L’ABOLITION DE LA PUBLICITE – Roman feuilleton en ligne. Un nouvel épisode tous les vendredis.

Le 14 juin 2…., le référendum décrétant l’abolition de la publicité est adopté par 57 % des citoyens de l’Union Européenne. Kadiatou Sakiliba a joué un rôle central dans cet aboutissement. Dans un récit qui prend par moments la forme d’une méditation, la jeune femme apporte son éclairage, très personnel, sur les bouleversements qui ont conduit à ce retournement de civilisation. Ce texte a été trouvé dans son unité informatique, un mois et sept jours après sa mystérieuse disparition. Pour une raison qu’il est difficile de cerner, les chapitres 13 à 22 en sont perdus. Il nous a néanmoins semblé utile de livrer tel quel le fichier recueilli. Nous nous sommes simplement autorisés à inclure quelques informations relatives à la période couverte par les chapitres perdus, informations nécessaires à la compréhension de la suite.

Un récit de Jean-Louis Sagot-Duvauroux

images

Ce feuilleton en ligne est publié sous licence Creative commons (libre pour tous usages non commerciaux sous réserve de citer la source) et ouvert à des développements participatifs (textes, images, musiques, événements…) Un nouvel épisode parait chaque vendredi. L’épisode de la semaine est publié ci-dessous. On peut lire à la suite la totalité des épisodes parus depuis l’épisode 1 de la saison 1.

SAISON 3, épisode 5 / Une drôle d’année

Episodes précédents : Les Jeux Olympiques ont été définitivement confiés à Cuba, privatisé pour l’occasion. Chris McBride remporte la médaille de bronze dans l’épreuve de lancer du disque. Mais l’opinion, scandalisée par les doutes qui pèsent sur la régularité des vainqueurs, lui attribue la « vraie » victoire et des médailles d’or par centaines …

Mount+Tavurvur+Volcano+8-29-14+Oliver+Bluett+AFP+-+Getty+Images

Chris et moi rentrons au Mali. Riches. Célèbres. Aimés. Chantés. La Ville de Bamako nous offre une maison de fées construite en partie sur pilotis à la pointe de la grande île boisée qu’on peut voir flottant sur les eaux du fleuve en aval du pont des Martyrs, dans la direction des rapides de Sotuba.

C’est une année étonnamment fraîche et pluvieuse. Dès le début du mois de mai, le pays s’est enveloppé de vert fluo. Les travaux des champs restent durs, mais se font sans angoisse. Il y aura de quoi manger. Moi, je barbote comme une folle dans le grand confort et la véritable aisance. Je savais que j’allais aimer, mais je ne l’avais pas encore vécu. Super !

Pour mettre sur le carrelage du bow-window, ça te dirait un tapis dans les vert et jaune ? Tu m’écoutes Chris McBride ? Si t’aimes pas vert et jaune, si tu penses que vert et jaune ça n’ira pas avec la couleur du fleuve, on peut essayer ocre et bleu. Ocre et bleu, t’en pense quoi, Chris McBride ? T’es où Chris McBride ? Réponds-moi s’il te plait ! Pourquoi t’as pris la clim Vroum Vroum, Chris McBride ? Ça fait un bruit d’enfer, la clim Vroum Vroum. Je t’avais dit de pas prendre la clim Vroum Vroum ! Baisse un peu la clim, Chris McBride, on s’entend plus ! S’il te plait !

Je m’écoute avec délice jouer les petites dindes embourgeoisées. Ça me fait rire. Ça me rassure. Chris s’en fout.

Drôle d’année. La planète entière s’inquiète de cette fraîcheur inopinée. Trois ans de sécheresse jamais vue sur l’Amazonie, puis le cataclysme d’un incendie à l’échelle continentale, puis l’explosion quasi simultanée des trois volcans indonésiens Krakatoa, Galunggung et Merapi. La stratosphère se gorge de cendres et joue les lunettes de soleil. Moins de chaleur. Moins d’orages ravageurs. De paisibles averses déversant sur le sol leurs fertilisants gris perle. Ce n’est qu’un répit. Tout le monde le sait. Les chaleurs torrides qu’on a connues les années précédentes fulminent derrière les verres fumés. Elles préparent les représailles.

Chris McBride est maladroit quand il aime. Chris McBride aime le Mali maladroitement, il dit :

Le Mali je l’aime, c’est un pays fascinant.

Et toi, tu vois que ce n’est pas le Mali qu’il aime. Ce que tu vois qu’il aime, c’est autre chose. Son idée du Mali. Son fantasme d’Afrique. Lui dans cet envol vers moi, vers ailleurs.

Chris McBride, s’il aimait le Mali comme on aime son pays, il penserait :

Le Mali, certains jours je l’aime, certains jours je le déteste, le Mali c’est ma mère.

Il ne dirait pas :

Le Mali, c’est fascinant.

Ce n’est pas au fils à dire de sa mère si elle est fascinante ou non.

Chris McBride est si maladroit quand il aime qu’il peut même piétiner ceux qu’il aime. Sauf le sport. Le sport échappe à sa maladresse. Chris McBride est traversé par le sport comme notre saint prophète par la grâce de Dieu. Totalement disponible à la grâce du sport.Totalement aimanté par la grâce du sport.

Quand il sent que la grâce du sport l’a traversé, il te demande :

Comment tu m’as trouvé ?

Toi, ne dis pas qu’il n’aime que lui.

Non.

Chris McBride est un artiste.

Il réagit comme les artistes.

Il s’émerveille à juste titre devant ce qui le traverse.

Et s’il te le dit maladroitement, c’est sans doute parce qu’il t’aime.

Il y a des craquements dans la croûte terrestre, de la boue dans les cieux. Il y a du sable dans la mécanique qui conduit la société. Il y a dans la mécanique le sable de cette fillette sélectionnée entre mille pour ornementer comme il faut la bienfaisance de la mécanique. Il y a cette fissure dans l’organisation, cette deuxième médaille d’or pour le lancer du disque, cette médaille de baptême offerte par la fillette Françoise Doucet à Chris McBride son héros véridique, le discrédit jeté par ce geste sur la médaille d’or officielle, sur les jeux officiels. Il y a cette fissure de la vérité qui s’ouvre au cœur du mensonge et toute la planète en est comme rafraîchie, comme consolée, et toute la planète retrouve une saveur ancienne qu’elle avait délaissée, mais qui était tranquillement restée là, à portée de main, et toute la planète découvre ce très simple pouvoir qu’elle possède sans qu’on puisse le lui enlever, décerner la médaille d’or à celui qu’elle a vu gagner sans tricher, sans se vendre, sans salir le jeu, sans salir les mots, en pur habit blanc.

Toute la planète découvre que le pouvoir du mensonge est sans force devant l’apparition de cette fissure infime, et que la haute autorité du mensonge, sa mainmise, sa pompe, ses officiels, sa séduction, ses marges, cette puissance paralysante qui réunissait la planète entière autour du mensonge se dissout lorsque Françoise Doucet s’approche à nouveau de Chris McBride, lui donne sa médaille de baptême et lui dit :

Ma médaille d’or, c’est toi.

Moi, je comprends d’instinct que c’est une parole déplacée. Je sais qu’il y a beaucoup d’argent dans les new olympiades de New Olympia et que l’argent n’aime pas qu’on dérange ses plans. Quand la fillette Françoise Doucet dit ça, ça me fait peur.

Voyez-vous, l’argent qu’ils avaient mis sur le sport n’était pas fait pour le sport, mais pour l’argent. C’était risqué et ils ne le savaient pas. Ils avaient je crois complètement zappé l’importance du sport. Ils étaient sincèrement pris par leur croyance dans la mécanique. Ils croyaient à la mécanique de l’argent, à la religion du solde-positif-toutes-choses-restant-égales-par-ailleurs. Ils avaient sincèrement fait en sorte que le sport lui-même entrât dans les rouages, qu’il ne vînt pas les enrayer mais au contraire les huilât. Ils n’étaient pas préparés à ce qu’une part significative de la cible – et la cible était la planète entière – prît ce raccourci pourtant si simple d’éprouver suffisamment l’importance du sport pour aller le chercher là où il était encore et pour en délaisser les simulacres. Je crois qu’ils n’aimaient pas le sport. Je crois qu’ils y voyaient un divertissement d’abrutis. Ils méprisaient leur cible, c’est-à-dire la planète entière, jeunes et vieux. Ils n’avaient pas envisagé que la cible pût être en mouvement.

D’une certaine manière, les Jeux de New Olympia marquent un essor inattendu du spectacle sportif. L’audience cumulée globale fait exploser la prudente prévision des commerciaux et dépasse de 32,6 % le chiffre des Jeux précédents. Mais c’est une illusion d’optique. L’augmentation d’audience est essentiellement portée par le net non-commercial et les épreuves du sport saucisse. Les athlètes engagés sous les couleurs de l’Afrique font exploser l’audimat. Pics d’audience historiques pour le sport démarqué, le sport en habit blanc, pour les dieux descendus du fronton des temples grecs. Or le net non-commercial, le sport-saucisse et les dieux grecs sont sortis de la mécanique. Perdus pour les marges.

Le calcul est vite fait. J’enlève le net non-commercial, le sport-saucisse et les dieux grecs, il me reste la diffusion commerciale et le sport jambon. Diffusion commerciale du sport-jambon : – 18,3 % d’audience par rapport à la prudente estimation des commerciaux. Sans compter l’implosion de l’impact promotionnel jambon démonétisée par la fronde saucisse. Impact commercial effectif en baisse de 37 %.

Chris McBride s’en fout. Moi, ça me fait peur. Grâce à Dieu, j’ai le soulagement du rocking-chair dans le bow-window, les pirogues glissant en silence le long des berges, la clim, le grand voile adouci du ciel. Je suis chez moi. Chris s’en fout.

Les Jeux de New Olympia sont un naufrage. Trou d’air dans le secteur-clef des Biens et services de contrôle social (BSCS) : culture, sport, entertainment, communication, éducation, sécurité… La cible était la planète entière, mais au moment d’être transpercée par le harpon des BSCS, la cible s’est déplacée. Plouf ! Les fonds dégagés et les stratégies mises au point pour l’atteindre sont à l’eau. Krach prévisible du secteur-clef des Biens et Services de Contrôle Social (BSCS). Crash envisageable de la civilisation tout entière.

Sauf la branche armement-sécurité. Sur la question de la sécurité, la cible n’a pas bougé.

Rupert Y. Rupert, consultant spécialisé dans le commerce international des armes et la prévision climatique à moyen terme, est élu président des Etats-Unis d’Amérique.

Rupert Y. Rupert décrète la privatisation des services armés. Les BSCF retrouvent du grain à moudre.

Le 13 janvier, la faillite du COMERCIRI est définitivement soldée. L’île de Cuba devient le 53e Etat des Etats Unis d’Amérique.

 

En ligne vendredi 16 février 2018 : saison 3 épisode 6 – Le caisson

Licence Creative Commons
Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Partage dans les Mêmes Conditions 3.0 France.

 

 

Et tout le récit depuis le début…

SAISON 1, épisode 1/ La nuit de la femme blanche

7789518281_une-etoile-filante-capturee-lors-du-pic-des-perseides-le-mardi-13-aout-2013

Une nuit noire.

Une femme blanche.

Elle frappe à la porte du dispensaire de Bougoublé-coton, région de Sikasso, République du Mali.

Le Dr Sissoko lui ouvre.

– Je suis enceinte. Je souffre. Délivrez-moi.

– Enceinte ? Ça ne se voit pas, Madame !

– Enceinte de sept mois.

Elle se délivre d’une enfant minuscule entre les mains du Dr Sissoko.

Le Dr Sissoko ne donne pas deux jours de vie à l’enfant nouveau-né.

Moi.

Cette enfant n’a pas accumulé l’énergie qu’il faut. Elle ne vivra pas deux jours. Pas à Bougoublé.

Le Dr Sissoko m’emmène dans sa chambre d’homme pour veiller sur ma mort et l’apaiser. Il laisse la femme dans l’ombre rousse du dispensaire. La femme se lève dans sa nuit de couches, sa nuit rousse. Elle fuit. Elle est mangée par les rues obscures. Sans rien laisser d’elle. Sans rien laisser d’autre que cette absence, ce corps blanc, ce signalement sur mon corps à moi, mon corps blanc. On ne l’a jamais retrouvée. Si elle vit, la foule des Blancs l’a reprise et mangée.

Je ne la cherche pas.

Le premier jour, je ne meurs pas. Le second jour non plus, je ne meurs pas. Jusqu’au septième jour, je ne meurs pas. Le septième jour est le jour du baptême, je ne meurs pas. L’imam ouvre le livre des Hadith de notre saint prophète sur une page qui mentionne le nom de Kadidja, son épouse bien aimée. Chez nous, au Mali, nous aimons bien les noms qui finissent par ou. Kadidja : Kadiatou

Le nom de l’enfant sera Kadiatou.

Je reste en vie.

Kadiatou Sakiliba.

Le nom de ma lignée, en vérité, ça n’est pas Sakiliba, c’est Sissoko. Tu es un père de la famille Sissoko, si tu as un garçon, il est Sissoko. Mais si tu as une fille, tu peux lui donner comme nom de famille Sakiliba. Ou Damba. Ou Sissoko bien sûr. Tu choisis. Mon père est Sissoko. Dr Oussouby Sissoko. Pour me nommer dans la lignée des Sissoko, il choisit Sakiliba. Mon nom de famille est au féminin.

J’aime bien.

Mon père et ma mère, Dieu ne leur a pas donné d’enfants sortis d’eux. Ils s’aiment tendrement. Ils ne veulent pas rompre leur amour à cause de cette volonté de Dieu.

Mon Dieu, tu nous as conduits l’un vers l’autre, que ta volonté soit faite. Tu ne nous as pas donné d’enfants. Que ta volonté soit faite. Dans ta miséricorde, tu nous permets la polygamie. Nous te rendons grâce, mais nous n’en userons pas parce que nous nous aimons suffisamment pour vivre sans enfant sorti de nous.

Ils m’adoptent en bonne et due forme. Kadiatou Sakiliba, fille de Dyarafa Kanouté teinturière à Bougoublé-Jardins et d’Oussouby Sissoko médecin à Bougoublé-Coton.

Je reste en vie.

Ils m’aiment tendrement. Ils me protègent. J’atteins l’âge de treize ans. Je les regarde et je les admire. Puis je les compare avec les autres de Bougoublé et je les admire davantage encore.

Je reste en vie.

Depuis l’indépendance, le géant malien du coton, autant dire le géant de l’économie malienne, c’est la CTF, l’ancienne Compagnie Textiles France, devenue par nationalisation Compagnie Textiles Mali. La mode des sociétés publiques passe. La CTM est achetée, revendue, rachetée jusqu’à être acquise par la Sechuan & Sechuan et devenir la S&S CTM.

Au bénéfice de ses salariés et des planteurs ayant souscrit avec elle un contrat d’exclusivité commerciale, la S&S CTM crée le service « Rationalisation sanitaire ». Mon père, le docteur Oussouby Sissoko tient à Bougoublé le petit dispensaire mis en place par la S&S CTM dans le cadre du service « Rationalisation sanitaire ». Je nais d’une femme blanche dans la rousseur de « Rationalisation sanitaire ».

Ce que dit la S&S CTM sur l’amour rationnel qu’elle porte à la main d’œuvre malienne, l’âme de ce qu’elle dit, je l’ai vécu dès l’enfance et ça s’est gravé dans ma mémoire :

Elle dit :

– Main d’œuvre malienne, je me suis prise d’amour pour toi. Tu es robuste, dure à la tâche, tu sais que vingt-sept grammes de poisson sec par jour et par personne constituent un apport protéinique adéquat si le mil est en quantité suffisante. J’aime ça.

 Elle dit :

– Je remplace ton mil insipide par mon riz succulent. Ton riz est en quantité suffisante parce que je t’en fais venir d’Asie pour un prix adéquat. Le terrain que tu ne cultives plus en mil, tu t’associes à nous pour le planter en coton. Tu apportes ainsi une réponse adéquate à la demande du marché en fibres textiles premier choix. Tu es utile au monde. Le salaire que tu tires de ta libre association avec moi, je l’ai calculé pour que tu puisses combler de riz d’Asie ton appétit d’Africain, toi et ta nombreuse famille.

 Même les recettes qui nous plaisent, la S&S CTM les connaît, même les espèces de poissons qui nous plaisent, même le silure, ce poisson qui nous plaît :

  Je n’ai pas oublié l’apport protéinique. Nous avons ensemble construit l’usine qui sépare le coton graine du coton fibre, moi le plan, toi les murs. L’usine, c’est du terrassement. Du terrassement, donc des trous. Les trous font des mares. J’y introduis le fameux silure du Sechuan à putréfaction rapide. Par génie génétique, nous adaptons le fameux silure du Sechuan aux conditions locales. Naît ainsi le fameux silure de Bougoublé, aveugle et sans nageoire. Je le gave au coton graine hypercalorique OGM 78-723 B™. Il ne voit pas. Il ne bouge pas. Il est obèse. Même pour un garçon de dix ans, l’attraper, c’est un jeu. Main d’œuvre malienne, tu as beaucoup de garçons. Les garçons sont joueurs. Je leur donne ce jeu. Je n’oublie pas tes filles et tes femmes, la plus belle partie du monde. Construction de l’usine à nuoc mam, moi le plan, toi les murs. Emplois réservé aux filles et aux femmes du coton. Fais les comptes : silures obèses à putréfaction rapide, donc jus copieux pour le nuoc mam, donc développement de l’export. Tes filles et tes femmes sont utiles au monde.

La S&S CTM, tu voudrais l’arrêter quand elle parle. Tu ne peux pas. La S&S CTM, elle a toujours quelque chose à dire. Elle couvre ta voix :

Pour la consommation locale : boues résiduelles protéinées. Tu dessèches les boues, tu les doses en tablettes sur une base protéinique équivalente à vingt-sept grammes de poissons séchés, un peu de pub, des prix cassés, tu t’empares du marché. Bénéfices secondaires : baisse de la pression piscicole sur le fleuve, donc protection de la faune sauvage, donc robustes pêcheurs désormais disponibles pour les champs de coton, eux et leurs nombreuses familles.

 La S&S CTM, elle prévient même tes préventions :

 – Vêtir ceux qui sont nus, nourrir ceux qui ont faim, occuper sainement la jeune génération… Main d’œuvre malienne, cette fois, tu participes en grand à l’aventure planétaire du développement.

Le riz thaïlandais, le coton graine et le coton fibres, le jus de silure pour le nuoc mam, la S&S CMDT s’en occupe en direct. Mais le traitement des boues résiduelles, elle le confie à Jeff Bagayoko, un opérateur local.

– Opérateur local, je te loue à bail le traitement des boues résiduelles protéinées. Je te livre les boues. Je te cède la recette. Tu me paies le bail. Ce que tu touches en plus, tu l’empoches.

La recette acquise à bail par l’opérateur local dit comment tirer des boues les protéines alimentaires. Comment les doser sans pertes. Comment les conditionner sans fuite. Comment les commercialiser avec profit. Ce que ne dit pas la recette, c’est ce qu’on doit faire des boues qui restent, les boues qui ne sont pas utiles au monde. L’usine de traitement des boues protéinées, c’est du terrassement. Du terrassement, donc des trous. Dans les trous, l’opérateur local verse le résidu du résidu des boues.

L’air de Bougoublé sent la merde.

L’eau de ses puits sent la merde.

L’eau de ses robinets elle aussi sent la merde.

Bougoublé sent la merde parce que le résidu du résidu des boues, c’est de la merde et que cette merde s’est enfoncée jusque dans l’âme du sol de Bougoublé, jusque dans ses eaux intérieures, sa source de vie.

 

SAISON 1, épisode 2/ Confinement prophylactique

maxresdefault

La prionite invasive des hématies, dite anémie du poisson-chat, émerge à Bougoublé le 18 mars 2…., par 47 ° centigrades.

Trois premiers malades.

Tu dirais que ton sang se transforme en eau.

Tu deviens gris.

Ta voix change.

Une crampe mortelle te broie les muscles, dont le cœur.

Tu meurs dans cette souffrance.

Dix jours plus tard, l’arrondissement de Bougoublé est placé sous statut spécial conformément au dispositif mitilaro-sanitaire inscrit dans le protocole additionnel « confinement prophylactique ».

Maladie émergente.

Alerte rouge.

Au-dessus du protocole additionnel « Confinement prophylactique », il y a le protocole central « Thérapie foudroyante ».

Le protocole central « Thérapie foudroyante » déploie en trente-six heures les moyens scientifiques et thérapeutiques les plus modernes sur la zone d’apparition de l’infection nouvelle. Il s’applique dans les Etats disposant d’une infrastructure médicale homologuée et s’acquittant d’une cotisation équitable calculée au prorata du nombre d’habitants. L’infection nouvelle est alors médicalement foudroyée.

Le Mali ne remplissant pas les conditions nécessaires, le protocole central « Thérapie foudroyante » ne s’applique pas à Bougoublé. Les pays qui ne remplissent pas les conditions nécessaires bénéficient du protocole additionnel « confinement prophylactique ». Ils transfèrent momentanément leur souveraineté à la FICP (Force internationale de confinement prophylactique). La zone d’émergence de la maladie est militairement isolée du monde. Le mal n’en sort pas. Les malades non plus. Les bien portants non plus. Les pays entrant dans cette catégorie sont dispensés de cotisation.

L’ensemble du dispositif est géré, sous la protection des grandes démocraties, par le cartel mondial de sociétés d’assurance et de laboratoires pharmaceutiques (SANITAS Universal) qui en a proposé le principe. Ce que dit le cartel SANITAS Universal pour nous consoler, je l’ai vécu, je m’en souviens :

– Il fallait une offre réaliste pour répondre à la demande mondiale en solidarité. Nous l’avons construite, nous, SANITAS Universal. Et nous en sommes fiers. Pourquoi fiers ? Fais les comptes. Thérapie foudroyante foudroie l’infection. Toutes les guérisons possibles, toute la prévention possible s’abattent sur le mal. Solde sanitaire positif. Confinement prophylactique confine hermétiquement le mal dans la zone militarisée. La mort y est gardée prisonnière. Elle n’en sort pas. Solde sanitaire positif. Positif dans les deux cas. Toutes choses restant égales par ailleurs.

Le 31 mars au matin, Bougoublé est encerclée par la Force internationale de confinement prophylactique (FICP). Le 31 mars au soir, les ressortissants des pays où s’applique le protocole central « Thérapie foudroyante » sont évacués par hélicoptère. Le reste de Bougoublé reste à Bougoublé sous statut spécial comme prévu dans le protocole additionnel « Confinement prophylactique ».

Tu es dans la ligne soustraction du solde sanitaire.

Tu sors de la ville, la FICP te tue.

Tu restes dans la ville l’anémie du poisson-chat te tue.

Les vivres tombent du ciel.

Soustraction des faibles et des lents.

Soustraction par lynchage de l’opérateur local.

Les maigrichons, les paludéens, les vieilles dames, les stocks de silures rescapés, les stocks de tablettes protéinées, les chiens errants, tous les animaux errants, tous les smartphones sans héritiers, même les portes et fenêtres, même les fils électriques, même les cartes d’identité sans héritiers, les perspectives d’avenir, les chuchotements rieurs, les amitiés fidèles, tous les sentiments humains, toute supplique à Dieu, toute miséricorde de Dieu : soustraction ! Mais le solde sanitaire est positif. Toutes choses restant égales par ailleurs.

Le 3 avril à douze heures dix-sept, mon père meurt dans cette souffrance. Il laisse ma mère dans cette souffrance. À quatorze heures vingt-trois, ma mère meurt. J’ai treize ans.

Je reste en vie.

Pourquoi tu me regardes avec cet air gêné ?

Pourquoi tu te tripotes les doigts au lieu de me prendre dans tes bras et de me consoler ? Parce que nous n’enterrons plus nos morts ? Parce que nous fermons nos maisons derrière nos morts, sans condoléances, sans funérailles, sans enterrement, sans prière à Dieu ? Parce que nous nous enfonçons dans le confinement comme des poissons aveugles s’enfoncent dans la boue des boues ?

Telle que tu me vois, même si tu dis que je mens, moi je sais : mon père et ma mère étaient immenses. De toute l’immensité de leur corps immense, ils barraient la route à la sauvagerie.

Je n’imaginais même pas que ça existait, tu comprends, la sauvagerie. Leurs deux corps occupaient tout l’horizon. Ils faisaient barrage aux poissons limaces, aux boues résiduelles, à l’import-export, à l’opérateur local. C’étaient deux êtres parfumés. Sous leur ombrage, la puanteur des boues, tu ne la sentais même pas. Solde positif, solde négatif, tu savais tout de suite que ce n’était pas les bons mots !

Ils remplissaient le monde sans soustraction possible, sans solde envisageable.

Le 3 avril à douze heures dix-sept, mon père meurt. À quatorze heures vingt-trois, ma mère meurt. J’ai treize ans. L’horizon s’est vidé de lui-même.

Je reste en vie.

Écoute ! Je vais te dire ce que tu peux faire pour moi, toi qui es de l’autre côté du confinement, là où les morts reçoivent des funérailles. Un, ne sois pas gêné, parle ! Deux, ne cherche pas à personnaliser ce que tu vas dire, tu ne me connais pas, je ne suis pas quelqu’un pour toi, je suis juste une situation, une idée de petite fille malheureuse. Tu ne trouveras rien à dire de consolateur, rien de juste à dire sauf ce qui se dit dans ces cas-là, rien d’humain sauf présenter tes sincères condoléances dans les formes d’usage. À l’intérieur du confinement, il y a seulement la peur muette, le hurlement sauvage et le jus des morts qui coule sous les portes fermées. À l’intérieur du confinement, les sincères condoléances, n’y compte pas.

Alors je colle mon oreille sur la paroi du confinement pour entendre malgré tout de la parole humaine, pour ne pas perdre tout souvenir du monde humain.

Maintenant, vas-y !

Répète après moi :

Ala k’i suw hèrè, que Dieu apaise tes morts. Seulement ça. Répéter.

Ala ka hinè u fla la, que Dieu ait pitié d’eux !

Ala k’u fara dyo kunnandiw la, que Dieu les ajoute à ses bienheureux !

Encore.

Ala ka dayoro suma u yé, que Dieu rafraîchisse la terre où ils sont couchés.

Comme c’est bon !

Ala ka laharaso suma u yé, que Dieu rafraîchisse la maison qu’il leur a faite dans son paradis.

Amina ! Amina yaarabi !

Et celle-ci encore. Ala ka du sabati taabaaw ko, que Dieu sauve la famille de ceux qui sont partis. Tu la comprends, l’importance de celle-ci ?

Oui, tu comprends.

On dit que tu comprends.

On dit que tu colles ta bouche à la paroi du confinement et que tu fais exactement ce qui se fait, que tu me présentes tes sincères condoléances dans les formes exactes :

Ala ka suw hèrè, Ala k’u dayoro suma…

Si tu le ne faisais pas, si ton silence me replongeait là où je suis allée, dans la peur muette, le hurlement sauvage et le jus des morts, si la frontière du confinement qui ne laisse passer aucun corps vivant bouchait aussi le passage à l’esprit de vie, si même les sincères condoléances ne la franchissaient plus, tu sais toi-même que je n’aurais pas deux jours d’énergie pour vivre.

Alors, aujourd’hui encore, tu me présentes tes sincères condoléances. Elles franchissent le mur. Elles abolissent la soustraction. Elles abolissent l’idée même de soustraction. Aujourd’hui encore, tu considères le vide qui s’est fait sur l’horizon, tu considères le plein que j’y cherche et tu me consoles :

Ala k’an to nyogon yé, que Dieu nous garde ensemble.

Aujourd’hui encore.

Et encore demain.

Et tous les jours qui viennent.

Je n’ai l’énergie que pour deux jours d’existence, mon père l’a su dès la première heure de ma vie.

Toi aussi, tu l’as compris.

Merci !

 

SAISON 1, épisode 3/ Deux-cent soixante-sept orphelins vivants

ponts de Paris

Stitched Panorama

Personne n’entre dans la zone de confinement, personne n’en sort jusqu’au soixantième jour après la dernière atteinte de la maladie. La dernière atteinte de la maladie est constatée le 7 octobre. Le 7 décembre 2…., les survivants sont admis à sortir. Le protocole additionnel prévoit de raser la ville et de condamner le site contaminé. C’est la solution qui présente le plus de sécurité aux moindres frais. Elle est prise en charge par le cartel. Toute autre solution est au frais du pays concerné, sous la supervision des grandes démocraties. Le Mali choisit la solution sans frais.

Les pelleteuses couchent la maison de mon enfance sur mes parents morts.

Le confinement prophylactique recrache deux cent soixante-sept orphelins vivants. C’est assez spectaculaire pour provoquer la pitié, assez ciblé pour permettre la bienfaisance. Une bourse de la Sechuan & Sechuan abondée par la République française nous offre l’impossible, le passage sur l’autre rive de la planète.

Je suis blanche et je ne le sais pas.

Ou plutôt, je le sais, mais je n’en vois pas les enjeux. En d’autres termes, je sais que je suis blanche, mais j’ai encore à découvrir qu’on voit en moi une Blanche. D’abord, on me montre. La petite blanche de Bougoublé. Un sujet en or pour les médias. À treize ans, la célébrité, ça compte. En même temps, mon accent d’Afrique, mon français approximatif, mes manières tropicales font rire.

À l’arrivée de l’avion, les journalistes me demandent :

Alors, ça te fait quoi de retrouver ton continent d’origine ?

Je les regarde comme une idiote. Je ne comprends même pas ce qu’ils veulent dire.

– Tu t’appelles comment ?

– Je m’appelle Sakiliba, c’est-à-dire Sissoko, puisque mon père est Sissoko, mais comme il a choisi Sakiliba, moi aussi je préfère Sakiliba.

Ils me dévisagent comme si j’étais une folle.

Surtout la prière. Dès la fin de la sauvagerie, je me suis remise à prier. J’aime prier. Un jour, j’ai dit à mon père en qui j’avais mis toute ma foi :

Tu es ma consolation sans limite.

Il m’a répondu :

– Non, ma fille, si tu penses que je suis ta consolation, merci, mais sois prête à affronter ma limite et si tu cherches une consolation sans limite, cherche-la chez Celui en qui ton père se console.

Mon père me parlait de notre grand Dieu, Celui qui pardonne et qui fait miséricorde.

Béni sois-Tu, mon Dieu, Toi qui pardonnes et qui fais miséricorde. Aujourd’hui que mon père s’est couché, je m’incline devant Toi en qui mon père trouvait à se consoler, Toi qui efface toute limite. Les Blancs peuvent bien penser ce qu’il veulent, chaque jour, cinq fois par jour, je couvrirai ma tête et j’inclinerai mon corps pour Te parler de ça.

Quand c’est l’heure, que je me voile la tête et demande à me retirer pour prier, il faut voir la mine des Blancs. On dirait qu’on leur a volé quelque chose.

Je ne touche ni à mes souvenirs, ni à la prière, ni au nom de mon père qu’il m’a transmis au féminin. Par contre, tout de suite je touche à mon accent. Je le touche et le retouche. Je sais que c’est là que ça se passe. Je bois l’accent de l’aéroport. L’accent de l’éducateur social, l’accent de Madame le maire, l’accent des infos, je les bois. Je repère les pièges. Je bois l’accent du pharmacien-juif-français-depuis-toujours. L’accent de l’épicier-arabe-français-depuis-peu, je le zappe. L’accent des films cow-boy, je m’en méfie. L’accent des films-procès, je le prends. Je crains surtout l’accent des banlieues. L’accent des banlieues, non merci ! En un an, le camouflage est parfait. Jamais la police ne me demande mes papiers.

J’admire les Blancs. Je ne les envie pas, mais je les admire. Surtout leurs ponts. Ils nous donnent les tee shirts S&S. Ils nous emmènent visiter Paris-la-plus-belle-ville-du-monde. Ils nous mettent sur le pont des Arts pour nous faire voir l’allongement du Louvre d’un côté, de l’autre le dôme de l’Académie française, au fond, les tours de la cathédrale Notre-Dame. Moi, je regarde surtout les ponts. Il y a devant mes yeux davantage de ponts que sur tout le fleuve Niger depuis sa source dans le Fouta Djalon jusqu’au Golfe de Guinée où il se jette dans l’Océan. Je maudis nos rois d’autrefois, nos rois maliens, qui ne nous ont laissé que des pirogues. Je maudis les Blancs qui ont coupé la tête de leurs rois bâtisseurs. Pourquoi vous faites des choses comme ça, vous, les Blancs ! Mon Dieu, donne-moi la force de construire les ponts qui nous manquent, et quand ce sera fait, prends mon père et ma mère par la main, mène-les sur la terrasse de la fraîche maison que tu leur as faite dans ton paradis, du haut de la terrasse montre leur mes ponts et qu’ils soient fiers de moi.

Notre séjour est prévu pour six mois. Nous bénéficions d’un check-up a posteriorifinancé par Thérapie foudroyante. Solde positif. Très positif. L’anémie du poisson-chat nous a épargnés pour de bon.

Nous avons tous signé un engagement de retour au Mali.

Des deux mains.

Des deux cent soixante-sept cœurs.

L’engagement, aujourd’hui encore, je me souviens de ce qu’il dit et je me souviens de ce qu’il tait :

Je m’engage solennellement à me retirer de cette rive de ma planète à la date qui me sera fixée par les Blancs.

Je reconnais du fond du cœur qu’il est légitime de me confiner par force dans la partie du monde où les crises sanitaires sont traitées sous confinement de force.

J’admets par écrit le bien fondé des mesures prophylactiques prises par les puissances de l’autre rive pour se protéger de nous, nos races, nos microbes, nos manières, nos prières, notre misère du monde.

Je remercie humblement Sechuan & Sechuan et son sponsor la République française de m’avoir ouvert momentanément le rideau sur le pont des Arts, la grande galerie du Louvre, le dôme de l’Institut de France, les tours de Notre-Dame et le check-up posteriori de Thérapie foudroyante.

En paiement de cette bonne action, je jure d’accueillir, avec la chaude hospitalité qui me caractérise, mes congénères de la bonne rive du monde toutes les fois qu’ils me feront la grâce de venir photographier nos visages, nos villages, nos usages, nos paysages ou nos animaux sauvages.

Engagement moral pris par tous. Tous avec l’intention de ne pas le respecter. Tous avec le vœu de retourner un jour au Mali, mais sans engagement, comme si c’était un rêve auquel nous aurions droit, non pas une obligation mais un rêve, comme si nous étions libres de découvrir le monde, comme des Blancs qui ont cette envie, découvrir le monde, et qui reviennent tranquillement chez eux, sans obligation, pour raconter aux leurs ce qu’ils ont vu dans les pays lointains.

Les vacances vont vers leur terme. La colonie des orphelins s’amaigrit. Toutes les occasions d’évasion sont bonnes. C’est risqué. La nuit surtout. La jeunesse est sous couvre-feu. La nuit appartient à la police.

Moi, c’est un peu différent. Les Blancs s’obstinent à voir une Blanche en moi, l’une des leurs. Les autres de Bougoublé, s’ils prient, les Blancs trouvent ça touchant. Si c’est moi, ça leur fait bizarre. Comme si mes parents m’avaient volée par effraction. Comme si c’était mal pour eux de m’avoir transmis le meilleur d’eux-mêmes, le meilleur de leur humanité. Les Blancs, il me suffira de ne pas les contredire quand ils affirmeront :

Toi, c’est différent, tu es des nôtres.

Je m’évade, moi aussi. Je plonge dans le camouflage. Le bon vieux maire de Bonneville-sur-Marne, 90 ans, tendance parti communiste maintenu, me prend en amitié, m’héberge, me rebaptise du sobriquet de Mauricette, obtient ma régularisation. La joie des études m’engloutit. Je suis la première de la classe. J’aime être la première de la classe. Je reste en vie.

 

SAISON 1, épisode 4/ Sables mouvants

98777f459009e4e0e1b47f727126479f--claude 2

Une image culte du graphiste Claude Baillargeon

La Malienne blanche !

Dès la prime enfance, j’apprends à vivre le divorce des signes, à comprendre leur disponibilité au mensonge, leur fécondité dans le mensonge.

Je ne suis pas Blanche. Blanche, ce n’est rien pour moi. Entièrement dépourvu de sens. Entièrement étranger à mon humanité, à mon héritage humain. Entièrement dans le regard des autres, venu d’une histoire que je sens hostile, méchante, faussée, une histoire ignorée dont mon père a tenu d’avance à me rassurer avec une insistance, une urgence qui en disaient long.

Pour de vrai : Kadiatou Sakiliba, nom propre.

Ce qui me désigne.

Ce qui me raccorde à moi-même m’ancre et m’enchante.

Empreinte originelle et véridique.

Mélodie paternelle.

Par hasard : corps blanc.

Basse obsédante, tonitruante, mécanique, animale qui accompagne et submerge ce que je suis, colore ce que je fais, dérive les regards et les pensées, écrase tous les reliefs de mon existence sous ses phares glacés.

Kadiatou Sakiliba ? OK, mais quelle marque ?

– Marque « La Blanche »

– « La Blanche » ? Comme c’est intéressant. Maintenant, ils font des articles exotiques chez « La Blanche » ?

– Y paraîtrait qu’il s’y sont mis.

– Comme c’est intéressant.

J’aime mon corps blanc, ça prend bien la lumière, je trouve ça joli, mais je ne lui donne pas d’autre nom que son nom d’humain : Kadiatou Sakiliba.

Jamais je ne donne à mon corps son nom de marque.

Dès l’origine, je me méfie des noms de marque.

Voyez-vous, j’aurais moi-même pu participer au mensonge. C’était plutôt facile. Presque recommandé. Il m’aurait suffi d’un très léger déplacement, d’une très légère inclinaison de la vérité vers le mensonge :

– Ton nom est ton nom, ma fille, c’est vrai, et nul ne songe à te le retirer. Mais ton corps… Ce qu’il dit… L’invitation qu’il te lance…

J’aurais pu succomber à la tentation, répondre à l’invitation mensongère, me résoudre au pathos des origines, saoûler mon âme et encombrer le monde avec la nuit de la femme blanche, le mystère de la femme blanche, la quête de la femme blanche, le manque déchirant de la femme blanche. Finalement me fondre dans ce qu’on attendait de moi. J’aurais pu y croire. Ça ne s’est pas fait et je n’en ai aucun mérite. Mon père m’avait si puissamment transmis son humanité, il l’avait placée avec une telle évidence sous le gardiennage de mon nom que rien jamais n’a pu en ébranler les fondations.

J’ai toujours eu de la résistance à me payer de mots.

Ce que je veux dire, c’est que cette histoire intime me fonda dès l’origine sur quelques bases. D’abord la découverte que le mensonge n’avait pas pour seule racine le désir de travestir la vérité. Ou de nuire. Le mensonge pouvait naître de tout petits péchés connexes. Petite paresse. Petite lâcheté. Petite légèreté d’esprit. Puis en conforter de plus graves.

Tu n’es pas tout à fait malienne, puisque tu es blanche.

– Ton père n’est pas tout à fait ton père, puisque tu es blanche.

– Qu’est-ce que tu cherches en faisant la Malienne, puisque tu es blanche ?

– Laisse-toi conduire par ta peau blanche, ta vérité blanche, ton destin et tu seras sauvée.

– Reconnais ta vérité blanche et tu seras sauvée.

J’aurais pu céder à cette légèreté d’esprit, à cette blancheur anodine. J’aurais étalé sans même y prendre garde une première couche de mensonge sur toute figure de ma parole.

Si tu mens en connaissance de cause, pour travestir la vérité, pour nuire, tu gardes le contact avec la vérité. Tu peux la rétablir. Ce mensonge ne te désoriente pas. Mais quand par paresse, lâcheté, légèreté d’esprit, tu as laissé le mensonge étaler sa première couche à ton insu, quand tu te reposes paresseusement sur ces sables mouvants pour parler, ni la bonne foi, ni l’amour des autres, ni la fidélité à tes principes ne peuvent plus sauver tes mots du désordre. Tu parles à vide. Ce qui se dit par toi se dit sans toi. Et si par hasard te prenait la volonté de mentir, cette volonté même serait inopérante. Parce que pour mentir efficacement, il t’aurait fallu garder le contact avec la vérité. Avec la vérité de toi-même. Au moins cette vérité-là.

Or tu l’as perdu.

Quel lien avec le sujet de ce texte ?
Quel rapport avec les événements d’où émergèrent des millions de signatures, puis le référendum pour abolir la publicité ?

Souviens-toi !

À la fin du vingtième siècle, par paresse, lâcheté, légèreté d’esprit, nos parents délèguent la conduite de nos principaux vecteurs de culture et d’information au boniment publicitaire : télévision gratuite, journaux gratuits, colorisation gratuite de nos rues et de nos plaisirs, adéquation parfaite de l’offre et de la demande, brillance généralisée, jouissance garantie. Ceux qui les avertissent du danger sont des empêcheurs de tourner en rond, des coupeurs de cheveux en quatre, des grincheux. Le spectacle est si doux ! Quant à démêler le vrai du faux, pas d’inquiétude à se faire, on y arrivera bien. On n’est pas si bête.

Le boniment publicitaire n’est pas la seule imposture régnante. Loin de là. Mais il a une supériorité sur les autres. Il ne dissimule ni sa nature, ni ses objectifs. Il lui suffit d’obtenir la complicité de ceux qu’il « cible », c’est-à-dire tous, de leur faire partager son universelle dérision, de les impliquer dans son joyeux mensonge.

Moi, le divorce entre mon corps et mon nom m’empêchera toujours de traiter les questions d’images avec désinvolture. Je sais qu’on ne joue pas impunément avec ça. C’est pourquoi j’ai commencé ce récit par quelques événements personnels et lointains dont je crois qu’ils ne nous ont pas déroutés.

Passons maintenant à la grande histoire.

Bien qu’éloignés dans le temps, les événements qui vont suivre sont universellement reconnus pour leur lien direct avec l’abolition de la publicité. Je ne les ai pas moi-même vécus, mais ils se sont échoués dans mes bras. Il m’en reste des flashes vus à la télé, des embouteillages d’infos sur les réseaux, des récits, des silences. Cependant, des raisons plus profondes m’autorisent à vous en transmettre la vérité vraie. Quand vous aurez terminé de lire ce récit, vous saurez.

Vu du centre du monde, l’engloutissement de Bougoublé dans Confinement prophylactique fut un événement minuscule, rarement su, effacé sans peine, une anecdote périphérique, trop éloignée de là où naissent les catastrophes consacrées par l’histoire. Il est aujourd’hui totalement oublié. La « guerre des marques », par contre, tout le monde sait qu’elle constitua une importante étape dans les bouleversements que je vous rapporte. La « guerre des marques » mordait dans le centre du monde.

L’histoire commence comme un marronnier. Dans la presse, on appelle « marronniers » les sujets qui reviennent à date fixe, identiques à eux-mêmes, manifestant, sous la recherche du bon coup, la soumission spontanée du journalisme à l’ordre des choses. Ainsi, chaque début d’année, le téléspectateur mondialisé se régale de voir les plus toniques des ménagères britanniques de moins de cinquante ans ramper sous le rideau de fer des grandes enseignes au moment même où il s’entrouvre pour l’ouverture des soldes d’hiver…

 

 

SAISON 2, épisode 1/ Le carnage du Lady Bird

sales-boxing-day-1

3 janvier, ouverture des soldes d’hiver au centre commercial Lady Bird à Saint-James-on-Hensley, cité anciennement ouvrière des faubourgs de Toddington-Wells. Les lames du rideau se mettent en action. Le voile de fer s’entrouvre. Le premier visage que filment les caméras avides est entièrement arraché.

Coincé dans le rideau.

Ôté comme une peau de lapin.

Les mâchoires et les dents de l’écorchée sont nettes. Les yeux sont sphériques. Blancs. Tout le reste est à vif.

L’écorchée est Mrs McBride. Mrs McBride n’est pas morte.

Elle veut parler.

Les micros reculent.

La mécanique est enclenchée sans retour. Le rideau se lève. Lent. Imperturbable.10378086_672590946168037_5388008029865229713_n 2Derrière, les femmes et quelques hommes, tous agenouillés pour la cérémonie, tous très abîmés. En arrière plan, une image restée légendaire : la furie du groupe des adolescents.

Les adolescents du collège Saint-James de Saint-James-on-Hensley comme une composition de héros furieux sur le fronton d’un temple grec. Quelques filles. Surtout des garçons. Bottes serrées sur les pieds. La mode. Jeans serrés sur les mollets, gonflés sur le sexe, serrés sur le ventre. Torses. Barres de fer, de bois. Chaînes. Visages. Le butin est au bout de cet enfer. Il ne reste plus qu’à traverser la mer rouge, se pencher sur les marques, les saisir, les prendre, les récupérer, les faire siennes, les arracher aux ménagères, aux vieilles.

Les fantassins de l’enfer avancent, déchirent la bouillie du premier plan, broient sans y jeter un œil ce qui reste de leurs pères et mères. La caméra recule, recule, mais en même temps zoome sur la scène, comme nerveusement, sans y penser. Gerald Parker, opérateur à la Rupert & Sechuan Broadcasting Corporation (RSBC), s’accroche à la caméra qui l’éventre. La caméra filme, filme, filme, filme, plantée dans la bouillie de son ventre agonisant… Les chroniqueurs diront plus tard :

– Plan d’anthologie.

La horde n’en finit pas de passer sur l’image. L’image n’en finit pas de revenir et revenir sur la horde, sur Mrs McBride écorchée, sur les bottes, les mollets, les visages, les yeux sphériques, blancs. Il y a du sang sur l’objectif.

Mrs McBride n’est pas morte.

Les micros reculent :

– On veut pas t’entendre, Mrs McBride. On veut pas savoir ce que t’as à dire. D’ailleurs, on comprendrait rien. Ne parle plus. Tais-toi. T’es moche. Tu nous ligotes devant l’écran. Tu nous renvoies pas une bonne image de nous-mêmes. Tu nous humilies. Pourquoi tu fais ça, Mrs McBride ? Va-t-en, Mrs McBride !

Ce qui secoue l’opinion, dans le pillage du Lady Bird, ce que la presse tabloïd raconte quelques jours plus tard : que Mrs McBride, morte dans des douleurs indicibles, avait un fils unique, né sur le tard, chéri, trop chéri, chéri au-delà de tout ce dont l’amour maternel est capable. Le fils aimé plus que tout s’appelle Chris.

Chris McBride, de Saint-James-on-Hensley.

Chris est dans le groupe des adolescents jeans serrés, sexe gonflé, torse, visage… Chris le monstre. Chris le piétineur de mère, le piétineur d’Anglaises de moins de cinquante ans.

– Comment on en est arrivé là ?

– C’est quand même incroyable.

– Des choses comme ça.

– Incredible !

La cérémonie d’enterrement de Mrs McBride se fait en présence du roi, dans la collégiale Saint-James de Saint-James-on-Hensley.

Plan large.

La nef.

Zoom.

Panneau sur les visages en larmes.

Re-zoom.

Gros plan.

Très gros plan.

Très grosses larmes.

– C’était ma voisine.

– Une femme tranquille

– Aimable.

 Comment aurions-nous pu imaginer.

– Elle venait de repeindre ses volets.

– En vert olive.

– Vert olive ? Quelle drôle d’idée !

– Son fils ? Une horreur ! Tout petit déjà, il crevait les yeux des mouches.

– Elle ? Radin, c’est tout.

– Radin, n’exagérez pas. Peut-être un peu chiche.

– Non, non ! Radin.

– Une femme sans histoire.

– Affreux !

Les marques. Pas d’autre raison. Ils en voulaient. Ils en voulaient. Impossible de vivre sans ça. Impossible de vivre dignement sans marquer ta dignité par des marques.

Et aussi pour se faire voir à la télé. Se faire voir à la télé, l’enquête a montré que ça aussi c’était important pour eux.

On en parlait depuis quelques années déjà. Des petits rackets dans les écoles. Au Portugal, dans le Minho, une petite grosse déshabillée par ses copines de ses fringues de marque, laissée en culotte dans les toilettes. Elle a honte. Elle s’y enferme. Elle y passe la nuit. On imagine le pire. Tout le quartier bat la campagne. La mère passe à la télé. Elle a une vision du ciel. En direct.

– C’est lui, je le reconnais, Nuno Vieira. Porc ! Vampire ! Arrêtez-le ! Il s’est emparé de mon petit ange tombé du ciel, il la tripote, je vous en prie, faites quelque chose, je vous en prie. Nuno Vieira, si je te vois, je t’ouvre le ventre au cutter, je t’arrache les tripes avec les ongles, j’attache tes couilles aux boyaux et j’en fais un collier pour Satan.

Pub.

Il y a aussi le Polonais Jacek. Trisomique. Accepté néanmoins à l’école grâce à la directive européenne « Respect des différences et inclusion sociale ». Trente-sept fois dans l’année, il rentre à la maison pieds nus. Trente-sept fois, ses parents lui rachètent la même paire de baskets. Marque Jack & Benson. Pas de vague, le petit est suffisamment traumatisé comme ça. Quand ça s’apprend néanmoins, sermon dans toutes les églises du pays.

Surtout, le gémissement des parents, un gémissement aigu, sifflant, entêté :

– On a pas été élevé comme ça.

– Ça nous serait pas venu à l’idée.

– Qu’est-ce qu’ils ont dans la tête, ?

– Ils sont pas nés dans la jungle quand même ?

– Les enfants d’aujourd’hui, c’est des bêtes féroces.

 

SAISON 2, épisode 2/ « Je suis un objet de consommation »

images

Des rackets que provoque la furie des marques, le plus marquant est celui qui frappe le collégien slovène Micha. Beaucoup s’en souviennent.

Micha est un Slovène des campagnes. Douze ans.

Un petit pédé.

C’est ce que la rumeur prétend. Pédé pour un Slovène des campagnes, c’est pas simple.

– À douze ans ! Déjà pédé !

Au moment du procès, ça sera beaucoup dit, beaucoup reproché. Micha est fils de paysans riches. Le surnom qu’on lui donne à l’école, à Micha, c’est koulak, ou encore pédé de koulak, ou encore Mimi le gros pédé.

Durant le premier trimestre de l’année de ses douze ans, le cours d’histoire aborde la répression que Staline fait peser sur les paysans riches, les koulaks. Bolcheviks contre koulaks. La leçon fait mouche.

Micha, la classe lui affecte le sobriquet de Koulak. Eux, c’est les Bolcheviks.

Au départ, Micha, c’est pas parce qu’il est pédé que ses camarades le violent, c’est parce qu’il est koulak. Et koulak, dans la Slovénie d’alors, c’est simple : tu portes des marques. « Les » marques. Les grandes. Celles de l’Ouest. Si tu veux les marques et si t’as pas les sous, tu enlèves le tee shirt, ou les chaussures, ou le pantalon de celui qui porte des marques. Alors tu vois son cul.

– Pédé de koulak ! Tu t’imagines quoi ? Qu’on est rien, nous, avec nos marques piratées, nos marques slovènes de merde, tu crois qu’on serait pas beau dans des vrais marques ?

Les pédés de koulaks, on les encule, nous les bolcheviks.

– Han ! Han !

– On confisque les marques et on les répartit au sein du peuple.

– Égalité des culs au paradis des marques !

– Han !

Quand l’affaire est éventée, le père de Micha entame une procédure :

Pédé ? Et puis quoi encore ! Jamais on n’a eu cette maladie-là dans la famille, vous m’entendez ! Pédé ? Non ! Nous, on travaille dur, on est des paysans riches, des riches à la force du poignet. Micha, les génisses du creux-berger, quand elles sont chaudes, il les gode. Je l’ai vu. De mes propres yeux. Alors pédé ? Ça me ferait mal !

Micha est là pour le procès pénal. Depuis la directive européenne « Justice et transparence », les télévisions sont autorisées à filmer les débats. C’est le volet préventif du dispositif « Avertir, intimider, punir ». L’enfant Micha est diaphane. S’il mange, il vomit. Plus rien ne rentre. Il comparait diaphane.

La juge :

Tu te laissais faire ?

Micha :

Oui, Madame.

– Pourquoi ça ?

– Je suis pédé, Madame.

– Arrête de dire des bêtises, ce n’est pas maintenant, c’est plus tard que ces choses-là se décident.

– Je ne vis pas plus tard, Madame, je vis maintenant.

– Tu n’es pas l’accusé, mon petit Micha, tu es le plaignant.

– Je suis pédé. C’est dans la famille.

Il met son père, sur la défensive.

À force de le violer comme ça, d’y toucher partout comme si c’était leur femme, est-ce qu’ils en auraient pas fait un pédé ? Alors si c’est ça mes cocos, y a pas que le pénal. Au civil, vous allez voir ce que vous allez voir et il va falloir cracher les euros, c’est un paysan riche de la campagne slovène qui vous le garantit.

Toute la ville dégoise.

– Peut-être qu’il est pas pédé, Micha, peut-être qu’il dit ça seulement pour emmerder son père, qu’il dit ça parce qu’il est devenu fou, peut-être qu’il a perdu le respect de lui-même, Micha.

– Bien sûr que c’est un homo.

Et alors ? Si t’es homo, t’as pas le respect de toi-même ?

– Il paraît qu’ils sont très doux avec les femmes.

– C’est sûrement ça qui fait chier son père.

Le versant sexuel de l’affaire, on ne parle plus que de ça. Certains accusent les médias.

Les médias réfutent :

– On ne parle que de ça parce que les gens ne parlent que de ça, parce que c’est un sujet de société, un témoignage sur l’époque, parce que les gens, ça les fait frémir, ça leur rappelle la limite si ténue, si fragile entre le règlement et le dérèglement, ça leur fait prendre conscience de leurs limites, on est comme ça, nous les médias.

– Les marques, vous n’en parlez plus ? La cause de toute cette histoire, les marques, ce n’est pas un sujet de société, un témoignage sur l’époque ? Ce n’est pas un sujet de conversation ?

– Non, Madame, ce n’est pas un sujet de conversation. Nous avons des oreilles partout pour nous renseigner sur les sujets qui font converser les gens. Les marques ne font pas parler. Les marques font bander, Madame. Et quand on bande, on ne parle pas.

– L’émission sur laquelle je passe, ce ne sont pas les marques qui la financent ?

– Madame, vous ne croyez pas que la vie est suffisamment compliquée comme ça ? Vous ne croyez pas que le petit Micha a droit à un peu de pudeur, un peu d’humanité. Ce pauvre garçonnet, ces viols à répétition, son petit corps menu offert sans défense à ces monstres, ils l’attachaient dans des caves, entièrement nu, ils en avaient fait leur chose, ils le vendait à des vieux graisseux, ces mains potelées, poilues qui se posent partout sur lui, cet empressement, ces ventres contre son pauvre petit corps diaphane… Des séances d’une lubricité inouïe ! On n’ose même pas y penser. Et vous, vous voulez manipuler ce malheureux enfant, cette malheureuse victime de l’effondrement des valeurs, en faire un argument pour votre idéologie ? Nous, les Slovènes, on sait ce que ça a donné, le bolchevisme. On en a soupé. On n’en veut plus. Quittez notre écran ! Vite ! Vite !

Pic d’audimat au moment du petit corps menu. Légère baisse durant l’attaque contre les bolcheviks. Pub.

Le dernier jour du procès, Micha entre dans la salle d’audience vêtu de fripes.

Un épouvantail.

Un musée du vêtement yougoslave et socialiste.

Trois des bolcheviks sont condamnés à la prison pour enfants, ce que la directive européenne « Respect des valeurs et force du droit » appelle à l’époque « Club de réclusion éducative » . Alors Micha se dévêt. De ces fripes, il fait une boule qu’il pose aux pieds de son père.

– Tiens, papa !

Il sort du tribunal.

Entièrement nu.

Sur sa poitrine, on lit, maladroitement écrit : Je suis un objet de consommation.

– Oooooh !

– Vous avez vu comme il est beau ?

– Et pâle, tellement pâle !

– Regardez, il flotte au-dessus du sol !

– Un flocon de neige !

– On dirait la vérité en marche.

– C’est vrai.

– Je vois mal. J’arrive pas à lire. Qu’est-ce qu’il y a d’écrit sur sa poitrine.

– C’est écrit : Je suis un objet de consommation.

– Oooooh !

– Un enfant de Dieu n’est pas un objet de consommation, pourquoi écrit-il des mensonges ?

– Il écrit des mensonges et on dirait qu’il est la vérité.

– C’est vrai.

– Comme Jésus-Christ.

– C’est vrai.

– Comme s’il nous enseignait.

– Pourquoi ça nous fait ça ?

 

 

SAISON 2, épisode 3 / Le carnaval des fripes

05-Francois_renonce_a_l_heritage_paternel

Saint François d’Assise se dépouille de tous ses vêtements. Fresque de Giotto

Printemps 1206 de l’ère chrétienne.

Celui qui deviendra saint François s’introduit dans l’arrière-boutique de son père, riche marchand d’Assise, y prend en cachette les ballots d’étoffes dont sa famille fait commerce, les charge sur un cheval, part pour la foire de Foligno, vend le tout, étoffes et cheval. L’argent, il en fait don. Il rentre à pied. Furieux, son père le poursuit pour vol. François est traduit devant l’évêque. Face à l’auteur de ses jours vert de rage, le saint se défait de tous ses vêtements. Son père les lui avait donnés, qu’il les reprenne.

Entièrement nu, François déclare :

– Jusqu’ici, je t’ai appelé père sur la terre. Désormais, je peux dire avec assurance : Notre Père qui es aux cieux.

On raconte que de pieuses mains recueillirent les vêtements laissés là par le marchand dépité et les enterrèrent au pied du Monte Fruscata, à une demi-journée de la ville. Source miraculeuse. Prodiges. Conversions. Une basilique fut construite au-dessus des saintes reliques. Des maisons y poussèrent. Des commerces. Découvertes plus tard, les célèbres mines d’étain s’ajoutèrent aux revenus de la dévotion. Longtemps elles assurèrent la prospérité des uns et le labeur des autres.

Elles sont aujourd’hui fermées.

L’église de la Poverella, cube de béton sans grâce, est située dans un faubourg populaire de Santa-Fruscata. La paroisse survit sous la responsabilité du chanoine Adriano Adriani assisté de sa jeune et influente épouse Sofia. Adriano est un cœur tendre. Chaque année, il organise un carnaval des enfants qui bénéficie d’ailleurs d’une petite subvention dans le cadre du programme européen « Quartiers périphériques et socialisation ». Chaque année, le bon pasteur réunit agnelets et agnelettes pour un après-midi de brain storming afin de choisir le thème du carnaval. En Italie qui est frontalière avec la Slovénie, l’histoire de Micha, dans sa partie la plus vendeuse, a tenu l’écran jusqu’à trois semaines.

– Padre ! Padre ! Des fripes. Comme Micha.

– Padre ! c’était tellement triste, tellement beau

– On va pleurer du début à la fin du défilé.

– Comme dans les films.

– Carnaval des pleurs

– …des fripes

– .…des larmes.

– C’est beau ça, Padre !

– Carnaval des fripes

– Des fripes sans marque ?

– Sur les fripes, on va tous marquer : je suis un objet de consommation !

– C’est ça la marque

– Tu tombes sur une fripe de marque, t’enlèves la marque, t’écris : je suis un objet de consommation !

 – N’écrivez pas des choses comme ça, mes enfants, vous êtes fils et filles de Dieu.

 – On veut pas écrire : je suis fille de Dieu !

– On veut écrire : je suis un objet de consommation.

– Dieu, il nous rend pas triste, Padre. C’est Micha qui nous rend triste.

– Si tu veux qu’on pleure Padre, si tu veux que tout le monde vienne voir nos larmes, comme dans les beaux films, laisse-nous marquer sur nos fripes : je suis un objet de consommation.

– Padre !

 – Nous sommes un patronage catholique, l’histoire de Micha n’a rien à voir avec la religion catholique.

– Micha se met tout nu devant son père, saint François se met tout nu devant son père, où est la différence ?

– C’est un bon coup Padre

– Un coup ciblé.

– Une vraie pub pour Santa-Fruscata.

– Un concept conçu directement pour la ville.

– On va hypnotiser le public du coin, tu vas voir.

– Des sacs d’euros

– L’histoire de Micha, ça nous a fait drôle, Padre.

– Comme s’il nous enseignait.

– On sait pas pourquoi ça nous a fait ça.

– C’est vrai.

– On sait pas.

– Padre !

 – D’accord ! On tente le coup.

La jeune chaîne commerciale TV del Popolo a du flair pour les bons coups. Elle propose d’acheter l’exclusivité des images. Les enfants acceptent.

– Ça nous fera de l’euro.

Adriani hésite. TV del Popolo insiste.

– Padre, fais les comptes. Honnêtement. C’est bon pour vos quartiers périphériques. C’est bon pour leur socialisation. Ça étoffe ton dossier de subvention aux programmes européens. Santa-Fruscata est née sur des fripes, c’est bon pour l’image de Santa-Fruscata. C’est bon pour le gros commerce, pour le petit commerce aussi c’est bon. C’est bon pour le développement durable, bon pour la cohésion sociale, bon pour la résilience, bon pour le vivre ensemble. C’est bon pour la bourse aux fripes de ta vente de charité. C’est raccord avec vos reliques, vos médailles, votre basilique, votre évangile du Christ. Ça remet du sens… Le sens, Padre, on en manque tellement par les temps qui courent… Honnêtement, où est ton problème ?

– Banco !

TV del Popolo refile le tuyau à Malicorne, le fabriquant italo-slovaque de prêt à porter.

– « Je suis un objet de consommation » ? Putain, en voilà un concept qu’il est bon. Regardez- moi cette bande de délabrés que je paye à prix d’or pour me produire du concept. Il faut que ce soit moi, en personne, que j’aille me traîner dans le trou du cul du monde pour sortir autre chose que vos petites branlettes de merde. Déconfits ! Lugubres ! Toi, tu me retrouves les photos du gosse, le pédé slovène, nu, avec son slogan sur la poitrine. Toi tu me fais un roughde logo. Pas de connerie, hein, tu gardes le côté enfantin. Je veux du maladroit, du fripé, du pauvre, de l’exclu, compris ! Je te donne deux heures. Toi, l’avocat, dès que c’est fait, tu déposes le texte, le logo, t’en fais une police de caractère, tu la déposes. Demain, on se donne le temps de tout bétonner.

Le procès passé, Micha ne s’alimente plus. Son corps s’ulcère de partout. Les médecins ne trouvent pas. Il survit cinq mois et deux jours. Les télévisions européennes accordent entre vingt secondes et deux minutes seize à sa nécrologie. Inespéré.

 

 

SAISON 2, épisode 4 / La croisade des franciscains

5df9

TV del Popolo, c’est six pour cent d’audience. C’est peu. C’est beaucoup. Un point d’audience : quatre cent mille téléspectateurs. Six points : deux million quatre cent mille. Avec en cœur de cible, les gosses : un million six cent mille. Les gosses, c’est la cible en or. Avec les gosses, si tu mets pas dans le mille, rentre chez toi, prends un bon bain et change de métier. Les gosses et les femmes seules. Les femmes seules : cent vingt mille. Plus le net, le net, le net, le net, le net, le net, le net…

Sur le carnaval des fripes, TV del Popolo monte un sujet de quatre minutes, du jamais vu. Le film passe une fois dans l’émission enfantine Silvio et Silvia, une fois dans le magazine « Questions de fond ». La box de l’archiprêtre de la Basilique est submergée par le flot du net. Il se rend en personne à la Poverella pour féliciter Don Adriani.

Le phénomène qu’on nommera plus tard la croisade des franciscains apparaît d’abord dans la région des Pouilles, au Sud de l’Italie. Trois enfants, puis douze, puis cent, puis deux mille… Les gamins des Pouilles ont capté le message cinq sur cinq.

– T’as vu ceux de Santa-Fruscata, t’as vu comme ils étaient beaux ?

– Fallait pas manquer l’émission !

– La fille avec son short en fourrure.

– Celui qui pleurait, en rouge et or, mélancolique comme une biche au bord d’un lac.

– Et la femme du Padre, même la femme du Padre, son marcel rose.

– Trop petit.

– Ses airbags, tu les voyais.

– T’as lu la marque ?

– Oui, j’ai lu

– C’était tellement vrai.

– Pourquoi ça nous fait ça ?

– C’est vrai, pourquoi ça ?

Pouillards et Pouillardes dépouillent les fonds d’armoire. Sur les fripes, au feutre indélébile, ils écrivent : je suis un objet de consommation. Ils sont les premiers. Ils lancent la mode. Elle se répand on ne sait trop comment. Par métastases.

Deux semaines après l’émission de TV del Popolo, tous les élèves du collège Boris Alexandrovitch Pantchenko, de Zvenigorodka en Ukraine, portent des fripes.

Un mois plus tard, les Pays-Bas, la Scandinavie tout entière, Pologne, Allemagne, Albanie, Belarus, la France, surtout le Nord de la France, Belgique, la péninsule ibérique tout entière, la Grèce, la Serbie.

Trois mois plus tard, c’est partout. Sauf la Suisse. La Suisse reste en dehors.

En Iran, on raconte que des jeunes filles pieuses mettent des fripes sous leur tchador et qu’elles y écrivent, en caractère arabe : Je suis un objet de consommation.

Très vite et partout, pour désigner les jeunes qui prennent ainsi l’habit, on dit « les franciscains ».

En dépit d’un fort turn-over au niveau du management, les responsables de la Rupert & Sechuan Broadcasting Corporation (RSBC) n’oublient pas l’effet produit par le décès tragique du caméraman Gerald Parker lors du carnage du Lady Bird. Vendues dans le monde entier, les images prises à l’agonie par Gerald Parker, puis le téléfilm tiré de l’événement, ont boosté l’action de la RSBC.

1 – La RSBC crée la Gerald Parker Foundation avec une partie des gains réalisés.

2 – La Gerald Parker Foundation sponsorise le révérend Louis Cunningham, coach de la paroisse Saint-James de Saint-James-on-Hensley.

3 – Avec les fonds recueillis, Coach Cunningham crée le Social Revival Œcumenic Center. Objectif : développer les solidarités intergénérationnelles.

4 – L’action inclut un programme d’insertion pour les prisonniers de Her Majesty’s Prison Saint-James, programme qui s’inspire du Born again protocol™ mis au point par la télévangéliste ghanéo-américaine Mildred Kwasi à qui l’on doit le succès du XIXe amendement à la Constitution des Etats-Unis subordonnant le gouvernement de l’Etat au respect des « lois divines ».

5 – Les droits du Born again protocol™ sont achetés à la révérende par la Sechuan & Groove Limited, multinationale sino-américaine spécialisée dans la valorisation du littoral, le moteur à hydrogène et le coaching spirituel. Comme son nom l’indique, la Sechuan & Groove Limited a partie liée avec la Rupert & Sechuan Broadcasting Corporation. La chaîne est par ailleurs actionnaire à trente-trois pour cent de la société anonyme Public Advantage dont les deux piliers sont l’affermage des prisons et la fabrication de livres scolaires.

6 – La gestion de Her Majesty’s Prison Saint-James est concédée depuis cinq ans à Public Advantage.

7 – Le cahier des charges impose au concessionnaire l’application de la circulaire européenne « Réveiller les consciences, apaiser les tensions », qui l’invite à « créer des synergies avec les acteurs économiques afin de favoriser l’inclusion des détenus dans les grandes problématiques de la société extérieure ».

Par ailleurs, les droits des images filmées à Santa-Fruscata par TV del Popolo ont été acquis par la RSBC pour toute diffusion en Europe du Nord.

On est en famille. Ça simplifie tout.

Leur conversation de famille, la voici :

– Moi, Gouvernement de Sa Majesté, je suis le bien public. Public Advantage, ta raison sociale, c’est transformer les loups en agneaux. L’électeur veut la fermeté sans la barbarie. J’ai confiance en toi. Je te passe la main. Gère la prison de Sa Majesté.

 Je suis Public Advantage. Je veux conserver le marché. J’ai la main. Il me faut un prêtre.

– Je suis Coach Cunningham. Je suis prêtre. Je prends la main, mais je manque de billes.

– Je suis Sechuan & Groove, j’ai des billes. La révérende Mildred Kwasi, une collègue à toi, m’en a vendu. Elle change la boue en or. C’est grâce à elle que la démocratie sait qu’elle a raison quand elle fait la guerre. Sa recette est sous copyright. J’ai les droits.

– Tu veux combien ?

– C’est pour la gloire de Dieu. Mets seulement mon nom. Sechuan & Groove.

Le Born again protocol™ de la révérende Mildred Kwasi dit : pénitence, prières et transmission de la vérité.

– Je suis Rupert & Sechuan Broadcasting Corporation. Coach Cunningham, pour la pénitence et les prières, débrouille-toi. Mais pour ce qui est de transmettre la vérité, c’est mon métier. J’en produis, j’en vends, j’en achète. J’ai quelque chose sur ces gosses qui se font appeler franciscains. C’est le genre de vérité dont tu as besoin ?

– J’ai besoin des vérités qui transforment les loups en agneaux.

– Tu demande beaucoup, Coach Cunningham. Pour ces vérités-là, il faut du répondant.

– Je suis Gerald Parker Foundation. Je réponds de Coach Cunningham. Coach Cunningham, garde ton argent, prends ton film. Tu mets seulement mon nom. Gerald Parker Foundation.

– Merci, merci à vous tous !

– Ne nous remercie pas, coach Cunningham. Remercie le Dieu tout puissant. Remercie le Dieu créateur et rémunérateur.

Chris McBride, l’adolescent qui a piétiné sa mère lors de l’ouverture des soldes d’hiver au Lady Bird (London, United Kingdom) est détenu à la HMP Saint-James gérée par la société anonyme Public Advantage, sponsorisée par la Gerald Parker Foundation, divertie par la Rupert & Sechuan Broadcasting Corporation, spirituellement coachée par la paroisse Saint-James de Saint-James-on-Hensley en pool avec la Sechuan & Groove et sous le contrôle du gouvernement de Sa Majesté dans le cadre du programme « Réveiller les consciences, apaiser les tensions ».

Celui qui te dit que le hasard existe, ne le crois pas !

 

 

SAISON 2, épisode 5 / La conversion de Chris McBride

born-again

La S&S CTM, personne morale.

La HMP Saint-James, personne morale.

La SA Public Advantage, personne morale.

La Gerald Parker Foundation, personne morale.

La Rupert & Sechuan Broadcasting Corporation, personne morale.

La paroisse Saint-James de Saint-James-on-Hensley, personne morale.

La Sechuan & Groove, personne morale.

Le gouvernement de Sa Majesté, personne morale.

Tous parlent fort. Tous laissent des traces. À cause de ça, il ne m’a pas été difficile de vous relater leurs paroles dans la substance de leur vérité.

Chris McBride, personne immorale.

La personne de Chris McBride parle dans mon silence intime. Je suis le porte-voix de Chris McBride. Je suis l’annonciatrice de Chris McBride. Au fil des pages, vous comprendrez pourquoi. Ce que pense Chris McBride est imprimé dans mon âme :

– Je suis Chris McBride, le piétineur de mère, Chris le monstre. Je sais que je suis un monstre. Tout le monde sait qu’un fils qui piétine sa mère est un monstre et je suis comme tout le monde, donc je sais. Je suis en prison. J’ai ce que je mérite.

La mort de ma mère, je l’ai vue, je l’ai faite, mais je ne l’ai pas vécue. Je suis comme tout le monde : j’ai vécu des morts de mères par centaines. Les morts de mères ne sont pas rares à la télévision et la télévision, c’est mon miroir hanté. Je pleure facilement quand je regarde la télévision. Je vis beaucoup ce que je pleure à la télévision. À cause de ça, je sais très bien ce que c’est, vivre la mort d’une mère, le sol qui se dérobe sous tes pieds, le refus : touche pas à maman, change le scénario, reviens en arrière, recommence à zéro, à zéro… À cause de ça je dis : la mort de ma mère, je ne l’ai pas vécue.

 Je comprends bien ce qu’on pleure quand on pleure la mort d’une mère. Comme tout le monde, j’ai vécu cette fracture jouée mentalement des centaines de fois, dans les larmes de la solitude, pour éprouver ta capacité aux larmes, à la douleur, à la résistance à la douleur, ta capacité à la solitude. Cette fracture cent fois lancée comme un chantage contre soi-même :

Maman serait morte noyée,

Maman mourrait emportée par les eaux et moi je survivrais à cet engloutissement dans une souffrance héroïque et continue, partout reconnue, partout admirée.

Ou encore : je mourrais moi-même, noyé, et maman n’y survivrait pas.

Ou mieux : je me noierais moi-même, par suicide, et maman y survivrait des années, des années, des années avec sous son regard, mon regard vide, mon regard d’enfant noyé.

 Alors elle saurait combien j’ai compté pour elle.

 La mort de Mrs McBride n’a pas sa place dans la catégorie des morts de mères qui s’offrent à la mélancolie de leurs fils. La mort de Mrs McBride, c’est la mort d’une petite caissière anglaise ridiculement fascinée par les soldes, la mort d’un clone ridiculement copié sur toutes les petites caissières anglaises qui s’habillent en solde de la semelle au ruban de chapeau pour faire les belles comme on leur a dit.

Tu veux faire la belle, Mrs McBride, alors mets-toi dans la course, y en aura pas pour tout le monde, les dernières arrivées auront les chaussures orange vif avec un nœud vert pomme, les dernières arrivées piqueront les yeux. Elles seront rejetées de la société des caissières britanniques. Elles n’auront plus aucun sujet de conversation. Elles mourront dans la solitude.

 Derrière Mrs McBride, juste derrière, il y a moi, Chris McBride, le clone personnel de Mrs McBride, sa réplique exacte avec seulement vingt kilos de muscle en plus et les poches vides au lieu du salaire minimum. Je cours plus vite qu’elle. Je pèse plus lourd qu’elle. C’est la seule différence.

Il y a des films où les clones pleurent leur mère. N’y croyez pas. Les clones, leur histoire avance imperturbablement jusqu’au bout du programme. Ils ne vivent jamais la mort de leur mère parce qu’une vraie mère n’est pas un clone, parce qu’une vraie mère, c’est supérieur à son enfant.

Un enfant, si le sol se dérobe sous ses pieds quand meurt sa mère, c’est parce qu’elle était beaucoup beaucoup plus grande que lui, parce que quand elle apparaissait, elle occupait tout son champ de vision. Mrs McBride n’était pas supérieure à Chris McBride. Elle était dans la compétition. J’ai vécu la mort de Mrs McBride qui courait dans la même catégorie que moi, mais la mort de ma mère, non !

Chris McBride n’est plus un adolescent.

Chris McBride est un jeune homme d’une intelligence tranchante et surtout d’une beauté parfaite, comme s’il avait été détaché du fronton d’un temple grec.

Chris McBride est l’enfant d’une femme qu’il est incapable de reconnaître comme sa mère, l’enfant d’une femme qui est sa mère et qu’il a piétinée sans que le remords le touche. ok pour en payer le prix, il sait qu’il a mal fait, mais il ne le vit pas.

Chris McBride, je suis coach Cunningham. Toi, tu es loup. Moi, coach Cunningham, moi aussi je suis loup. Tous nous sommes loups. Mais Christ est ton sauveur personnel. Il se met à la table des loups. Il les fait naître de nouveau. Il les transforme en agneaux born again.

Le coup des agneaux born again, Chris McBride l’entend, il veut bien y croire, mais ça le laisse froid. Il ne le vit pas.

– Chris McBride, dans le cadre du programme européen « Réveiller les consciences, apaiser les tensions », tu vas bénéficier d’une vidéo-spiritual spécialement destinée à ton salut personnel. Grâce à la Gerald Parker Foundation et à la Sechuan & Groove, tu as une chance de découvrir l’agneau qui sommeille sous le loup. Chris McBride, tu peux naître à nouveau. Dans le nom de Jésus, rends grâce à ceux qui portent témoignage !

Dans le film sur le carnaval de Santa Fruscata, il y a cet enfant en fripes rouge et or, cet enfant qui pleure, marqué de la marque « Je suis un objet de consommation ». Le coup des agneaux born again, Chris McBride veut bien l’admettre, mais il le ne vit pas. Ce qui l’ouvre à la mort de sa mère, c’est le film à l’enfant rouge et or. Par la grâce de cette séquence-là, Chris McBride, son âme se retourne sur elle-même.

– Maman ! Tu as vu cet objet rouge et or noyé dans les flots, cet enfant ? Tu as vu ce qui est écrit sur l’enfant, sur l’objet ? Tu vois qu’il ne peut rien faire l’objet, qu’il faudrait quelqu’un pour le ramasser, quelqu’un pour le plaindre, le caresser ? Tu vois ça ? Tu comprends maintenant ?

Quand je te dis que je veux me noyer pour te faire de la peine, c’est pas vrai maman. Pas pour te faire de la peine. Pour me faire du bien maman. Pour tester et tester encore l’amour déchirant qui nous occupe. Ce qui me fait du bien, ça peut pas te faire de peine maman, n’est-ce pas ? N’est-ce pas ?

Maman McBride, arrête le film ! Change le scénario. Reviens en arrière. Maman McBride, tu n’es pas dans la compétition. Tu t’enfonces dans la foule des compétiteurs, mais ça n’est pas pour courir avec moi, c’est pour m’arrêter, c’est pour me reprendre.

Ecoutez-moi tous ! J’étais emporté par les flots comme un simple objet. Alors ma mère a vu ça. Elle s’est plantée au milieu des flots. Les objets qui passent, elle les laisse. Elle s’en fout. Sauf moi. Moi je l’appelle, elle m’entend, elle répond, sa grande main me ramasse au milieu des autres. Je veux la tester encore, je ne m’en fatigue pas : Maman, je suis un objet de consommation !

– Mais non, mon bébé, console-toi, c’est passé, tout est revenu dans l’ordre. Personne ne peut plus rien contre toi. J’ai remis le film à zéro.

– Maman, je suis un objet de consommation.

– Mais non, mon bébé, je suis là, tout repart à zéro.

Coach Louis Cunningham interrompt Chris McBride :

– C’est Lord Jesus et lui seul qui remet les films à zéro. N’invoque pas ta mère. Tu l’as tuée.

Chris McBride, le sol se dérobe sous ses pieds.

 

 

SAISON 2, épisode 6 / Le retour des bolcheviks

images

HMP Saint-James a été sélectionnée pour l’expérimentation de la recommandation européenne « Individu et responsabilité ». Une vente de vêtements est organisée chaque mois dans l’enceinte de la prison. Challenge : proposer un vrai choix aux détenus, de telle sorte qu’ils puissent affirmer leur personnalité et former leur goût. Le marché a été octroyé par Public Advantage à la Sechuan & Sechuan. Par sentimentalité familiale, les frères Sechuan ont conservé à cette branche de leur empire la dénomination qu’ils avaient donnée à leur première implantation, une filature cantonaise mise à bail par la Chine communiste. Milieu de gamme. Prix abordables. Un atelier de finition installé dans les locaux permet aux prisonniers désargentés de se faire un peu de cash. Le rythme et le tarif sont ceux des ouvriers chinois. C’est une étape dans le retour à la vie réelle.

– Je suis Chris McBride. J’ai tué Mrs McBride et j’ai vécu la mort de ma mère. C’étaient deux événements séparés, deux fils inertes dans ma vie d’objet. Mais une vision rouge et or a rassemblé les deux fils.

Maman, consolons-nous l’un l’autre, nous sommes entrés dans un temps où les objets ont appris à brûler comme le filament dans l’ampoule. Il n’y a plus d’objets. Il n’y a plus que des corps humains qui se passent le courant, des corps portés à incandescence d’une incandescence à laquelle aucun vêtement ne touche sans se dissoudre, sur lesquels aucune marque ne tient sans être consumée.

Maman, donne-moi la main. Si tu me donnes la main, toi aussi tu vas prendre le courant et tu mettras de la lumière autour de toi. Personne ne dira plus que tu es le clone des caissières anglaises accros des soldes, tu rayonneras par toi-même comme nous allons tous le faire, nous les objets de consommation, maintenant que le courant passe, et nous serons beaux comme des dieux sur le fronton d’un temple grec.

Chris McBride se déshabille entièrement.

Il est beau comme un dieu grec.

Il refuse tout vêtement portant mention de la marque Sechuan &Sechuan.

Dix jours il les refuse :

– Sechuan premier et Sechuan deux, merci ! Groove, merci ! Gerald Parker, merci ! Merci à toi, coach Cunningham ! Vous m’avez fait rencontrer la mort de ma mère et toucher ma vérité. Je ne m’en remettrai jamais. J’en souffrirai toute mon existence d’une douleur de feu. Merci !

Ses remerciements sont sincères. Il sait ce qu’il leur doit.

Coach Cunningham a pitié de Chris McBride. Il enfreint le Born again protocol™. Il excède le cadre de la recommandation « Individu et responsabilité ». Il convainc la Gerald Parker Foundation.

– Chris McBride, nous vous autorisons à porter des fripes, à y broder ce que vous voudrez pour peu que ce soit à vos frais et que ni les bonnes mœurs, ni l’ordre public n’en soient troublés.

Du martyre slovène de Micha sont nés les franciscains. Mais il y a toujours des bolcheviks. Dans toute l’Europe, les violents de la marque s’approprient le label de bolcheviks. Ils viennent surtout des quartiers pauvres. Pas exclusivement. Ils pillent. Ils détroussent. Ils sèment la peur. Les marchands de vêtements blindent leurs magasins comme des bijouteries. Les prisons sont pleines d’enfants.

En dépit de l’angoisse bien réelle que fait peser sur l’Europe ce déferlement, on sait rétrospectivement que s’établit dès le début une étrange conjonction entre ce que vivent les franciscains et ce que font les bolcheviks. Très vite, quelques analystes notent que jamais ceux-ci ne s’attaquent à ceux-là. D’abord, les franciscains portent bien une marque – « Je ne suis pas un objet de consommation », c’est bien une marque -, mais c’est une marque sans valeur, ou si l’on veut, une marque sans prix. Ce que cherchent les bolcheviks, ce qu’ils proclament dans leur jargon, c’est la « répartition révolutionnaire ». Répartir quoi ? Répartir les marques placées sur le marché, c’est-à-dire, quand on y regarde bien, répartir l’euro. Avec l’euro, c’est pratique, on sait toujours où on en est. Les bolcheviks ont cette échelle dans la tête. Peu d’euros, peu de respect, beaucoup d’euros, beaucoup de respect. Entre eux, c’est ça. Ils laissent les franciscains tranquilles.

Les franciscains aussi savent ça. Les franciscains ne critiquent pas les marques. Ils ne critiquent pas Sechuan & Sechuan, ni Malicorne, ni Jack & Benson. Ils ne critiquent pas les bolcheviks. Ils ne les méprisent pas. Ils ne disent pas que les marques placées sur le marché, ça n’est rien. Seulement ils ont créé leur marque, une marque qui n’a pas sa place sur le marché, ou alors à la marge. Ils comptent différemment. Ils comptent sur une échelle moins pratique. Plus floue. Subjective en tout cas.

– Ces chaussettes en peau de lézard, tu les as trouvées où ?

– C’est la vieille du 18 Calle San-Cristobald qui me les a données.

– C’est beau.

– Ça fait rire.

– Elle les a portées, la vieille ?

– Je ne sais pas.

– Ça serait intéressant de savoir ça.

Considérée du pur point de vue économique, l’alliance objective des deux camps provoque un vrai tremblement de terre. La peur physique que fait régner le racket des bolcheviks raréfie la demande. Le logo des marques repasse de l’extérieur à l’intérieur des vêtements. Ça ne suffit pas. Souvent, la qualité reste suffisamment manifeste pour galvaniser les racketteurs.

– Vise la fille avec le sac-poubelle, c’est un Chancel réversible. Attrape la ! Pille la !

Tu gardes la qualité, tu ruines la marque. Tu laisses tomber la qualité, tu ruines la marque.

les bolcheviks inventent le label « cargo ». Un cargo, pour les bolcheviks, c’est un type ou une fille qui porte des marques. Les cargos épluchent les pubs pour faire leur choix. Les bolcheviks épluchent les pubs pour repérer les marques sur les cargos qui passent. Ils sont les pirates. La pub, c’est leur carte au trésor. La vigie a repéré sa proie. Attention à toi, cargo, tu croises dans des mers agitées.

 Sweet shirt Jack & Benson sur Universität strasse. Sweet shirt Jack & Benson sur Universität strasse. Hissez le pavillon noir ! Merde, la sale bête vire de bord. Cargo hors de vue ! Appel à tous les patrouilleurs.

Le cargo est à la peine. Il est allé s’échouer sous un porche de Weinmeister allee.

– Cargo repéré. Cargo bord à bord. Cargo sur le flanc. Abordage !

Tu fais de la pub, tu ruines la marque. Tu fais pas de pub, tu ruines la marque.

Certains essayent des abonnements codés, sur Internet. Les bolcheviks constituent des pools de hackers. Gare à l’abonnement piraté. Tempête d’e mails. Abordage informatique. Tu ruines la marque. C’est sans issue pour les marques. Sans issue non plus pour les bolcheviks dont la raison d’être, c’est les marques.

Côté franciscain, c’est plus simple. Ils n’achètent plus. Recyclage. Bien sûr, il y a des collectionneurs, des couleurs ou des matières qui provoquent des engouements locaux et momentanés, quelque chose comme des modes, ingrédients propices à la constitution d’un marché. Mais comme ce n’est pas l’esprit du jeu, qu’en tout lieu et qu’à chaque instant, la mode naissante est en danger d’être renversée par une autre, le troc l’emporte globalement sur l’euro.

Les commentateurs disent de la filière textile qu’elle souffre

 

SAISON 2, épisode 7/ Octobre rouge

download

À la rentrée, Malicorne dégaine ses armes de destruction massive. Le fabricant italo-slovaque garde dans ses cartons une collection préparée sous le plus grand secret. Concept : imitation fripe. Logo « Je suis un objet de consommation ». Typo : Franciscana™ en light, bold et semi bold. Objectif : ramasser la mise.

Juridiquement, c’est du béton.

Bravo les mômes ! Vous avez tout compris. C’est vous qui êtes dans le vrai. Insultez-nous les mômes ! Bourrez-nous la gueule ! Chiez-nous dessus, c’est ça qu’on mérite, nous les vieux cons.

– On veut pas vous chier dessus, M’sieur Malicorne. Les habits que vous faites, même si on les porte pas, ça veut pas dire qu’ils sont pas beaux. Pourquoi on vous chierait dessus ?

– Le concept sort de la bouche des enfants. Les vrais créatifs, c’est vous les mômes. Nous ? De la merde en barre !

– Ça sort pas de notre bouche M’sieur Malicorne. Ça sort du martyre de Micha. Micha, ne dites pas qu’il est un créatif, M’sieur Malicorne. Micha, c’est un flocon de neige. Micha, c’est un ange de Dieu.

– Vous avez raison les enfants. Gloire au Dieu créatif et rémunératif !

Malicorne est propriétaire du martyre de Micha. Sur tout ce qui ressemble de près ou de loin au martyre de Micha, Malicorne est juridiquement fondé à toucher des royalties.

– Moi, Malicorne, je ne toucherai pas de royalties sur le martyre de Micha. Si j’en touche, j’ai un deal avec la Gerald Parker Foundation. Tous les euros iront à la Gerald Parker Foundation. La Gerald Parker Foundation, sa raison sociale, c’est vêtir ceux qui sont nus, visiter ceux qui sont prisonniers, nourrir ceux qui ont faim, glorifier le Dieu créatif et rémunératif. Ainsi, chaque fois que vous entrerez dans une boutique Malicorne, vous sauverez le monde.

T’es bolchevik. Voilà des mois et des mois que tu tournes autour de ces pédés de franciscains sans savoir par où les prendre. Leurs fringues, elles valent rien, t’en veux pas. Le marché du racket, ils te le laissent, t’es tranquille. En même temps, t’es pas con. Ces fripes-là, tu vois bien que ça les porte à incandescence. Tu vois comment on les regarde, comment ils marchent dans ces fripes-là, tu vois bien qu’ils flottent au-dessus du sol quand ils portent ces fripes-là.

Ces fripes-là, ça met du mou dans ton échelle de valeurs et t’aime pas ça.

Alors le concept de Malicorne, tu captes illico.

Malicorne, quand il te dit qu’il est con, ne le croit pas. Il est en train de remettre l’affaire à la case départ, avant qu’on soit tous à nous fracasser dans le mur, nous les bolcheviks et vous les marques.

Les bolcheviks sont pas cons. Fini le cabotage. Finis les cargos de réforme. Malicorne, c’est un supertanker. Les bolcheviks décrètent l’octobre rouge. Les armes de guerre sortent des cités. Sur tout le continent, assaut contre les boutiques à l’enseigne de Malicorne.

Palma del Rio, sur le Guadalquivir : trois vendeuses résistent au pillage ; viol collectif ; l’une en meurt.

Thessalonique : après l’incendie du centre commercial Œdipe-et-famille (sept morts dont trois pompiers), jeûne expiatoire sous les fresques byzantines de l’Anagia tôn Chalkéôn ; sanctuaire profané ; chef d’œuvre détruit.

Galway, dans le Connemara : de sept heures du soir à sept heures du matin, couvre feu pour les moins de vingt et un ans ; poursuite dans la purée de pois ; deux fillettes sont abattues.

Murnau, en Bavière : interdiction de la marque Malicorne dans les entreprises municipales d’enseignement ; les élèves ripostent ; un camion piégé à la Löwenbräu s’écrase contre le Rathaus ; Gertrud Bauer, une religieuse naine de quatre-vingt-quinze ans, est emportée par la bière et s’y noie.

Alghero de Sardaigne : les jeunes communistes proposent une trêve civique dans la guerre des marques ; les bolcheviks les attaquent au tesson de bouteille ; bandera rossa des deux côtés ; dix-huit blessés graves.

Tirgu Jiu des Carpates : la Guilde des négociants honnêtes attaque le collège technique Mihail-Sturdza, dix morts chez les collégiens.

– T’as tout bon, Malicorne. T’es un dieu. Tu remets toute chose à sa place. Les gendarmes et les voleurs. Les échelles et les valeurs. Grâce à toi, tout le monde le sait maintenant : il n’y a pas que ces pédés de franciscains, nous aussi les bolcheviks, on est devenu des objets de consommation. Merde alors !

Les franciscains sont comme absents de la tempête. Je dis « comme absents », parce qu’ils ne sont pas absents. Dans les semaines qui suivent la campagne de lancement des fripes Malicorne, ils se mettent soudain à siffloter. Ça fait bizarre au milieu de cette furie. Tu les vois qui marchent dans la rue l’air absent. Ils sifflotent. Est-ce en rapport avec la guerre des marques. On ne sait pas. Se moquent-ils de Malicorne ? C’est pas net. Veulent-ils se différencier des cargos qui ont l’inconscience de se promener en fripes de chez Malicorne ?

T’es en fripes de chez Malicorne, tu croises un bolchevik, tu repars nu. T’es en fripes de chez fripes, tu sifflotes, les bolcheviks te touchent pas. Le sifflotement, la police, ça l’agace. Quand elle prend ça pour elle, il arrive qu’elle te touche.

Les bolcheviks, non. Les bolcheviks, ils respectent le sifflotement des franciscains. Ou ils s’en foutent. On ne sait pas. Ils ne font pas la confusion entre les marques de valeur et la marque sans prix. Ça, c’est sûr. Pourquoi ? Ils ne s’expliquent pas sur ça. En un mois, la mode du sifflotement se répand dans toute l’Europe franciscaine.

– Saint François aimait les oiseaux. Les oiseaux sifflotent. Nous aussi, on sifflote.

– Et saint Micha ?

– Saint Micha aussi bien sûr. Tout ce que saint François aime, saint Micha l’aime aussi. Saint Micha, il aime tellement le sifflotement des oiseaux qu’il prend des cailloux, il les jette en l’air et il les transforme en oiseaux.

– Oooooh !

– Alors les cailloux transformés en oiseaux sifflotent, sifflotent parce qu’ils savent que saint Micha aime ça et qu’ils ont la trouille de redevenir cailloux.

– Si un oiseau s’arrête de chanter, il le refait caillou, saint Micha ?

– Bien sûr que non.

– Des idées comme ça, ça peut pas pousser dans la tête de saint Micha.

– C’est directement dans la tête des oiseaux cailloux que ça pousse, des idées comme ça. Un oiseau caillou, ça sifflote bien, mais c’est très con.

– Très con ?

– Très très con.

SAISON 2, épisode 7/ Les quatre étages de la vérité

images-2

Le matin du Mali se lève un poignard à la main. Il ouvre la nuit du tranchant de la lame. d’un coup, la nuit tombe en loque à ses talons. alors il plaque son puissant jour sur le sol de la terre comme un homme empressé qui pour faire comprendre son désir empoignerait sans détour le sexe de la désirée. Notre terre est bonne fille et tout ça se récompense dans une solide dégelée de lumière. Je crois que nulle part ailleurs, Dieu ne gratifie la prière d’avant l’aube avec autant d’entrain.

– Papa, pourquoi tu ne me réveilles pas pour la prière d’avant l’aube, que nous la priions ensemble ?

– Non, ma fille, si ta prière est une obligation, elle ne comptera ni pour Dieu, ni pour toi. Le jour où tu en vivras la joie, d’elle-même cette joie t’éveillera dans la nuit.

– Les marabouts ne disent-ils pas qu’une seule prière manquée ruine toutes celles que tu as faites à l’heure dite ?

– Ne les crois pas. Ne crois jamais ceux qui font de leur petitesse la mesure de Dieu.

Mon père était d’une vive piété. Quand il s’éveillait la nuit pour s’installer dans la beauté de Dieu et voir le jour venir, c’était avec un froissement d’étoffe suffisamment net pour que je puisse l’entendre et me lever si la joie m’en prenait, suffisamment discret pour que je me rendorme sans faute ni menace. Sauf le lendemain de la grande fête de Tabaski. Pour le lendemain de la Tabaski, maman préparait la tête et les pieds du mouton de la fête dans cette sauce gélatineuse et musquée qui en fait la plus délicieuse et la plus désirée des collations matinales. Ce jour-là, ce seul jour, pour la prière d’avant l’aube, mon père secouait avec autorité l’épaule de sa seule enfant.

– Ma fille, lève-toi. C’est l’heure de prier.

Ma mère et moi nous placions derrière notre saint imam des nuits de fête. Nous entrions tous les trois dans la beauté de Dieu. Le jour faisait alors son œuvre et maman nous laissait, car cette aube-là, la fête était que je partage les pieds du mouton seule avec mon père et que je l’écoute me parler.

L’année de mes douze ans, il me dit à peu près ceci :

– Ma fille, la vérité est une maison de quatre étages. Le premier étage, sa construction a été confiée aux petits enfants : c’est la sincérité, la vérité du coeur. L’enfant est ignorant. Si tu lui montres une chauve-souris, s’il te dit « c’est un oiseau ! », il n’a pas menti. Sa parole est fausse, mais son cœur est vrai. Le premier étage de la vérité, c’est de parler selon son cœur. Cependant, fais attention, la chauve-souris n’est pas un oiseau et la sincérité ne construit pas une maison sûre. Il y a beaucoup de courants d’air dans le premier étage de la vérité, beaucoup d’erreurs charriées par ces courants d’air et l’erreur porte toujours le malheur avec elle. La sincérité des enfants en est préservée tant qu’elle s’abrite sous la vérité des parents. Mais quand les parents ne sont pas véridiques ou si l’enfance refuse de laisser place à l’âge adulte, la maison de la vérité devient la tour des vents.

Le deuxième étage, c’est la connaissance, la vérité des mots. Je t’ai mise à l’école pour que tu quittes l’enfance et que tu t’exerces à la vérité des mots, celle qui conduit l’âge adulte. Tu dois apprendre qu’un mammifère n’est pas un reptile, que la Terre tourne autour du soleil, que a2 + b2 = (a + b)2 + 2ab, que les Blancs n’ont pas toujours régné sur notre Afrique et qu’il n’y a qu’un seul Dieu. Ces vérités ne se donnent pas, mais se cherchent et se travaillent. Elles s’aiguisent à la meule. Sans entretien, elles se perdent. Quand tu te trompes, même sincèrement, retrouve la vérité des mots et ce qui peut se réparer, répare-le. Ma fille, ne joue jamais avec la vérité des mots.

Le troisième étage de la vérité, je vais te le décrire avant de t’en dire le nom. Toi, Kadiatou, qui est venue dans la nuit de la femme blanche, toi dont le corps est blanc, tandis que mon corps à moi ton père est un corps noir, tu es ma fille plus sûrement que tout enfant noir né d’un père noir. Parce que nous avons cette parenté avec Dieu : faire naître de la vérité qui n’existait pas. je suis un homme noir. Je suis traversé par la nuit de la femme blanche et saisi du désir d’en faire un miracle. Si le miracle ne s’accomplit pas, si le corps minuscule déposé sur mon seuil durant la nuit de la femme blanche ne survit pas à cette nuit noire, je n’ai pas mal fait. Mais si l’enfant survit, si j’en fais ma fille plus intimement qu’une fille née de moi, c’est un miracle que Dieu fait par moi, un miracle dont la joie m’inonde et me sauve. Le troisième étage de la vérité, c’est la foi.

Le quatrième étage est le plus haut. Dieu nous y a invité tout à l’heure, juste avant l’aube, et il nous a donné ce beau jour clair en récompense. Le quatrième étage, c’est de se perdre dans la vérité.

Maintenant, ma fille, à ton avis, de ces quatre étages, quel est le plus fondamental ?

Je suis emportée par la vérité de l’enfance. Je réponds selon mon coeur.

– Le plus fondamental de ces beaux étages, c’est celui où Dieu nous invite juste avant l’aube.

– Non, ma fille ! Le bel étage où Dieu nous invite juste avant l’aube est le plus haut. Il n’est pas le plus fondamental. Le plus fondamental, c’est le premier, la vérité du cœur. Si tu enlèves la vérité du coeur, toute la maison s’écroule inévitablement. Sans la vérité du cœur, la science devient machination. Sans la vérité du cœur, le monde se déchire et s’éparpille et quand tu te lèves pour faire la prière d’avant l’aube, ce n’est pas de joie, c’est par obligation, c’est-à-dire pour rien.

– Oh, papa, tu as raison. La vérité du cœur est vraiment la plus belle.

– Je ne t’ai pas dit qu’elle était la plus belle. Je t’ai dit qu’elle était le fondement des autres.

Je revois le frisson dont frissonne mon père à cet instant-là. Il m’habite. Un frisson lourd, comme au ralenti, un frisson de cent ans d’âge.

– Kadiatou, celui qui possède la vérité du cœur, mais a la paresse de construire les autres étages, ne t’en approche pas. Celui-là ne discerne pas le vrai du faux. Il fait le mal en croyant faire le bien. Il a toutes les cruautés de l’enfance.

Mon père, le regretté docteur Oussouby Sissoko, médecin chef au dispensaire de la S&S CTM établissement de Bougoublé, refrissonne d’un frisson de mille ans.

– Si toutefois la vie t’en approche et que tu échappes à la furie des vents, alors aime-le. Même battu des vents, il était fait pour construire une maison.

SAISON 2, épisodes 8 à 17 – Chapitres perdus

(Le fichier retrouvé dans l’unité informatique de Kadiatou Sakiliba indique une numérotation des chapitres de 1 à 12, puis de 23 à 35. Il y manque donc dix numéros (13 à 22). Par déduction, on peut imaginer que les chapitres perdus devaient évoquer la rencontre de Kadiatou Sakiliba avec Chris McBride, épisode que l’un et autre ont toujours soigneusement réservé aux conversations intimes et dont les médias ne sont jamais vraiment parvenus à briser le secret. C’est aussi la période de la grande crise politico-boursière consécutive à la guerre des marques. Cette crise entraîne, on s’en souvient, la création du Consortium Mondial économicopolitique de reconstruction civique et de résorption de l’insécurité (COMERCIRI). Haute autorité dotée de puissants moyens policiers et culturels, le COMERCIRI accorde très rapidement une importance primordiale au secteur de l’entertainment .)

 

SAISON 3, épisode 1/ Cuba fumeur, Cuba non-fumeur

8RcOxPm.png

Cuba aime l’Amérique d’un amour fusionnel. L’Amérique aime Cuba d’un amour calculé. Cuba le désirait plus que tout, mais ça ne se fera pas : le dernier sanctuaire du communisme ne deviendra pas le cinquante troisième état des Etats Unis d’Amérique. Trop rapide. trop pressant. Lot de consolation : la souveraineté de Cuba est transférée au Consortium Mondial économicopolitique de reconstruction civique et de résorption de l’insécurité (COMERCIRI). sur les conseils de la holding Rupert & Rupert, le COMERCIRI assigne à Cuba la mission de divertir le monde :

– Attendu la beauté naturelle de cuba-terre-de-contraste,

Attendu la prédisposition naturelle de ses naturels à la joie de vivre et aux musiques rythmées,

Attendu le bénéfice esthétique que la grisaille du communisme défait peut attendre des couleurs du marché victorieux,

Attendu l’adéquation naturelle du sable blanc, des eaux turquoise, des poissons multicolores et des hôtels climatisés à la demande en loisirs de bon aloi,

Attendu la persistance d’une demande de mauvais aloi,

Attendu l’obstination cubaine à rouler la drogue des cigares cubains sur la moiteur des jeunes cuisses cubaines, à la dealer vers des poumons solvables, à l’enrober de plaisirs malsains,

Attendu les dangers qu’une trop forte frustration en plaisirs malsains ferait peser sur l’ordre, le confort et la paisible jouissance des honnêtes propriétaires,

Attendu le bénéfice évident d’une gestion contrôlée du vice pour l’exercice tranquille et contrôlé de la vertu,

Attendu la précocité sexuelle des naturels de l’île mâles et femelles,

Attendu leur besoin de liberté,

Attendu la liberté concrète que confère la possession des $, €, et autre currencies,

Attendu que le monde est ce qu’il est, toutes choses restant égale par ailleurs,

Nous, COMERCIRI souverain, vouons Cuba et dépendances à l’exercice des plaisirs honnêtes et à la gestion maîtrisée des autres.

– Yeaaaaaaaaaaaaaah !

– nous, COMERCIRI souverain, séparons Cuba-terre-de-contrastes en deux zones contrastées. À l’ouest de la ligne formée par les localités de Trinidad et de Cayo Guillermino, Cuba-non-fumeur. À l’est, Cuba-fumeur.

– Yeaaaaaaaaaaaaaah !

– Nous repeignons Cuba-non-fumeur en rose indien, bleu ciel, jaune d’oeuf et vert pistache.

– Yeaaaaaaaaaaaaaah !

– Nous laissons Cuba-fumeur à sa pittoresque indiscipline, nous ne repeignons rien.

– Yeaaaaaaaaaaaaaah !

Je regarde le corps véridique de Chris McBride à l’entraînement, Chris McBride mon discobole aimanté. Le voir seulement, je jouis. Il me prend sans précaution, de toute sa vérité, maladroitement. Je jouis. Je l’aime.

– Attendu l’offre et la demande en loisirs de bon aloi, surtout sportifs,

Attendu les frais imprévus exigés par les nations organisatrices de célébrations sportives de bon aloi,

Attendu les économies d’échelle qu’on peut escompter d’une approche rationalisée desdites célébrations,

Attendu l’histoire de l’humanité sportive qui s’inaugure dans le stade d’olympie-joyau-du-Péloponèse,

Attendu que les Grecs d’Olympie-joyau-du-Péloponèse n’ont jamais éprouvé le besoin de déplacer leurs jeux hors du site d’Olympie-joyau-du-Péloponèse,

Attendu que cet auguste précédent libère l’olympisme de toute obligation de nomadisme,

Nous, COMERCIRI souverain, offrons à l’olympisme un site éternel, libéral et sécurisé : Cuba-Terre-de-Contrastes.

– Cuba-fumeur ou Cuba-non-fumeur ?

– Cuba non-fumeur. pour la beauté du sport.

– Et la laideur du sport ?

– Nous, COMERCIRI souverain, offrons à l’olympisme une île où la laideur est sous contrôle.

– Libre ?

– Sous contrôle du libre-échange.

– Yeaaaaaaaaaaaaaah !

les J.O. se dérouleront sur la presqu’île de Varadero. Varadero est rebaptisée New Olympia. les new olympiades sont placées sous l’autorité du Consortium mondial économicopolitique de reconstruction civique et de résorption de l’insécurité (COMERCIRI) qui veut couronner par un statut rationnel et définitif le règne de l’offre et la demande sur le marché mondial du spectacle sportif.

– Attendu la beauté du corps humain,

Attendu l’appétit qu’il provoque,

Attendu les liens immémoriaux entre l’appétit et le dynamisme commercial,

Attendu que des millions de vieux riches ont un appétit dévorant,

Attendu que des millions de jeunes appétissants ne demande qu’à s’investir dans cet appétit,

Attendu que l’exercice honnête des plaisirs honnêtes et la gestion maîtrisée des autres est militairement sécurisé dans Cuba-non-fumeur comme dans Cuba-fumeur,

Attendu que nous voulons nous en mettre plein les fouilles,

Nous, COMERCIRI souverain, décrétons la disponibilité totale et définitive des new olympiades de New Olympia aux lois de l’offre et de la demande.

pour les siècles des siècles.

Chris McBride est en compétition pour la médaille d’or de lancer du disque au jeux Olympiques de 2020 à Varadero, alias New Olympia.

Sur l’île de Cuba.

Sous le contrôle du COMERCIRI.

Je crois n’avoir jamais contemplé de ma vie un acte aussi intelligemment humain que Chris McBride lançant le disque. Trois mille ans d’histoire du corps en une fraction de seconde. Trois mille ans résumés en un corps tendu dans un acte purement beau, purement vrai, dépouillé de toute animalité, entièrement basculé du côté de l’humain.

Pourquoi se tend-il ainsi, pourquoi ce geste entièrement appris, entièrement intériorisé, entièrement rendu, entièrement naturalisé dans l’humain, entièrement investi de suspense, de grâce, de foi, pourquoi cette émotion, cette foule aimantée qui se lève dans le stade en criant des mots, pourquoi cette entière aimantation par la pure beauté ? tant de données mises en œuvre en une fraction de seconde !

Tout ça me donne le vertige.

 

SAISON 3, épisode 2/ Miser sur l’Afrique

ob_3a1fe5_non-aux-jo

L’offre et la demande, c’est la professionnalisation.

La professionnalisation, c’est la privatisation.

La privatisation, c’est l’argent.

L’argent, c’est simple : tu payes, tu jouis.

Jouir c’est bon.

Donc privatiser c’est tentant.

T’es une athlète africaine. Ta famille veut jouir. Toi aussi tu veux jouir. Tu te refuses à ce que ta famille soit privée de jouissance dans ce monde fait pour jouir. L’Amérique te dit :

– On jouit tous les deux, belle athlète ? on célèbre ensemble la bannière étoilée ?

– Je sais pas trop ! faut que je réfléchisse. y’a le patriotisme, tout ça.

– Tout ça ?

– Bien sûr, c’est pas rien, tout ça.

– C’est combien ?

– Ça se discute.

T’a même pas le temps de discuter. Ta famille et ton pays sont directement informés, directement intéressés aux bénéfices, ils t’ont directement privatisée :

– Donc toi, t’étais prête à baisser les prix. nous, ta famille, ta race, ton pays, on n’existe plus. on s’est déchiré pour toi, résultat : mademoiselle fait le malin, mademoiselle dédaigne, mademoiselle joue les communistes. On lui offre une nationalité d’emprunt sur un plateau doré, mademoiselle prend des airs !

– Mais non, pas du tout, je suis tout à fait prête à me vendre.

– Te vendre, oui, mais combien ?

– On te demande combien.

Combien tu aimes ta famille ? Combien ton pays t’évalue ? Quelle somme tu peux exiger sans décourager la demande ? La nature exacte des avantages liés à la nationalité d’emprunt ? Sa solidité réelle ? C’est difficile à savoir. Ce qui est sûr, ne dis pas non !

Chris McBride dit non.

– Non ! Moi, Chris McBride, je lance le disque comme se lançait le disque dans l’ancienne olympie. nu.

– Sans rien d’écrit sur toi ?

 – Nu !

– T’as pas froid ?

– Pas d’euros pour t’acheter des vêtements ?

– Pas de vêtements qui voudraient t’acheter, toi, Chris McBride ?

– Pas envie d’être couvert ?

– Couvert contre la fracture du radius ?

– Le chômage ?

– La maladresse ?

– Contre les photographies prises à la dérobée ?

– Les utilisations frauduleuses de ton nom ?

– De ton image ?

– De ton logo ?

– Contre les utilisations mensongères de ton passé ?

– Couvert contre l’avenir ?

– Couvert d’euros ?

– L’euro, je m’en fous

– Rhabille-toi, Chris McBride, rhabille-toi vite. Nous, COMERCIRI souverain, nous ne laisserons pas un piétineur de mère piétiner l’avenir de nos enfants, ni un ravageur d’audimat désespérer l’audimat, parce que, figure-toi, l’avenir de nos enfants et les espoirs de l’audimat sont escomptés sur les valeurs de l’olympisme. Nous avons misé gros pour que l’univers entier célèbre comme il faut l’esprit de compétition. Nous défendrons bec et ongles le droit naturel de l’univers entier au retour sur investissement. Chris McBride, avant de te tirer une balle dans le pied, prends la mesure du merdier dans lequel tu vas te mettre.

Chris McBride court le risque de se mettre dans un sacré merdier.

Pourquoi ?

1 – Les sportifs concourant pour l’Amérique du Nord, c’est la Rupert & Rupert, l’âme de la finance mondiale.

2 – Sportifs concourant pour l’Amérique du Sud : Rupert Universal (matières premières, hi tech, médias, BTP).

3 – Sportifs concourant pour l’Europe : Universal Service (assurance, transports, culture, télécommunication, éducation, commerce, santé, armement, sécurité).

4 – Sportifs concourant pour l’Océanie : les marques rescapées Elégance-de-Robert-Malgrain™, Pretty Kyoko™® et Jr DeLuxe™®©.

5 – Sportifs concourant pour l’Asie : la Sechuan & Sechuan (chaussettes, nuoc mam, piles électriques, jeux de société, cd vierges, fers à béton, café soluble, détergents, riz parfumé, rollers, fleurs en pot, vaisselle émaillée, pianos droits, parfums exotiques, sucre vanillé, cages à oiseaux, semelles compensées, peinture acrylique, écrans plats, linge de maison, jumelles de marine, meubles d’osier, bonnets de bain, planches à voile).

Toute la richesse du monde. Toute l’étendue de la vie.

– Et l’Afrique, qui a misé sur l’Afrique ?

– L’Afrique ? tiens, c’est vrai, qui a misé sur l’Afrique ?

Les décisions du COMERCIRI sont soumises à une instance de régulation, l’Autorité mondiale d’éthique et de normalisation (AMEN). l’Autorité mondiale d’éthique et de normalisation (AMEN) a pour cahier des charges de faire respecter «  la concordance entre les valeurs universelles de l’olympisme et la collecte des moyens nécessaires à l’organisation des jeux ».

L’âme d’AMEN est chiffonnée par le désintérêt des sponsors vis-à-vis de l’Afrique :

– Afrique amie, le désintérêt du monde économique pour tes qualités sportives me chiffonne.

– Nous, non ! Nous on est très contents comme ça ! tous nos sportifs ont trouvé preneur. maillots, chaussures, billets d’avion, nationalités d’emprunt, entraîneurs, équipements, salaires, climatisation, vraiment ils ne manquent de rien.

– Afrique amie, tes sportifs ne concourront pas sous tes couleurs et ça me chiffonne.

– Vous faites pas de mauvais sang ! vous savez, pour nous l’Afrique, la couleur, c’est surtout des emmerdements, on n’y tient pas tant que ça.

– Vraiment, ça me chiffonne

– Puisqu’on vous dit qu’on s’en fout. Tout est réglé. On a tout arrangé pour le mieux. On est content comme ça. Alors, s’il te plait, viens pas gâter l’affaire !

AMEN ne supporte pas d’avoir le cœur en tapon. AMEN élabore un compromis acceptable entre le retour sur investissement, les valeurs de l’olympisme et le décrochage éthique de l’Afrique.

– Afrique amie, comme tu aimes à le dire, bienvenue au rendez-vous du donner et du recevoir. Tu auras comme tous les autres ta moisson de médailles. Pour toi et pour toi seule, j’élève le pilage du mil, le pilotage de pirogue, la lutte mandingue et la danse zouloue au rang de disciplines olympiques de plein exercice.

Le COMERCIRI entérine le compromis :

– Afrique féconde en savoureux proverbes, comme tu aimes à le dire, un sportif sans sponsor, c’est un silure sans marigot. Réjouis-toi : le bouillon cube Dumbo, le stylo Plic, les djembés Boum Boum et la moustiquaire imprégnée Sosofagalan acceptent de fournir maillots, chaussures, billets d’avion, entraîneurs, équipements et salaires aux athlètes des quatre nouvelles disciplines olympiques découpées pour toi sur mesure.

– Et les nationalités d’emprunt, on n’a plus droit aux nationalités d’emprunt ?

– Quand elle a rempli de miel ses greniers, la fourmi n’émigre pas chez les termites.

– Oui mais la chèvre qui s’est longtemps fait enculer par l’éléphant, même si l’éléphant vient avec un pot de vaseline, elle hésitera à lui présenter le fion.

– C’est à prendre ou à laisser.

– D’accord, te fâche pas, on va faire comme tu voudras.

Chris McBride refuse tout sponsor, toute marque sur ses vêtements, toute manipulation sur son corps.

Chris McBride veut rester dans la vérité de lui-même :

– Quand je ne me sens pas dans la vérité de moi-même, le disque me tombe des mains.

– Chris McBride, si on se mariait ?

– Le mariage, je m’en fous.

– Chris McBride, si je t’emmenais au Mali et que là-bas, on se mariait. si on se mariait là-bas et que tu deviennes malien comme moi. si par mariage nous faisions du lancer du disque un sport aimé du Mali.

– Je ne veux pas jouer pour Rupert & Rupert, je ne veux pas jouer non plus pour les cubes Dumbo, ni pour le stylo Plic, ni pour les djembés Boum Boum, ni pour la moustiquaire imprégnée Sosofagalan. Dumbo, Plic, Boum Boum, Sosofagalan, Sechuan, Rupert, ça me fait tomber le disque des mains.

– Ce que je suis, ce qui monte en moi, ce qui monte de moi quand je t’imagine glorifiant mon pays natal sur le stade, ça aussi tu t’en fous ?

– Non, ce que tu es, ce qui monte de toi, ça je ne m’en fous pas.

 

SAISON 3, épisode 3/ Jambons et saucisses

Ben-Jonhson

Personne n’est en mesure d’en revendiquer la propriété intellectuelle, sa date et son lieu d’émergence non plus, mais le fait est là : dans la période de qualification des JO de Cuba, l’ironie populaire se met à nommer « jambons » les athlètes officiels du spectacle sportif officiel. Ceux qui ont été achetés à leurs pays après mises à l’enchère. Ceux dont l’élevage a été confié aux puissances réunies dans le COMERCIRI. Ceux dont le corps, la morale, les déclarations, les amours, les péchés, l’existence entière sont vouées à glorifier l’esprit de compétition.

Jambons pourquoi ?

Regarde ce qu’est devenu le corps des athlètes officiels du spectacle sportif officiel, tu comprendras.

Si t’es pas jambon, t’es saucisse. Chris McBride est saucisse.

L’avion descend sur l’aéroport Président Modibo Keïta Bamako-Sénou. De ma vie, je ne suis jamais descendue sur l’aéroport Président Modibo Keïta Bamako-Sénou. Je suis montée de l’aéroport de Bamako-Sénou. Descendue, jamais encore. Il vient de pleuvoir. L’air est chargé d’une ferme odeur latéritique, une odeur de chaud. J’avais oublié.

Est-ce que je ne me suis pas trop éloigné de mon enfance ?

– Chris, c’est l’odeur de mon enfance et je l’avais oubliée. Mon enfance m’est devenue complètement exotique.

– Comment tu as fait pour t’éloigner de ton enfance ? Est-ce que c’est même possible?

– Marions-nous !

Les sociologues de l’époque identifient deux phénomènes. D’abord l’appellation sport-jambon prend. Ça court sur le net. Ça se dit dans les cours. C’est mondialement disséminé. Ça se répand comme un virus. Les classements parallèles se multiplient. Le net dédaigne les hallucinants records jambon. Les modestes records saucisse y provoquent l’enthousiasme. Sur le net, évite d’être catégorisé jambon. Si tu es catégorisé jambon sur le net, t’auras beaucoup de mal à faire prendre tes performances au sérieux.

Ensuite, l’exil de Chris McBride sur Bamako. Ça plait. Ça fait école.

Le marathonien Daoud Farès (israël) est le premier contaminé. Il est physiquement jambon, surtout les mollets, mais moralement saucisse. En réalité, ses mollets-jambon sont cent pour cent bio. Hypertrophie naturelle. Daoud Farès, un cœur tendre, ne supporte pas les quolibets qui assaillent ses jambons bios sur le net. Pour lever toute ambiguïté, il rejoint Chris McBride, saucisse emblématique, et se fait Malien.

La Française Gréta Nguyen est physiquement saucisse mais pathologiquement jambon. Sa veine cubitale pète par trois fois. Spontanément. Elle prend peur, vire de bord, choisit la désintoxication bamakoise.

Environné de musique suave et de nuages cotonneux, l’archange Djibril apparaît au néo-tchèque Franz-Ousmane ag Ahmed en plein match de tennis sur table :

– Au nom de Dieu-tout-puissant-al-rahman-al-rahim et de Mohamed-son-prophète-la-bénédiction-de-Dieu-soit-sur-lui, quitte l’équipe tchèque de tennis de table, Franz-Ousmane ag Ahmed, et reviens au pays de tes pères : ton biceps de droite est en train de devenir jambon, le jambon est haram, reviens !

Franz-Ousmane ag Ahmed rapatrie ses raquettes au Mali.

L’Association des Femmes Africaines pour le Partage des Tâches Ménagères (AFAPTM) prend au sérieux la classification du pilage de mil comme discipline olympique reconnue. Elle lance les éliminatoires. C’est un joyeux succès partout. Si bien que l’Afrique commence à faire bonne figure. En tout cas sur le net.

Notre mariage est célébré comme une fête nationale. Un événement panafricain.

– Kadiatou Sakiliba, acceptez-vous de prendre Chris McBride ici présent pour époux ?

– J’accepte !

– De faire de lui votre horizon parfumé ?

– C’est fait !

– Votre aimant magnétique ?

– C’est fait !

– Votre pirogue à travers les flots ?

– C’est fait !

– Votre champion olympique ?

– C’est fait !

– Votre dieu grec ?

– C’est fait !

– L’autorisez-vous à vous envahir l’âme ?

– C’est fait !

– Le corps aussi ?

– C’est fait !

– Kadiatou Sakiliba ici présente, acceptez-vous de vous en remettre à Chris McBride pour toute aimantation de l’univers, pour toute cristallisation de l’air et du ciel, dans toute mise en lumière de la beauté des choses, dans toute mise en musique de la beauté des choses ?

– C’est fait !

Renversement des climats. L’air flotte sur l’Afrique d’une façon nouvelle, tranquille, légère. Tu marches dans cet air-là, tu te sens bien, tu ne te préoccupes même plus de ceux qui t’observent.

Ça n’est pas un raz-de-marée, mais significatif tout de même. Des athlètes significatifs choisissent l’Afrique comme nationalité d’emprunt.

La sprinteuse américaine Christina Martinez rejoint le Nigeria. Toute l’équipe coréenne de volley sur plage jouera sous les couleurs du Mozambique. Révoltés par l’obligation de substituer au logo de la couronne le blason des laitages Roi-deFrance™, le prince de Galles et son cheval choisissent le polo ghanéen. L’haltérophile monténégrin Branko Milevic se déjambonne au Togo.

Rares, mais adulés, des sportifs africains d’envergure virent saucisses et font leur retour au pays. Même ceux, plus nombreux, qui enrichissent les mieux dotées des grandes équipes-jambons, on n’en fait pas un cas :

– Tant mieux pour eux. Tant mieux pour leur famille. Tant mieux pour leur ministre de la Jeunesse et des Sports. De toute façon, un mensonge dont tout le monde sait que c’est un mensonge, ça ne fait pas grand mal à la vérité. Allez-y les sœurs, allez-y les frères, nous les Africains, on fait pas l’apartheid entre les saucisses et les jambons.  

Même l’affront des disciplines olympiques spécialement découpées pour l’Afrique, c’est pris avec le sourire :

– Pourquoi pas la lutte mandingue ? Les Gréco-Romains ont droit à la lutte Gréco-Romaine, non ? Nous les Africains, on n’est pas contre les Gréco-Romains. tant mieux pour les Gréco-Romains. Allez-y les Gréco-Romains, toute l’Afrique est derrière vous !

Surtout le concours de pilage de mil. Le concours de pilage de mil fleurit sur tout le continent. Les jeunes filles, les femmes, même les vieilles femmes, quelques hommes. De trois catégories initialement prévues, on passe à huit : pilage de petit mil, pilage de gros mil, pilage pour farine, pilage pour semoule, pilage en intérieur, pilage en plein soleil, pilage par équipes. Le pilage par équipe est réservé aux familles polygames. Huit catégories. Vingt-quatre médailles promises à l’Afrique.

– Kadiatou Sakiliba, pourquoi tu ne me dis rien sur Bougoublé ? pourquoi tu ne m’emmènes pas voir Bougoublé ?

– Ne me parle pas de Bougoublé, Chris McBride. Bougoublé, je m’en fous.

– Toi qui ne te fous de rien, Bougoublé, tu t’en fous ?

– L’air est opaque sur Bougoublé.

– Kadiatou Sakiliba, Bougoublé c’est la tombe de tes parents. toi qui pries en toute occasion, pourquoi tu ne m’emmènes pas, que nous priions ensemble sur la tombe de tes parents, à Bougoublé ?

– Bougoublé n’existe plus, Chris McBride. Bougoublé est un trou noir où tu n’es pas le bienvenu.

– Toute ton enfance est là-bas.

– Ni justice, ni funérailles, ni larmes, ni tombe, ni deuil, ni condoléances, ni nostalgie. mon horizon s’est englouti tout entier dans le siphon noir de Bougoublé. tout l’horizon de mon enfance. tout attendrissement sur mon enfance. toutes enfances confondues.

– Même moi le piétineur de mère, j’ai trouvé la force d’aller m’incliner sur la tombe de Mrs McBride.

– J’ai vécu, moi, ce que c’est qu’avoir sa mère pour horizon et je l’ai vécu à son heure. Ma mère a cessé d’être mon horizon. Mon horizon, c’est toi, Chris McBride et quand tu me dis des choses comme ça, tu me fais peur.

– Que s’est-il vraiment passé sous confinement prophylactique ?

– Chris McBride, tu es un enfant. Les enfants font le mal en croyant faire le bien et ça me fait peur. Moi, le mal, je l’ai vu pousser sous confinement prophylactique, dans les profondeurs même de mon âme quand mon âme était enfant. ça me fait peur.

– N’ai pas peur, je suis là.

– Tais-toi ! Quand tu dis des conneries comme ça, tu me fais peur.

SAISON 3, épisode 4 / Les New-Olympiades de New Olympia

0a6c39c0cfa228d9ab346fafa2e350ff

Chris McBride avance dans le stade olympique de New Olympia.

Chris McBride est vêtu de blanc.

Pour les cubes Dumbo, les stylos Plic, les djembés Boum Boum et la moustiquaire imprégnée Sosofagalan, Chris McBride a dit non. Même pour le drapeau du Mali, Chris McBride a dit non.

– Je veux y aller nu.

– Nu, c’est impossible.

– Alors j’irai en blanc.

Le Mali insiste :

– Passeport du Mali, drapeau du Mali ! C’est logique.

– Je hisserai le drapeau du Mali dans les cœurs, mais mon corps parlera seul.

– Le drapeau, tout le monde le met.

– Pourquoi tu veux faire comme tout le monde fait ?

– Je sais pas, il faut bien qu’on commence à vendre notre image.

– Et tu la vends combien ?

– Bon ! D’accord.

Chris McBride avance dans la lumière de son pur habit blanc, de son corps pur, de son enfance intacte, de sa vérité du coeur.

Chris McBride aimante le stade tout entier.

Il aimante le net tout entier.

Même la télévision, il l’aimante.

Chris McBride passe le premier tour.

Il passe le second tour.

Chris McBride se place dans le tour ultime, toutes catégories confondues.

– J’ai franchi le record du dieu grec Phayllos de Crotone, 95 pieds, 29,29 m, je veux aller plus loin. J’ai franchi le record de Martin Sheridan, 43,89 m, je veux aller plus loin. Al Oerter, toi le dieu crucifié qui trouva dans tes blessures mêmes une force de 69,46 m, toi aussi je franchirai ton fabuleux record.

– 74,08 m, le record de Jürgend Schult, tu n’en parles pas ?

– Le record de Jürgend Schult, je m’en fous.

L’équipe panafricaine de pilage de mil est championne du monde de popularité sur le net. Elle réinvente le sport. Elle réinvente la lumière du sport, la musique du sport. Elle manifeste la pure humanité des gestes humains, leur humaine fantaisie, leur utilité, leur inutilité, leur destin, leur arbitraire, leur pure beauté. Elle est beauté.

– Après ça, on va toutes s’acheter des moulins. Il paraît que les djembés Boum Boum font aussi des moulins, les moulins Vroum Vroum.

– Non, tu te trompes, c’est Plic qui fait des moulins, les moulins Plic.

– Plic ou Vroum Vroum, on s’en fout, du moment qu’on est débarrassées du pilage de mil.

– Sauf en compétition.

– En compétition, on continue.

– On n’arrêtera jamais.

– On convertira la planète.

– On inventera des rythmes nouveaux.

– Pilage de mil avec claquement de mains

– Pilage de mil avec lâcher de pilon.

– Danse acrobatique.

– Sprint.

– Endurance.

– Pilage de mil sous parité hommes femmes.

– Sous parité Noirs Blancs.

– Pilage de mil avec dégustation générale.

– Pour le fun.

– Banquet planétaire des mange-mil sous parité hommes femmes.

– Jeunes et vieux.

– Noirs et Blancs.

– Fin des faims.

Dès le premier jet, le Maldivo-Américain Ahmad « Bill » Munir égale le record mythique de Jürgend Schult, le mythe des records jambons. Jürgend Schult, République Démocratique Allemande, 1986, 74,08 m. Jürgend Schult, l’emblème toutes catégories du sport jambon. Les hauts parleurs hurlent l’hymne-jambon. On s’y attendait trop : le reste du stade reste froid. Dix jets plus tard, le Sino-Américain Li Yun « Superburger » explose le record d’Ahmad « Bill » Munir et Jürgend Schult à 75,22 m.

On ne voit que Chris McBride.

Toute lumière vient de lui.

Son enfance.

Sa vérité.

Son habit sans tache.

Son incandescence.

Chris McBride. premier essai. mordu.

Chris McBride, second essai à 68,82 m.

Troisième essai.

Chris McBride trempe son âme au feu.

Il la plonge dans la souffrance d’Al Oerter son dieu crucifié.

Il trempe son éternelle enfance dans la crucifixion du Lady Bird.

Dans les stigmates de Saint Micha d’Assises.

Dans l’engloutissement d’Oussouby Sissoko et de Diarafa Kanouté, mes horizons perdus.

De son regard aimanté, Chris McBride aimante l’horizon.

L’horizon aimante le disque.

Chris McBride pivote sur l’axe du monde.

Son bras dessine l’Afrique.

Son disque ouvre le ciel.

Chris McBride : 69,52 m.

Chris McBride, le Malien bio, franchit le record qu’il voulait franchir, le record bio, le record vrai, le record d’Al Oerter, dieu du disque.

Chris McBride remporte la médaille de bronze, New Olympiades de New Olympia.

Le stade est debout.

L’afrique est en larmes.

Je tombe dans les pommes.

La finale du pilage de mil est organisée comme une récréation. Les officiels du COMERCIRI n’y sont pas. Ils ont profité de l’entracte pour aller se détendre dans Cuba-fumeur. Dommage. Le pilage de mil aimante Cuba-fumeur. Cuba-fumeur ferme ses principales attractions et monte vers le stade. Le syndicat des travailleuses et travailleurs du sexe (stts™) a déclaré la journée fuckingless. Le train fantôme « nuit prolétarienne & brouillard communiste® » a décroché les wagons. pas un seul vendeur de cigares. Même le shit, tu en trouves difficilement. Même la coke. Même le coke. Tous veulent voir l’Afrique.

En Afrique, la journée est chômée-payée. Le continent s’est assis devant sa télé. Il ne répond plus aux appels de l’extérieur.

Hors d’Afrique, peu de chaînes retransmettent, mais celles qui retransmettent frisent les taux d’audience du football ou du sprint. Sur le net, c’est la folie. Bonne pioche pour les cubes Dumbo, le stylo Plic, les djembés Boum Boum et la moustiquaire imprégnée ! Les officiels du COMERCIRI l’ont mauvaise.

Le lancer du disque est un sport né chez les Blancs. Pour la remise des médailles, les officiels du COMERCIRI sont là. La foule aussi. Chacun remarque, c’est facile, l’immense popularité de Chris McBride. Mais ni l’ivresse de l’applaudimètre, ni le vertige de l’audimat, ni même la rumba boursière des actions Dumbo, Plic, Boum Boum ou Sosofagalan ne font l’événement.

Ce qui fait l’événement, c’est le geste de la petite Françoise Doucet. La petite Françoise Doucet a été sélectionnée entre mille par le COMERCIRI pour présenter les fleurs officielles à l’officielle médaille de bronze.

La petite Françoise Doucet donne les fleurs à la médaille de bronze.

La petite Françoise Doucet fait deux pas en arrière, comme prévu par le protocole.

Elle hésite.

Elle revient.

Elle enlève de son cou sa médaille en or, sa médaille de baptême.

À Chris McBride, elle dit :

– Chris McBride, ma médaille d’or, c’est toi !

Épidémie planétaire.

Des milliers de médailles d’or, de l’or sous toutes ses formes, sous toutes ses lumières, poudre d’or, chaînes d’or, bracelets d’or, pépites d’or, boucles d’or, fils d’or, feuilles d’or, pièces d’or, cheveux d’or, paroles d’or, boutons d’or, tout ce que l’or peut dire, tout l’or que peut donner la joie, tout l’or que peut charrier la poste…

Natacha Jourkov ressemble à des milliers d’autres. Elle envoie sa croix d’or depuis Nijni-Novgorod, en Russie :

– Ma grand mère l’a portée pour qu’elle lui donne un garçon, elle n’a eu que des filles. Ma mère l’a portée pour qu’elle lui donne un garçon et elle n’a eu que moi. Je n’ai que toi. Prends-la !

 Au nom des Papous de Bougainville, Jerry Miriung offre la pépite « Caillou du Balbi », deux cent vingt-sept grammes :

– Au commencement, notre île aimait la paix. Puis le volcan Balbi a craché ce caillou dont nous ignorions la malfaisance. À cause de l’or, nous avons eu la discorde. Toi qui change l’or en bronze, libère-nous !

Au Mali, les gens ne disent pas Chris McBride. Ils disent Kri Sissoko. Sissoko parce que c’est le masculin mon nom. Le Mali nous couvre d’or.

– Kri Sissoko, il y a six cents ans, Kankou Moussa, roi du Mali, est allé distribuer notre or aux Arabes de La Mecque. Pour ça, nous lui en voulons. Kri Sissoko, aujourd’hui tu submerges notre Mali sous les médailles d’or. Pour remerciement de cet or que tu nous ramènes, prends cet or.

– Chris McBride, tout cet or !

– L’or, je m’en fous.

– T’en fous pas, Chris McBride, tu ne sais pas de quoi demain sera fait.

En ligne vendredi 9 février 2018 : saison 3 épisode 5 – Une drôle d’année

Licence Creative Commons
Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Partage dans les Mêmes Conditions 3.0 France.

 

Publicités