, ça n’est pas Sakiliba, c’est Sissoko. Tu es un père de la famille Sissoko, si tu as un garçon, il est Sissoko. Mais si tu as une fille, tu peux lui donner comme nom de famille Sakiliba. Ou Damba. Ou Sissoko bien sûr. Tu choisis. Mon père est Sissoko. Dr Oussouby Sissoko. Pour me nommer dans la lignée des Sissoko, il choisit Sakiliba. Mon nom de famille est au féminin.

J’aime bien.

Mon père et ma mère, Dieu ne leur a pas donné d’enfants sortis d’eux. Ils s’aiment tendrement. Ils ne veulent pas rompre leur amour à cause de cette volonté de Dieu.

Mon Dieu, tu nous as conduits l’un vers l’autre, que ta volonté soit faite. Tu ne nous as pas donné d’enfants. Que ta volonté soit faite. Dans ta miséricorde, tu nous permets la polygamie. Nous te rendons grâce, mais nous n’en userons pas parce que nous nous aimons suffisamment pour vivre sans enfant sorti de nous.

Ils m’adoptent en bonne et due forme. Kadiatou Sakiliba, fille de Dyarafa Kanouté teinturière à Bougoublé-Jardins et d’Oussouby Sissoko médecin à Bougoublé-Coton.

Je reste en vie.

Ils m’aiment tendrement. Ils me protègent. J’atteins l’âge de treize ans. Je les regarde et je les admire. Puis je les compare avec les autres de Bougoublé et je les admire davantage encore.

Je reste en vie.

Depuis l’indépendance, le géant malien du coton, autant dire le géant de l’économie malienne, c’est la CTF, l’ancienne Compagnie Textiles France, devenue par nationalisation Compagnie Textiles Mali. La mode des sociétés publiques passe. La CTM est achetée, revendue, rachetée jusqu’à être acquise par la Sechuan & Sechuan et devenir la S&S CTM.

Au bénéfice de ses salariés et des planteurs ayant souscrit avec elle un contrat d’exclusivité commerciale, la S&S CTM crée le service « Rationalisation sanitaire ». Mon père, le docteur Oussouby Sissoko tient à Bougoublé le petit dispensaire mis en place par la S&S CTM dans le cadre du service « Rationalisation sanitaire ». Je nais d’une femme blanche dans la rousseur de « Rationalisation sanitaire ».

Ce que dit la S&S CTM sur l’amour rationnel qu’elle porte à la main d’œuvre malienne, l’âme de ce qu’elle dit, je l’ai vécu dès l’enfance et ça s’est gravé dans ma mémoire :

Elle dit :

– Main d’œuvre malienne, je me suis prise d’amour pour toi. Tu es robuste, dure à la tâche, tu sais que vingt-sept grammes de poisson sec par jour et par personne constituent un apport protéinique adéquat si le mil est en quantité suffisante. J’aime ça.

 Elle dit :

– Je remplace ton mil insipide par mon riz succulent. Ton riz est en quantité suffisante parce que je t’en fais venir d’Asie pour un prix adéquat. Le terrain que tu ne cultives plus en mil, tu t’associes à nous pour le planter en coton. Tu apportes ainsi une réponse adéquate à la demande du marché en fibres textiles premier choix. Tu es utile au monde. Le salaire que tu tires de ta libre association avec moi, je l’ai calculé pour que tu puisses combler de riz d’Asie ton appétit d’Africain, toi et ta nombreuse famille.

 Même les recettes qui nous plaisent, la S&S CTM les connaît, même les espèces de poissons qui nous plaisent, même le silure, ce poisson qui nous plaît :

  Je n’ai pas oublié l’apport protéinique. Nous avons ensemble construit l’usine qui sépare le coton graine du coton fibre, moi le plan, toi les murs. L’usine, c’est du terrassement. Du terrassement, donc des trous. Les trous font des mares. J’y introduis le fameux silure du Sechuan à putréfaction rapide. Par génie génétique, nous adaptons le fameux silure du Sechuan aux conditions locales. Naît ainsi le fameux silure de Bougoublé, aveugle et sans nageoire. Je le gave au coton graine hypercalorique OGM 78-723 B™. Il ne voit pas. Il ne bouge pas. Il est obèse. Même pour un garçon de dix ans, l’attraper, c’est un jeu. Main d’œuvre malienne, tu as beaucoup de garçons. Les garçons sont joueurs. Je leur donne ce jeu. Je n’oublie pas tes filles et tes femmes, la plus belle partie du monde. Construction de l’usine à nuoc mam, moi le plan, toi les murs. Emplois réservé aux filles et aux femmes du coton. Fais les comptes : silures obèses à putréfaction rapide, donc jus copieux pour le nuoc mam, donc développement de l’export. Tes filles et tes femmes sont utiles au monde.

La S&S CTM, tu voudrais l’arrêter quand elle parle. Tu ne peux pas. La S&S CTM, elle a toujours quelque chose à dire. Elle couvre ta voix :

Pour la consommation locale : boues résiduelles protéinées. Tu dessèches les boues, tu les doses en tablettes sur une base protéinique équivalente à vingt-sept grammes de poissons séchés, un peu de pub, des prix cassés, tu t’empares du marché. Bénéfices secondaires : baisse de la pression piscicole sur le fleuve, donc protection de la faune sauvage, donc robustes pêcheurs désormais disponibles pour les champs de coton, eux et leurs nombreuses familles.

 La S&S CTM, elle prévient même tes préventions :

 – Vêtir ceux qui sont nus, nourrir ceux qui ont faim, occuper sainement la jeune génération… Main d’œuvre malienne, cette fois, tu participes en grand à l’aventure planétaire du développement.

Le riz thaïlandais, le coton graine et le coton fibres, le jus de silure pour le nuoc mam, la S&S CMDT s’en occupe en direct. Mais le traitement des boues résiduelles, elle le confie à Jeff Bagayoko, un opérateur local.

– Opérateur local, je te loue à bail le traitement des boues résiduelles protéinées. Je te livre les boues. Je te cède la recette. Tu me paies le bail. Ce que tu touches en plus, tu l’empoches.

La recette acquise à bail par l’opérateur local dit comment tirer des boues les protéines alimentaires. Comment les doser sans pertes. Comment les conditionner sans fuite. Comment les commercialiser avec profit. Ce que ne dit pas la recette, c’est ce qu’on doit faire des boues qui restent, les boues qui ne sont pas utiles au monde. L’usine de traitement des boues protéinées, c’est du terrassement. Du terrassement, donc des trous. Dans les trous, l’opérateur local verse le résidu du résidu des boues.

L’air de Bougoublé sent la merde.

L’eau de ses puits sent la merde.

L’eau de ses robinets elle aussi sent la merde.

Bougoublé sent la merde parce que le résidu du résidu des boues, c’est de la merde et que cette merde s’est enfoncée jusque dans l’âme du sol de Bougoublé, jusque dans ses eaux intérieures, sa source de vie.

 

SAISON 1, épisode 2/ Confinement prophylactique

maxresdefault

La prionite invasive des hématies, dite anémie du poisson-chat, émerge à Bougoublé le 18 mars 2…., par 47 ° centigrades.

Trois premiers malades.

Tu dirais que ton sang se transforme en eau.

Tu deviens gris.

Ta voix change.

Une crampe mortelle te broie les muscles, dont le cœur.

Tu meurs dans cette souffrance.

Dix jours plus tard, l’arrondissement de Bougoublé est placé sous statut spécial conformément au dispositif mitilaro-sanitaire inscrit dans le protocole additionnel « confinement prophylactique ».

Maladie émergente.

Alerte rouge.

Au-dessus du protocole additionnel « Confinement prophylactique », il y a le protocole central « Thérapie foudroyante ».

Le protocole central « Thérapie foudroyante » déploie en trente-six heures les moyens scientifiques et thérapeutiques les plus modernes sur la zone d’apparition de l’infection nouvelle. Il s’applique dans les Etats disposant d’une infrastructure médicale homologuée et s’acquittant d’une cotisation équitable calculée au prorata du nombre d’habitants. L’infection nouvelle est alors médicalement foudroyée.

Le Mali ne remplissant pas les conditions nécessaires, le protocole central « Thérapie foudroyante » ne s’applique pas à Bougoublé. Les pays qui ne remplissent pas les conditions nécessaires bénéficient du protocole additionnel « confinement prophylactique ». Ils transfèrent momentanément leur souveraineté à la FICP (Force internationale de confinement prophylactique). La zone d’émergence de la maladie est militairement isolée du monde. Le mal n’en sort pas. Les malades non plus. Les bien portants non plus. Les pays entrant dans cette catégorie sont dispensés de cotisation.

L’ensemble du dispositif est géré, sous la protection des grandes démocraties, par le cartel mondial de sociétés d’assurance et de laboratoires pharmaceutiques (SANITAS Universal) qui en a proposé le principe. Ce que dit le cartel SANITAS Universal pour nous consoler, je l’ai vécu, je m’en souviens :

– Il fallait une offre réaliste pour répondre à la demande mondiale en solidarité. Nous l’avons construite, nous, SANITAS Universal. Et nous en sommes fiers. Pourquoi fiers ? Fais les comptes. Thérapie foudroyante foudroie l’infection. Toutes les guérisons possibles, toute la prévention possible s’abattent sur le mal. Solde sanitaire positif. Confinement prophylactique confine hermétiquement le mal dans la zone militarisée. La mort y est gardée prisonnière. Elle n’en sort pas. Solde sanitaire positif. Positif dans les deux cas. Toutes choses restant égales par ailleurs.

Le 31 mars au matin, Bougoublé est encerclée par la Force internationale de confinement prophylactique (FICP). Le 31 mars au soir, les ressortissants des pays où s’applique le protocole central « Thérapie foudroyante » sont évacués par hélicoptère. Le reste de Bougoublé reste à Bougoublé sous statut spécial comme prévu dans le protocole additionnel « Confinement prophylactique ».

Tu es dans la ligne soustraction du solde sanitaire.

Tu sors de la ville, la FICP te tue.

Tu restes dans la ville l’anémie du poisson-chat te tue.

Les vivres tombent du ciel.

Soustraction des faibles et des lents.

Soustraction par lynchage de l’opérateur local.

Les maigrichons, les paludéens, les vieilles dames, les stocks de silures rescapés, les stocks de tablettes protéinées, les chiens errants, tous les animaux errants, tous les smartphones sans héritiers, même les portes et fenêtres, même les fils électriques, même les cartes d’identité sans héritiers, les perspectives d’avenir, les chuchotements rieurs, les amitiés fidèles, tous les sentiments humains, toute supplique à Dieu, toute miséricorde de Dieu : soustraction ! Mais le solde sanitaire est positif. Toutes choses restant égales par ailleurs.

Le 3 avril à douze heures dix-sept, mon père meurt dans cette souffrance. Il laisse ma mère dans cette souffrance. À quatorze heures vingt-trois, ma mère meurt. J’ai treize ans.

Je reste en vie.

Pourquoi tu me regardes avec cet air gêné ?

Pourquoi tu te tripotes les doigts au lieu de me prendre dans tes bras et de me consoler ? Parce que nous n’enterrons plus nos morts ? Parce que nous fermons nos maisons derrière nos morts, sans condoléances, sans funérailles, sans enterrement, sans prière à Dieu ? Parce que nous nous enfonçons dans le confinement comme des poissons aveugles s’enfoncent dans la boue des boues ?

Telle que tu me vois, même si tu dis que je mens, moi je sais : mon père et ma mère étaient immenses. De toute l’immensité de leur corps immense, ils barraient la route à la sauvagerie.

Je n’imaginais même pas que ça existait, tu comprends, la sauvagerie. Leurs deux corps occupaient tout l’horizon. Ils faisaient barrage aux poissons limaces, aux boues résiduelles, à l’import-export, à l’opérateur local. C’étaient deux êtres parfumés. Sous leur ombrage, la puanteur des boues, tu ne la sentais même pas. Solde positif, solde négatif, tu savais tout de suite que ce n’était pas les bons mots !

Ils remplissaient le monde sans soustraction possible, sans solde envisageable.

Le 3 avril à douze heures dix-sept, mon père meurt. À quatorze heures vingt-trois, ma mère meurt. J’ai treize ans. L’horizon s’est vidé de lui-même.

Je reste en vie.

Écoute ! Je vais te dire ce que tu peux faire pour moi, toi qui es de l’autre côté du confinement, là où les morts reçoivent des funérailles. Un, ne sois pas gêné, parle ! Deux, ne cherche pas à personnaliser ce que tu vas dire, tu ne me connais pas, je ne suis pas quelqu’un pour toi, je suis juste une situation, une idée de petite fille malheureuse. Tu ne trouveras rien à dire de consolateur, rien de juste à dire sauf ce qui se dit dans ces cas-là, rien d’humain sauf présenter tes sincères condoléances dans les formes d’usage. À l’intérieur du confinement, il y a seulement la peur muette, le hurlement sauvage et le jus des morts qui coule sous les portes fermées. À l’intérieur du confinement, les sincères condoléances, n’y compte pas.

Alors je colle mon oreille sur la paroi du confinement pour entendre malgré tout de la parole humaine, pour ne pas perdre tout souvenir du monde humain.

Maintenant, vas-y !

Répète après moi :

Ala k’i suw hèrè, que Dieu apaise tes morts. Seulement ça. Répéter.

Ala ka hinè u fla la, que Dieu ait pitié d’eux !

Ala k’u fara dyo kunnandiw la, que Dieu les ajoute à ses bienheureux !

Encore.

Ala ka dayoro suma u yé, que Dieu rafraîchisse la terre où ils sont couchés.

Comme c’est bon !

Ala ka laharaso suma u yé, que Dieu rafraîchisse la maison qu’il leur a faite dans son paradis.

Amina ! Amina yaarabi !

Et celle-ci encore. Ala ka du sabati taabaaw ko, que Dieu sauve la famille de ceux qui sont partis. Tu la comprends, l’importance de celle-ci ?

Oui, tu comprends.

On dit que tu comprends.

On dit que tu colles ta bouche à la paroi du confinement et que tu fais exactement ce qui se fait, que tu me présentes tes sincères condoléances dans les formes exactes :

Ala ka suw hèrè, Ala k’u dayoro suma…

Si tu le ne faisais pas, si ton silence me replongeait là où je suis allée, dans la peur muette, le hurlement sauvage et le jus des morts, si la frontière du confinement qui ne laisse passer aucun corps vivant bouchait aussi le passage à l’esprit de vie, si même les sincères condoléances ne la franchissaient plus, tu sais toi-même que je n’aurais pas deux jours d’énergie pour vivre.

Alors, aujourd’hui encore, tu me présentes tes sincères condoléances. Elles franchissent le mur. Elles abolissent la soustraction. Elles abolissent l’idée même de soustraction. Aujourd’hui encore, tu considères le vide qui s’est fait sur l’horizon, tu considères le plein que j’y cherche et tu me consoles :

Ala k’an to nyogon yé, que Dieu nous garde ensemble.

Aujourd’hui encore.

Et encore demain.

Et tous les jours qui viennent.

Je n’ai l’énergie que pour deux jours d’existence, mon père l’a su dès la première heure de ma vie.

Toi aussi, tu l’as compris.

Merci !

 

SAISON 1, épisode 3/ Deux-cent soixante-sept orphelins vivants

ponts de Paris

Stitched Panorama

Personne n’entre dans la zone de confinement, personne n’en sort jusqu’au soixantième jour après la dernière atteinte de la maladie. La dernière atteinte de la maladie est constatée le 7 octobre. Le 7 décembre 2…., les survivants sont admis à sortir. Le protocole additionnel prévoit de raser la ville et de condamner le site contaminé. C’est la solution qui présente le plus de sécurité aux moindres frais. Elle est prise en charge par le cartel. Toute autre solution est au frais du pays concerné, sous la supervision des grandes démocraties. Le Mali choisit la solution sans frais.

Les pelleteuses couchent la maison de mon enfance sur mes parents morts.

Le confinement prophylactique recrache deux cent soixante-sept orphelins vivants. C’est assez spectaculaire pour provoquer la pitié, assez ciblé pour permettre la bienfaisance. Une bourse de la Sechuan & Sechuan abondée par la République française nous offre l’impossible, le passage sur l’autre rive de la planète.

Je suis blanche et je ne le sais pas.

Ou plutôt, je le sais, mais je n’en vois pas les enjeux. En d’autres termes, je sais que je suis blanche, mais j’ai encore à découvrir qu’on voit en moi une Blanche. D’abord, on me montre. La petite blanche de Bougoublé. Un sujet en or pour les médias. À treize ans, la célébrité, ça compte. En même temps, mon accent d’Afrique, mon français approximatif, mes manières tropicales font rire.

À l’arrivée de l’avion, les journalistes me demandent :

Alors, ça te fait quoi de retrouver ton continent d’origine ?

Je les regarde comme une idiote. Je ne comprends même pas ce qu’ils veulent dire.

– Tu t’appelles comment ?

– Je m’appelle Sakiliba, c’est-à-dire Sissoko, puisque mon père est Sissoko, mais comme il a choisi Sakiliba, moi aussi je préfère Sakiliba.

Ils me dévisagent comme si j’étais une folle.

Surtout la prière. Dès la fin de la sauvagerie, je me suis remise à prier. J’aime prier. Un jour, j’ai dit à mon père en qui j’avais mis toute ma foi :

Tu es ma consolation sans limite.

Il m’a répondu :

– Non, ma fille, si tu penses que je suis ta consolation, merci, mais sois prête à affronter ma limite et si tu cherches une consolation sans limite, cherche-la chez Celui en qui ton père se console.

Mon père me parlait de notre grand Dieu, Celui qui pardonne et qui fait miséricorde.

Béni sois-Tu, mon Dieu, Toi qui pardonnes et qui fais miséricorde. Aujourd’hui que mon père s’est couché, je m’incline devant Toi en qui mon père trouvait à se consoler, Toi qui efface toute limite. Les Blancs peuvent bien penser ce qu’il veulent, chaque jour, cinq fois par jour, je couvrirai ma tête et j’inclinerai mon corps pour Te parler de ça.

Quand c’est l’heure, que je me voile la tête et demande à me retirer pour prier, il faut voir la mine des Blancs. On dirait qu’on leur a volé quelque chose.

Je ne touche ni à mes souvenirs, ni à la prière, ni au nom de mon père qu’il m’a transmis au féminin. Par contre, tout de suite je touche à mon accent. Je le touche et le retouche. Je sais que c’est là que ça se passe. Je bois l’accent de l’aéroport. L’accent de l’éducateur social, l’accent de Madame le maire, l’accent des infos, je les bois. Je repère les pièges. Je bois l’accent du pharmacien-juif-français-depuis-toujours. L’accent de l’épicier-arabe-français-depuis-peu, je le zappe. L’accent des films cow-boy, je m’en méfie. L’accent des films-procès, je le prends. Je crains surtout l’accent des banlieues. L’accent des banlieues, non merci ! En un an, le camouflage est parfait. Jamais la police ne me demande mes papiers.

J’admire les Blancs. Je ne les envie pas, mais je les admire. Surtout leurs ponts. Ils nous donnent les tee shirts S&S. Ils nous emmènent visiter Paris-la-plus-belle-ville-du-monde. Ils nous mettent sur le pont des Arts pour nous faire voir l’allongement du Louvre d’un côté, de l’autre le dôme de l’Académie française, au fond, les tours de la cathédrale Notre-Dame. Moi, je regarde surtout les ponts. Il y a devant mes yeux davantage de ponts que sur tout le fleuve Niger depuis sa source dans le Fouta Djalon jusqu’au Golfe de Guinée où il se jette dans l’Océan. Je maudis nos rois d’autrefois, nos rois maliens, qui ne nous ont laissé que des pirogues. Je maudis les Blancs qui ont coupé la tête de leurs rois bâtisseurs. Pourquoi vous faites des choses comme ça, vous, les Blancs ! Mon Dieu, donne-moi la force de construire les ponts qui nous manquent, et quand ce sera fait, prends mon père et ma mère par la main, mène-les sur la terrasse de la fraîche maison que tu leur as faite dans ton paradis, du haut de la terrasse montre leur mes ponts et qu’ils soient fiers de moi.

Notre séjour est prévu pour six mois. Nous bénéficions d’un check-up a posteriorifinancé par Thérapie foudroyante. Solde positif. Très positif. L’anémie du poisson-chat nous a épargnés pour de bon.

Nous avons tous signé un engagement de retour au Mali.

Des deux mains.

Des deux cent soixante-sept cœurs.

L’engagement, aujourd’hui encore, je me souviens de ce qu’il dit et je me souviens de ce qu’il tait :

Je m’engage solennellement à me retirer de cette rive de ma planète à la date qui me sera fixée par les Blancs.

Je reconnais du fond du cœur qu’il est légitime de me confiner par force dans la partie du monde où les crises sanitaires sont traitées sous confinement de force.

J’admets par écrit le bien fondé des mesures prophylactiques prises par les puissances de l’autre rive pour se protéger de nous, nos races, nos microbes, nos manières, nos prières, notre misère du monde.

Je remercie humblement Sechuan & Sechuan et son sponsor la République française de m’avoir ouvert momentanément le rideau sur le pont des Arts, la grande galerie du Louvre, le dôme de l’Institut de France, les tours de Notre-Dame et le check-up posteriori de Thérapie foudroyante.

En paiement de cette bonne action, je jure d’accueillir, avec la chaude hospitalité qui me caractérise, mes congénères de la bonne rive du monde toutes les fois qu’ils me feront la grâce de venir photographier nos visages, nos villages, nos usages, nos paysages ou nos animaux sauvages.

Engagement moral pris par tous. Tous avec l’intention de ne pas le respecter. Tous avec le vœu de retourner un jour au Mali, mais sans engagement, comme si c’était un rêve auquel nous aurions droit, non pas une obligation mais un rêve, comme si nous étions libres de découvrir le monde, comme des Blancs qui ont cette envie, découvrir le monde, et qui reviennent tranquillement chez eux, sans obligation, pour raconter aux leurs ce qu’ils ont vu dans les pays lointains.

Les vacances vont vers leur terme. La colonie des orphelins s’amaigrit. Toutes les occasions d’évasion sont bonnes. C’est risqué. La nuit surtout. La jeunesse est sous couvre-feu. La nuit appartient à la police.

Moi, c’est un peu différent. Les Blancs s’obstinent à voir une Blanche en moi, l’une des leurs. Les autres de Bougoublé, s’ils prient, les Blancs trouvent ça touchant. Si c’est moi, ça leur fait bizarre. Comme si mes parents m’avaient volée par effraction. Comme si c’était mal pour eux de m’avoir transmis le meilleur d’eux-mêmes, le meilleur de leur humanité. Les Blancs, il me suffira de ne pas les contredire quand ils affirmeront :

Toi, c’est différent, tu es des nôtres.

Je m’évade, moi aussi. Je plonge dans le camouflage. Le bon vieux maire de Bonneville-sur-Marne, 90 ans, tendance parti communiste maintenu, me prend en amitié, m’héberge, me rebaptise du sobriquet de Mauricette, obtient ma régularisation. La joie des études m’engloutit. Je suis la première de la classe. J’aime être la première de la classe. Je reste en vie.

 

SAISON 1, épisode 4/ Sables mouvants

98777f459009e4e0e1b47f727126479f--claude 2

Une image culte du graphiste Claude Baillargeon

La Malienne blanche !

Dès la prime enfance, j’apprends à vivre le divorce des signes, à comprendre leur disponibilité au mensonge, leur fécondité dans le mensonge.

Je ne suis pas Blanche. Blanche, ce n’est rien pour moi. Entièrement dépourvu de sens. Entièrement étranger à mon humanité, à mon héritage humain. Entièrement dans le regard des autres, venu d’une histoire que je sens hostile, méchante, faussée, une histoire ignorée dont mon père a tenu d’avance à me rassurer avec une insistance, une urgence qui en disaient long.

Pour de vrai : Kadiatou Sakiliba, nom propre.

Ce qui me désigne.

Ce qui me raccorde à moi-même m’ancre et m’enchante.

Empreinte originelle et véridique.

Mélodie paternelle.

Par hasard : corps blanc.

Basse obsédante, tonitruante, mécanique, animale qui accompagne et submerge ce que je suis, colore ce que je fais, dérive les regards et les pensées, écrase tous les reliefs de mon existence sous ses phares glacés.

Kadiatou Sakiliba ? OK, mais quelle marque ?

– Marque « La Blanche »

– « La Blanche » ? Comme c’est intéressant. Maintenant, ils font des articles exotiques chez « La Blanche » ?

– Y paraîtrait qu’il s’y sont mis.

– Comme c’est intéressant.

J’aime mon corps blanc, ça prend bien la lumière, je trouve ça joli, mais je ne lui donne pas d’autre nom que son nom d’humain : Kadiatou Sakiliba.

Jamais je ne donne à mon corps son nom de marque.

Dès l’origine, je me méfie des noms de marque.

Voyez-vous, j’aurais moi-même pu participer au mensonge. C’était plutôt facile. Presque recommandé. Il m’aurait suffi d’un très léger déplacement, d’une très légère inclinaison de la vérité vers le mensonge :

– Ton nom est ton nom, ma fille, c’est vrai, et nul ne songe à te le retirer. Mais ton corps… Ce qu’il dit… L’invitation qu’il te lance…

J’aurais pu succomber à la tentation, répondre à l’invitation mensongère, me résoudre au pathos des origines, saoûler mon âme et encombrer le monde avec la nuit de la femme blanche, le mystère de la femme blanche, la quête de la femme blanche, le manque déchirant de la femme blanche. Finalement me fondre dans ce qu’on attendait de moi. J’aurais pu y croire. Ça ne s’est pas fait et je n’en ai aucun mérite. Mon père m’avait si puissamment transmis son humanité, il l’avait placée avec une telle évidence sous le gardiennage de mon nom que rien jamais n’a pu en ébranler les fondations.

J’ai toujours eu de la résistance à me payer de mots.

Ce que je veux dire, c’est que cette histoire intime me fonda dès l’origine sur quelques bases. D’abord la découverte que le mensonge n’avait pas pour seule racine le désir de travestir la vérité. Ou de nuire. Le mensonge pouvait naître de tout petits péchés connexes. Petite paresse. Petite lâcheté. Petite légèreté d’esprit. Puis en conforter de plus graves.

Tu n’es pas tout à fait malienne, puisque tu es blanche.

– Ton père n’est pas tout à fait ton père, puisque tu es blanche.

– Qu’est-ce que tu cherches en faisant la Malienne, puisque tu es blanche ?

– Laisse-toi conduire par ta peau blanche, ta vérité blanche, ton destin et tu seras sauvée.

– Reconnais ta vérité blanche et tu seras sauvée.

J’aurais pu céder à cette légèreté d’esprit, à cette blancheur anodine. J’aurais étalé sans même y prendre garde une première couche de mensonge sur toute figure de ma parole.

Si tu mens en connaissance de cause, pour travestir la vérité, pour nuire, tu gardes le contact avec la vérité. Tu peux la rétablir. Ce mensonge ne te désoriente pas. Mais quand par paresse, lâcheté, légèreté d’esprit, tu as laissé le mensonge étaler sa première couche à ton insu, quand tu te reposes paresseusement sur ces sables mouvants pour parler, ni la bonne foi, ni l’amour des autres, ni la fidélité à tes principes ne peuvent plus sauver tes mots du désordre. Tu parles à vide. Ce qui se dit par toi se dit sans toi. Et si par hasard te prenait la volonté de mentir, cette volonté même serait inopérante. Parce que pour mentir efficacement, il t’aurait fallu garder le contact avec la vérité. Avec la vérité de toi-même. Au moins cette vérité-là.

Or tu l’as perdu.

Quel lien avec le sujet de ce texte ?
Quel rapport avec les événements d’où émergèrent des millions de signatures, puis le référendum pour abolir la publicité ?

Souviens-toi !

À la fin du vingtième siècle, par paresse, lâcheté, légèreté d’esprit, nos parents délèguent la conduite de nos principaux vecteurs de culture et d’information au boniment publicitaire : télévision gratuite, journaux gratuits, colorisation gratuite de nos rues et de nos plaisirs, adéquation parfaite de l’offre et de la demande, brillance généralisée, jouissance garantie. Ceux qui les avertissent du danger sont des empêcheurs de tourner en rond, des coupeurs de cheveux en quatre, des grincheux. Le spectacle est si doux ! Quant à démêler le vrai du faux, pas d’inquiétude à se faire, on y arrivera bien. On n’est pas si bête.

Le boniment publicitaire n’est pas la seule imposture régnante. Loin de là. Mais il a une supériorité sur les autres. Il ne dissimule ni sa nature, ni ses objectifs. Il lui suffit d’obtenir la complicité de ceux qu’il « cible », c’est-à-dire tous, de leur faire partager son universelle dérision, de les impliquer dans son joyeux mensonge.

Moi, le divorce entre mon corps et mon nom m’empêchera toujours de traiter les questions d’images avec désinvolture. Je sais qu’on ne joue pas impunément avec ça. C’est pourquoi j’ai commencé ce récit par quelques événements personnels et lointains dont je crois qu’ils ne nous ont pas déroutés.

Passons maintenant à la grande histoire.

Bien qu’éloignés dans le temps, les événements qui vont suivre sont universellement reconnus pour leur lien direct avec l’abolition de la publicité. Je ne les ai pas moi-même vécus, mais ils se sont échoués dans mes bras. Il m’en reste des flashes vus à la télé, des embouteillages d’infos sur les réseaux, des récits, des silences. Cependant, des raisons plus profondes m’autorisent à vous en transmettre la vérité vraie. Quand vous aurez terminé de lire ce récit, vous saurez.

Vu du centre du monde, l’engloutissement de Bougoublé dans Confinement prophylactique fut un événement minuscule, rarement su, effacé sans peine, une anecdote périphérique, trop éloignée de là où naissent les catastrophes consacrées par l’histoire. Il est aujourd’hui totalement oublié. La « guerre des marques », par contre, tout le monde sait qu’elle constitua une importante étape dans les bouleversements que je vous rapporte. La « guerre des marques » mordait dans le centre du monde.

L’histoire commence comme un marronnier. Dans la presse, on appelle « marronniers » les sujets qui reviennent à date fixe, identiques à eux-mêmes, manifestant, sous la recherche du bon coup, la soumission spontanée du journalisme à l’ordre des choses. Ainsi, chaque début d’année, le téléspectateur mondialisé se régale de voir les plus toniques des ménagères britanniques de moins de cinquante ans ramper sous le rideau de fer des grandes enseignes au moment même où il s’entrouvre pour l’ouverture des soldes d’hiver…

 

 

SAISON 2, épisode 1/ Le carnage du Lady Bird

sales-boxing-day-1

3 janvier, ouverture des soldes d’hiver au centre commercial Lady Bird à Saint-James-on-Hensley, cité anciennement ouvrière des faubourgs de Toddington-Wells. Les lames du rideau se mettent en action. Le voile de fer s’entrouvre. Le premier visage que filment les caméras avides est entièrement arraché.

Coincé dans le rideau.

Ôté comme une peau de lapin.

Les mâchoires et les dents de l’écorchée sont nettes. Les yeux sont sphériques. Blancs. Tout le reste est à vif.

L’écorchée est Mrs McBride. Mrs McBride n’est pas morte.

Elle veut parler.

Les micros reculent.

La mécanique est enclenchée sans retour. Le rideau se lève. Lent. Imperturbable.10378086_672590946168037_5388008029865229713_n 2Derrière, les femmes et quelques hommes, tous agenouillés pour la cérémonie, tous très abîmés. En arrière plan, une image restée légendaire : la furie du groupe des adolescents.

Les adolescents du collège Saint-James de Saint-James-on-Hensley comme une composition de héros furieux sur le fronton d’un temple grec. Quelques filles. Surtout des garçons. Bottes serrées sur les pieds. La mode. Jeans serrés sur les mollets, gonflés sur le sexe, serrés sur le ventre. Torses. Barres de fer, de bois. Chaînes. Visages. Le butin est au bout de cet enfer. Il ne reste plus qu’à traverser la mer rouge, se pencher sur les marques, les saisir, les prendre, les récupérer, les faire siennes, les arracher aux ménagères, aux vieilles.

Les fantassins de l’enfer avancent, déchirent la bouillie du premier plan, broient sans y jeter un œil ce qui reste de leurs pères et mères. La caméra recule, recule, mais en même temps zoome sur la scène, comme nerveusement, sans y penser. Gerald Parker, opérateur à la Rupert & Sechuan Broadcasting Corporation (RSBC), s’accroche à la caméra qui l’éventre. La caméra filme, filme, filme, filme, plantée dans la bouillie de son ventre agonisant… Les chroniqueurs diront plus tard :

– Plan d’anthologie.

La horde n’en finit pas de passer sur l’image. L’image n’en finit pas de revenir et revenir sur la horde, sur Mrs McBride écorchée, sur les bottes, les mollets, les visages, les yeux sphériques, blancs. Il y a du sang sur l’objectif.

Mrs McBride n’est pas morte.

Les micros reculent :

– On veut pas t’entendre, Mrs McBride. On veut pas savoir ce que t’as à dire. D’ailleurs, on comprendrait rien. Ne parle plus. Tais-toi. T’es moche. Tu nous ligotes devant l’écran. Tu nous renvoies pas une bonne image de nous-mêmes. Tu nous humilies. Pourquoi tu fais ça, Mrs McBride ? Va-t-en, Mrs McBride !

Ce qui secoue l’opinion, dans le pillage du Lady Bird, ce que la presse tabloïd raconte quelques jours plus tard : que Mrs McBride, morte dans des douleurs indicibles, avait un fils unique, né sur le tard, chéri, trop chéri, chéri au-delà de tout ce dont l’amour maternel est capable. Le fils aimé plus que tout s’appelle Chris.

Chris McBride, de Saint-James-on-Hensley.

Chris est dans le groupe des adolescents jeans serrés, sexe gonflé, torse, visage… Chris le monstre. Chris le piétineur de mère, le piétineur d’Anglaises de moins de cinquante ans.

– Comment on en est arrivé là ?

– C’est quand même incroyable.

– Des choses comme ça.

– Incredible !

La cérémonie d’enterrement de Mrs McBride se fait en présence du roi, dans la collégiale Saint-James de Saint-James-on-Hensley.

Plan large.

La nef.

Zoom.

Panneau sur les visages en larmes.

Re-zoom.

Gros plan.

Très gros plan.

Très grosses larmes.

– C’était ma voisine.

– Une femme tranquille

– Aimable.

 Comment aurions-nous pu imaginer.

– Elle venait de repeindre ses volets.

– En vert olive.

– Vert olive ? Quelle drôle d’idée !

– Son fils ? Une horreur ! Tout petit déjà, il crevait les yeux des mouches.

– Elle ? Radin, c’est tout.

– Radin, n’exagérez pas. Peut-être un peu chiche.

– Non, non ! Radin.

– Une femme sans histoire.

– Affreux !

Les marques. Pas d’autre raison. Ils en voulaient. Ils en voulaient. Impossible de vivre sans ça. Impossible de vivre dignement sans marquer ta dignité par des marques.

Et aussi pour se faire voir à la télé. Se faire voir à la télé, l’enquête a montré que ça aussi c’était important pour eux.

On en parlait depuis quelques années déjà. Des petits rackets dans les écoles. Au Portugal, dans le Minho, une petite grosse déshabillée par ses copines de ses fringues de marque, laissée en culotte dans les toilettes. Elle a honte. Elle s’y enferme. Elle y passe la nuit. On imagine le pire. Tout le quartier bat la campagne. La mère passe à la télé. Elle a une vision du ciel. En direct.

– C’est lui, je le reconnais, Nuno Vieira. Porc ! Vampire ! Arrêtez-le ! Il s’est emparé de mon petit ange tombé du ciel, il la tripote, je vous en prie, faites quelque chose, je vous en prie. Nuno Vieira, si je te vois, je t’ouvre le ventre au cutter, je t’arrache les tripes avec les ongles, j’attache tes couilles aux boyaux et j’en fais un collier pour Satan.

Pub.

Il y a aussi le Polonais Jacek. Trisomique. Accepté néanmoins à l’école grâce à la directive européenne « Respect des différences et inclusion sociale ». Trente-sept fois dans l’année, il rentre à la maison pieds nus. Trente-sept fois, ses parents lui rachètent la même paire de baskets. Marque Jack & Benson. Pas de vague, le petit est suffisamment traumatisé comme ça. Quand ça s’apprend néanmoins, sermon dans toutes les églises du pays.

Surtout, le gémissement des parents, un gémissement aigu, sifflant, entêté :

– On a pas été élevé comme ça.

– Ça nous serait pas venu à l’idée.

– Qu’est-ce qu’ils ont dans la tête, ?

– Ils sont pas nés dans la jungle quand même ?

– Les enfants d’aujourd’hui, c’est des bêtes féroces.

 

En ligne vendredi 24 novembre 2017 : saison 2 épisode 2 – Objet de consommation. Pour être averti des parutions par e mail, s’abonner au blog

Licence Creative Commons
Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Partage dans les Mêmes Conditions 3.0 France.

Publicités