L’ABOLITION DE LA PUBLICITE – Roman en ligne à partager sans frais.

Un 14 juin dont chacun a gardé le souvenir, le référendum décrétant l’abolition de la publicité est adopté par 57 % des citoyens de l’Union Européenne. Kadiatou Sakiliba a joué un rôle central dans cet aboutissement. Dans un récit qui prend par moments la forme d’une méditation, la jeune femme apporte son éclairage, très personnel, sur les bouleversements qui ont conduit à ce retournement de civilisation. Ce texte a été trouvé dans son unité informatique, un mois et sept jours après sa mystérieuse disparition. Pour une raison qu’il est difficile de cerner, les chapitres 13 à 22 en sont perdus. Il nous a néanmoins semblé utile de livrer tel quel le fichier recueilli. Nous nous sommes simplement autorisés à inclure quelques informations relatives à la période couverte par les chapitres perdus, informations nécessaires à la compréhension de la suite.

Un récit de Jean-Louis Sagot-Duvauroux

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Ce feuilleton en ligne est publié sous licence Creative commons (libre pour tous usages non commerciaux sous réserve de citer la source) et ouvert à des développements participatifs (textes, images, musiques, événements…) 

 

SAISON 1, épisode 1/ La nuit de la femme blanche

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Une nuit noire.

Une femme blanche.

Elle frappe à la porte du dispensaire de Bougoublé-coton, région de Sikasso, République du Mali.

Le Dr Sissoko lui ouvre.

– Je suis enceinte. Je souffre. Délivrez-moi.

– Enceinte ? Ça ne se voit pas, Madame !

– Enceinte de sept mois.

Elle se délivre d’une enfant minuscule entre les mains du Dr Sissoko.

Le Dr Sissoko ne donne pas deux jours de vie à l’enfant nouveau-né.

Moi.

Cette enfant n’a pas accumulé l’énergie qu’il faut. Elle ne vivra pas deux jours. Pas à Bougoublé.

Le Dr Sissoko m’emmène dans sa chambre d’homme pour veiller sur ma mort et l’apaiser. Il laisse la femme dans l’ombre rousse du dispensaire. La femme se lève dans sa nuit de couches, sa nuit rousse. Elle fuit. Elle est mangée par les rues obscures. Sans rien laisser d’elle. Sans rien laisser d’autre que cette absence, ce corps blanc, ce signalement sur mon corps à moi, mon corps blanc. On ne l’a jamais retrouvée. Si elle vit, la foule des Blancs l’a reprise et mangée.

Je ne la cherche pas.

Le premier jour, je ne meurs pas. Le second jour non plus, je ne meurs pas. Jusqu’au septième jour, je ne meurs pas. Le septième jour est le jour du baptême, je ne meurs pas. L’imam ouvre le livre des Hadith de notre saint prophète sur une page qui mentionne le nom de Kadidja, son épouse bien aimée. Chez nous, au Mali, nous aimons bien les noms qui finissent par ou. Kadidja : Kadiatou

Le nom de l’enfant sera Kadiatou.

Je reste en vie.

Kadiatou Sakiliba.

Le nom de ma lignée, en vérité, ça n’est pas Sakiliba, c’est Sissoko. Tu es un père de la famille Sissoko, si tu as un garçon, il est Sissoko. Mais si tu as une fille, tu peux lui donner comme nom de famille Sakiliba. Ou Damba. Ou Sissoko bien sûr. Tu choisis. Mon père est Sissoko. Dr Oussouby Sissoko. Pour me nommer dans la lignée des Sissoko, il choisit Sakiliba. Mon nom de famille est au féminin.

J’aime bien.

Mon père et ma mère, Dieu ne leur a pas donné d’enfants sortis d’eux. Ils s’aiment tendrement. Ils ne veulent pas rompre leur amour à cause de cette volonté de Dieu.

Mon Dieu, tu nous as conduits l’un vers l’autre, que ta volonté soit faite. Tu ne nous as pas donné d’enfants. Que ta volonté soit faite. Dans ta miséricorde, tu nous permets la polygamie. Nous te rendons grâce, mais nous n’en userons pas parce que nous nous aimons suffisamment pour vivre sans enfant sorti de nous.

Ils m’adoptent en bonne et due forme. Kadiatou Sakiliba, fille de Dyarafa Kanouté teinturière à Bougoublé-Jardins et d’Oussouby Sissoko médecin à Bougoublé-Coton.

Je reste en vie.

Ils m’aiment tendrement. Ils me protègent. J’atteins l’âge de treize ans. Je les regarde et je les admire. Puis je les compare avec les autres de Bougoublé et je les admire davantage encore.

Je reste en vie.

Depuis l’indépendance, le géant malien du coton, autant dire le géant de l’économie malienne, c’est la CTF, l’ancienne Compagnie Textiles France, devenue par nationalisation Compagnie Textiles Mali. La mode des sociétés publiques passe. La CTM est achetée, revendue, rachetée jusqu’à être acquise par la Sechuan & Sechuan et devenir la S&S CTM.

Au bénéfice de ses salariés et des planteurs ayant souscrit avec elle un contrat d’exclusivité commerciale, la S&S CTM crée le service « Rationalisation sanitaire ». Mon père, le docteur Oussouby Sissoko tient à Bougoublé le petit dispensaire mis en place par la S&S CTM dans le cadre du service « Rationalisation sanitaire ». Je nais d’une femme blanche dans la rousseur de « Rationalisation sanitaire ».

Ce que dit la S&S CTM sur l’amour rationnel qu’elle porte à la main d’œuvre malienne, l’âme de ce qu’elle dit, je l’ai vécu dès l’enfance et ça s’est gravé dans ma mémoire :

Elle dit :

– Main d’œuvre malienne, je me suis prise d’amour pour toi. Tu es robuste, dure à la tâche, tu sais que vingt-sept grammes de poisson sec par jour et par personne constituent un apport protéinique adéquat si le mil est en quantité suffisante. J’aime ça.

 Elle dit :

– Je remplace ton mil insipide par mon riz succulent. Ton riz est en quantité suffisante parce que je t’en fais venir d’Asie pour un prix adéquat. Le terrain que tu ne cultives plus en mil, tu t’associes à nous pour le planter en coton. Tu apportes ainsi une réponse adéquate à la demande du marché en fibres textiles premier choix. Tu es utile au monde. Le salaire que tu tires de ta libre association avec moi, je l’ai calculé pour que tu puisses combler de riz d’Asie ton appétit d’Africain, toi et ta nombreuse famille.

 Même les recettes qui nous plaisent, la S&S CTM les connaît, même les espèces de poissons qui nous plaisent, même le silure, ce poisson qui nous plaît :

  Je n’ai pas oublié l’apport protéinique. Nous avons ensemble construit l’usine qui sépare le coton graine du coton fibre, moi le plan, toi les murs. L’usine, c’est du terrassement. Du terrassement, donc des trous. Les trous font des mares. J’y introduis le fameux silure du Sechuan à putréfaction rapide. Par génie génétique, nous adaptons le fameux silure du Sechuan aux conditions locales. Naît ainsi le fameux silure de Bougoublé, aveugle et sans nageoire. Je le gave au coton graine hypercalorique OGM 78-723 B™. Il ne voit pas. Il ne bouge pas. Il est obèse. Même pour un garçon de dix ans, l’attraper, c’est un jeu. Main d’œuvre malienne, tu as beaucoup de garçons. Les garçons sont joueurs. Je leur donne ce jeu. Je n’oublie pas tes filles et tes femmes, la plus belle partie du monde. Construction de l’usine à nuoc mam, moi le plan, toi les murs. Emplois réservé aux filles et aux femmes du coton. Fais les comptes : silures obèses à putréfaction rapide, donc jus copieux pour le nuoc mam, donc développement de l’export. Tes filles et tes femmes sont utiles au monde.

La S&S CTM, tu voudrais l’arrêter quand elle parle. Tu ne peux pas. La S&S CTM, elle a toujours quelque chose à dire. Elle couvre ta voix :

Pour la consommation locale : boues résiduelles protéinées. Tu dessèches les boues, tu les doses en tablettes sur une base protéinique équivalente à vingt-sept grammes de poissons séchés, un peu de pub, des prix cassés, tu t’empares du marché. Bénéfices secondaires : baisse de la pression piscicole sur le fleuve, donc protection de la faune sauvage, donc robustes pêcheurs désormais disponibles pour les champs de coton, eux et leurs nombreuses familles.

 La S&S CTM, elle prévient même tes préventions :

 – Vêtir ceux qui sont nus, nourrir ceux qui ont faim, occuper sainement la jeune génération… Main d’œuvre malienne, cette fois, tu participes en grand à l’aventure planétaire du développement.

Le riz thaïlandais, le coton graine et le coton fibres, le jus de silure pour le nuoc mam, la S&S CMDT s’en occupe en direct. Mais le traitement des boues résiduelles, elle le confie à Jeff Bagayoko, un opérateur local.

– Opérateur local, je te loue à bail le traitement des boues résiduelles protéinées. Je te livre les boues. Je te cède la recette. Tu me paies le bail. Ce que tu touches en plus, tu l’empoches.

La recette acquise à bail par l’opérateur local dit comment tirer des boues les protéines alimentaires. Comment les doser sans pertes. Comment les conditionner sans fuite. Comment les commercialiser avec profit. Ce que ne dit pas la recette, c’est ce qu’on doit faire des boues qui restent, les boues qui ne sont pas utiles au monde. L’usine de traitement des boues protéinées, c’est du terrassement. Du terrassement, donc des trous. Dans les trous, l’opérateur local verse le résidu du résidu des boues.

L’air de Bougoublé sent la merde.

L’eau de ses puits sent la merde.

L’eau de ses robinets elle aussi sent la merde.

Bougoublé sent la merde parce que le résidu du résidu des boues, c’est de la merde et que cette merde s’est enfoncée jusque dans l’âme du sol de Bougoublé, jusque dans ses eaux intérieures, sa source de vie.

 

SAISON 1, épisode 2/ Confinement prophylactique

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La prionite invasive des hématies, dite anémie du poisson-chat, émerge à Bougoublé un 18 mars, par 47 ° centigrades.

Trois premiers malades.

Tu dirais que ton sang se transforme en eau.

Tu deviens gris.

Ta voix change.

Une crampe mortelle te broie les muscles, dont le cœur.

Tu meurs dans cette souffrance.

Dix jours plus tard, l’arrondissement de Bougoublé est placé sous statut spécial conformément au dispositif mitilaro-sanitaire inscrit dans le protocole additionnel « confinement prophylactique ».

Maladie émergente.

Alerte rouge.

Au-dessus du protocole additionnel « Confinement prophylactique », il y a le protocole central « Thérapie foudroyante ».

Le protocole central « Thérapie foudroyante » déploie en trente-six heures les moyens scientifiques et thérapeutiques les plus modernes sur la zone d’apparition de l’infection nouvelle. Il s’applique dans les Etats disposant d’une infrastructure médicale homologuée et s’acquittant d’une cotisation équitable calculée au prorata du nombre d’habitants. L’infection nouvelle est alors médicalement foudroyée.

Le Mali ne remplissant pas les conditions nécessaires, le protocole central « Thérapie foudroyante » ne s’applique pas à Bougoublé. Les pays qui ne remplissent pas les conditions nécessaires bénéficient du protocole additionnel « confinement prophylactique ». Ils transfèrent momentanément leur souveraineté à la FICP (Force internationale de confinement prophylactique). La zone d’émergence de la maladie est militairement isolée du monde. Le mal n’en sort pas. Les malades non plus. Les bien portants non plus. Les pays entrant dans cette catégorie sont dispensés de cotisation.

L’ensemble du dispositif est géré, sous la protection des grandes démocraties, par le cartel mondial de sociétés d’assurance et de laboratoires pharmaceutiques (SANITAS Universal) qui en a proposé le principe. Ce que dit le cartel SANITAS Universal pour nous consoler, je l’ai vécu, je m’en souviens :

– Il fallait une offre réaliste pour répondre à la demande mondiale en solidarité. Nous l’avons construite, nous, SANITAS Universal. Et nous en sommes fiers. Pourquoi fiers ? Fais les comptes. Thérapie foudroyante foudroie l’infection. Toutes les guérisons possibles, toute la prévention possible s’abattent sur le mal. Solde sanitaire positif. Confinement prophylactique confine hermétiquement le mal dans la zone militarisée. La mort y est gardée prisonnière. Elle n’en sort pas. Solde sanitaire positif. Positif dans les deux cas. Toutes choses restant égales par ailleurs.

Le 31 mars au matin, Bougoublé est encerclée par la Force internationale de confinement prophylactique (FICP). Le 31 mars au soir, les ressortissants des pays où s’applique le protocole central « Thérapie foudroyante » sont évacués par hélicoptère. Le reste de Bougoublé reste à Bougoublé sous statut spécial comme prévu dans le protocole additionnel « Confinement prophylactique ».

Tu es dans la ligne soustraction du solde sanitaire.

Tu sors de la ville, la FICP te tue.

Tu restes dans la ville l’anémie du poisson-chat te tue.

Les vivres tombent du ciel.

Soustraction des faibles et des lents.

Soustraction par lynchage de l’opérateur local.

Les maigrichons, les paludéens, les vieilles dames, les stocks de silures rescapés, les stocks de tablettes protéinées, les chiens errants, tous les animaux errants, tous les smartphones sans héritiers, même les portes et fenêtres, même les fils électriques, même les cartes d’identité sans héritiers, les perspectives d’avenir, les chuchotements rieurs, les amitiés fidèles, tous les sentiments humains, toute supplique à Dieu, toute miséricorde de Dieu : soustraction ! Mais le solde sanitaire est positif. Toutes choses restant égales par ailleurs.

Le 3 avril à douze heures dix-sept, mon père meurt dans cette souffrance. Il laisse ma mère dans cette souffrance. À quatorze heures vingt-trois, ma mère meurt. J’ai treize ans.

Je reste en vie.

Pourquoi tu me regardes avec cet air gêné ?

Pourquoi tu te tripotes les doigts au lieu de me prendre dans tes bras et de me consoler ? Parce que nous n’enterrons plus nos morts ? Parce que nous fermons nos maisons derrière nos morts, sans condoléances, sans funérailles, sans enterrement, sans prière à Dieu ? Parce que nous nous enfonçons dans le confinement comme des poissons aveugles s’enfoncent dans la boue des boues ?

Telle que tu me vois, même si tu dis que je mens, moi je sais : mon père et ma mère étaient immenses. De toute l’immensité de leur corps immense, ils barraient la route à la sauvagerie.

Je n’imaginais même pas que ça existait, tu comprends, la sauvagerie. Leurs deux corps occupaient tout l’horizon. Ils faisaient barrage aux poissons limaces, aux boues résiduelles, à l’import-export, à l’opérateur local. C’étaient deux êtres parfumés. Sous leur ombrage, la puanteur des boues, tu ne la sentais même pas. Solde positif, solde négatif, tu savais tout de suite que ce n’était pas les bons mots !

Ils remplissaient le monde sans soustraction possible, sans solde envisageable.

Le 3 avril à douze heures dix-sept, mon père meurt. À quatorze heures vingt-trois, ma mère meurt. J’ai treize ans. L’horizon s’est vidé de lui-même.

Je reste en vie.

Écoute ! Je vais te dire ce que tu peux faire pour moi, toi qui es de l’autre côté du confinement, là où les morts reçoivent des funérailles. Un, ne sois pas gêné, parle ! Deux, ne cherche pas à personnaliser ce que tu vas dire, tu ne me connais pas, je ne suis pas quelqu’un pour toi, je suis juste une situation, une idée de petite fille malheureuse. Tu ne trouveras rien à dire de consolateur, rien de juste à dire sauf ce qui se dit dans ces cas-là, rien d’humain sauf présenter tes sincères condoléances dans les formes d’usage. À l’intérieur du confinement, il y a seulement la peur muette, le hurlement sauvage et le jus des morts qui coule sous les portes fermées. À l’intérieur du confinement, les sincères condoléances, n’y compte pas.

Alors je colle mon oreille sur la paroi du confinement pour entendre malgré tout de la parole humaine, pour ne pas perdre tout souvenir du monde humain.

Maintenant, vas-y !

Répète après moi :

Ala k’i suw hèrè, que Dieu apaise tes morts. Seulement ça. Répéter.

Ala ka hinè u fla la, que Dieu ait pitié d’eux !

Ala k’u fara dyo kunnandiw la, que Dieu les ajoute à ses bienheureux !

Encore.

Ala ka dayoro suma u yé, que Dieu rafraîchisse la terre où ils sont couchés.

Comme c’est bon !

Ala ka laharaso suma u yé, que Dieu rafraîchisse la maison qu’il leur a faite dans son paradis.

Amina ! Amina yaarabi !

Et celle-ci encore. Ala ka du sabati taabaaw ko, que Dieu sauve la famille de ceux qui sont partis. Tu la comprends, l’importance de celle-ci ?

Oui, tu comprends.

On dit que tu comprends.

On dit que tu colles ta bouche à la paroi du confinement et que tu fais exactement ce qui se fait, que tu me présentes tes sincères condoléances dans les formes exactes :

Ala ka suw hèrè, Ala k’u dayoro suma…

Si tu le ne faisais pas, si ton silence me replongeait là où je suis allée, dans la peur muette, le hurlement sauvage et le jus des morts, si la frontière du confinement qui ne laisse passer aucun corps vivant bouchait aussi le passage à l’esprit de vie, si même les sincères condoléances ne la franchissaient plus, tu sais toi-même que je n’aurais pas deux jours d’énergie pour vivre.

Alors, aujourd’hui encore, tu me présentes tes sincères condoléances. Elles franchissent le mur. Elles abolissent la soustraction. Elles abolissent l’idée même de soustraction. Aujourd’hui encore, tu considères le vide qui s’est fait sur l’horizon, tu considères le plein que j’y cherche et tu me consoles :

Ala k’an to nyogon yé, que Dieu nous garde ensemble.

Aujourd’hui encore.

Et encore demain.

Et tous les jours qui viennent.

Je n’ai l’énergie que pour deux jours d’existence, mon père l’a su dès la première heure de ma vie.

Toi aussi, tu l’as compris.

Merci !

 

SAISON 1, épisode 3/ Deux-cent soixante-sept orphelins vivants

ponts de Paris

Stitched Panorama

Personne n’entre dans la zone de confinement, personne n’en sort jusqu’au soixantième jour après la dernière atteinte de la maladie. La dernière atteinte de la maladie est constatée le 7 octobre. Le 7 décembre 2…., les survivants sont admis à sortir. Le protocole additionnel prévoit de raser la ville et de condamner le site contaminé. C’est la solution qui présente le plus de sécurité aux moindres frais. Elle est prise en charge par le cartel. Toute autre solution est au frais du pays concerné, sous la supervision des grandes démocraties. Le Mali choisit la solution sans frais.

Les pelleteuses couchent la maison de mon enfance sur mes parents morts.

Le confinement prophylactique recrache deux cent soixante-sept orphelins vivants. C’est assez spectaculaire pour provoquer la pitié, assez ciblé pour permettre la bienfaisance. Une bourse de la Sechuan & Sechuan abondée par la République française nous offre l’impossible, le passage sur l’autre rive de la planète.

Je suis blanche et je ne le sais pas.

Ou plutôt, je le sais, mais je n’en vois pas les enjeux. En d’autres termes, je sais que je suis blanche, mais j’ai encore à découvrir qu’on voit en moi une Blanche. D’abord, on me montre. La petite blanche de Bougoublé. Un sujet en or pour les médias. À treize ans, la célébrité, ça compte. En même temps, mon accent d’Afrique, mon français approximatif, mes manières tropicales font rire.

À l’arrivée de l’avion, les journalistes me demandent :

Alors, ça te fait quoi de retrouver ton continent d’origine ?

Je les regarde comme une idiote. Je ne comprends même pas ce qu’ils veulent dire.

– Tu t’appelles comment ?

– Je m’appelle Sakiliba, c’est-à-dire Sissoko, puisque mon père est Sissoko, mais comme il a choisi Sakiliba, moi aussi je préfère Sakiliba.

Ils me dévisagent comme si j’étais une folle.

Surtout la prière. Dès la fin de la sauvagerie, je me suis remise à prier. J’aime prier. Un jour, j’ai dit à mon père en qui j’avais mis toute ma foi :

Tu es ma consolation sans limite.

Il m’a répondu :

– Non, ma fille, si tu penses que je suis ta consolation, merci, mais sois prête à affronter ma limite et si tu cherches une consolation sans limite, cherche-la chez Celui en qui ton père se console.

Mon père me parlait de notre grand Dieu, Celui qui pardonne et qui fait miséricorde.

Béni sois-Tu, mon Dieu, Toi qui pardonnes et qui fais miséricorde. Aujourd’hui que mon père s’est couché, je m’incline devant Toi en qui mon père trouvait à se consoler, Toi qui efface toute limite. Les Blancs peuvent bien penser ce qu’il veulent, chaque jour, cinq fois par jour, je couvrirai ma tête et j’inclinerai mon corps pour Te parler de ça.

Quand c’est l’heure, que je me voile la tête et demande à me retirer pour prier, il faut voir la mine des Blancs. On dirait qu’on leur a volé quelque chose.

Je ne touche ni à mes souvenirs, ni à la prière, ni au nom de mon père qu’il m’a transmis au féminin. Par contre, tout de suite je touche à mon accent. Je le touche et le retouche. Je sais que c’est là que ça se passe. Je bois l’accent de l’aéroport. L’accent de l’éducateur social, l’accent de Madame le maire, l’accent des infos, je les bois. Je repère les pièges. Je bois l’accent du pharmacien-juif-français-depuis-toujours. L’accent de l’épicier-arabe-français-depuis-peu, je le zappe. L’accent des films cow-boy, je m’en méfie. L’accent des films-procès, je le prends. Je crains surtout l’accent des banlieues. L’accent des banlieues, non merci ! En un an, le camouflage est parfait. Jamais la police ne me demande mes papiers.

J’admire les Blancs. Je ne les envie pas, mais je les admire. Surtout leurs ponts. Ils nous donnent les tee shirts S&S. Ils nous emmènent visiter Paris-la-plus-belle-ville-du-monde. Ils nous mettent sur le pont des Arts pour nous faire voir l’allongement du Louvre d’un côté, de l’autre le dôme de l’Académie française, au fond, les tours de la cathédrale Notre-Dame. Moi, je regarde surtout les ponts. Il y a devant mes yeux davantage de ponts que sur tout le fleuve Niger depuis sa source dans le Fouta Djalon jusqu’au Golfe de Guinée où il se jette dans l’Océan. Je maudis nos rois d’autrefois, nos rois maliens, qui ne nous ont laissé que des pirogues. Je maudis les Blancs qui ont coupé la tête de leurs rois bâtisseurs. Pourquoi vous faites des choses comme ça, vous, les Blancs ! Mon Dieu, donne-moi la force de construire les ponts qui nous manquent, et quand ce sera fait, prends mon père et ma mère par la main, mène-les sur la terrasse de la fraîche maison que tu leur as faite dans ton paradis, du haut de la terrasse montre leur mes ponts et qu’ils soient fiers de moi.

Notre séjour est prévu pour six mois. Nous bénéficions d’un check-up a posteriorifinancé par Thérapie foudroyante. Solde positif. Très positif. L’anémie du poisson-chat nous a épargnés pour de bon.

Nous avons tous signé un engagement de retour au Mali.

Des deux mains.

Des deux cent soixante-sept cœurs.

L’engagement, aujourd’hui encore, je me souviens de ce qu’il dit et je me souviens de ce qu’il tait :

Je m’engage solennellement à me retirer de cette rive de ma planète à la date qui me sera fixée par les Blancs.

Je reconnais du fond du cœur qu’il est légitime de me confiner par force dans la partie du monde où les crises sanitaires sont traitées sous confinement de force.

J’admets par écrit le bien fondé des mesures prophylactiques prises par les puissances de l’autre rive pour se protéger de nous, nos races, nos microbes, nos manières, nos prières, notre misère du monde.

Je remercie humblement Sechuan & Sechuan et son sponsor la République française de m’avoir ouvert momentanément le rideau sur le pont des Arts, la grande galerie du Louvre, le dôme de l’Institut de France, les tours de Notre-Dame et le check-up posteriori de Thérapie foudroyante.

En paiement de cette bonne action, je jure d’accueillir, avec la chaude hospitalité qui me caractérise, mes congénères de la bonne rive du monde toutes les fois qu’ils me feront la grâce de venir photographier nos visages, nos villages, nos usages, nos paysages ou nos animaux sauvages.

Engagement moral pris par tous. Tous avec l’intention de ne pas le respecter. Tous avec le vœu de retourner un jour au Mali, mais sans engagement, comme si c’était un rêve auquel nous aurions droit, non pas une obligation mais un rêve, comme si nous étions libres de découvrir le monde, comme des Blancs qui ont cette envie, découvrir le monde, et qui reviennent tranquillement chez eux, sans obligation, pour raconter aux leurs ce qu’ils ont vu dans les pays lointains.

Les vacances vont vers leur terme. La colonie des orphelins s’amaigrit. Toutes les occasions d’évasion sont bonnes. C’est risqué. La nuit surtout. La jeunesse est sous couvre-feu. La nuit appartient à la police.

Moi, c’est un peu différent. Les Blancs s’obstinent à voir une Blanche en moi, l’une des leurs. Les autres de Bougoublé, s’ils prient, les Blancs trouvent ça touchant. Si c’est moi, ça leur fait bizarre. Comme si mes parents m’avaient volée par effraction. Comme si c’était mal pour eux de m’avoir transmis le meilleur d’eux-mêmes, le meilleur de leur humanité. Les Blancs, il me suffira de ne pas les contredire quand ils affirmeront :

Toi, c’est différent, tu es des nôtres.

Je m’évade, moi aussi. Je plonge dans le camouflage. Le bon vieux maire de Bonneville-sur-Marne, 90 ans, tendance parti communiste maintenu, me prend en amitié, m’héberge, me rebaptise du sobriquet de Mauricette, obtient ma régularisation. La joie des études m’engloutit. Je suis la première de la classe. J’aime être la première de la classe. Je reste en vie.

 

SAISON 1, épisode 4/ Sables mouvants

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Une image culte du graphiste Claude Baillargeon

La Malienne blanche !

Dès la prime enfance, j’apprends à vivre le divorce des signes, à comprendre leur disponibilité au mensonge, leur fécondité dans le mensonge.

Je ne suis pas Blanche. Blanche, ce n’est rien pour moi. Entièrement dépourvu de sens. Entièrement étranger à mon humanité, à mon héritage humain. Entièrement dans le regard des autres, venu d’une histoire que je sens hostile, méchante, faussée, une histoire ignorée dont mon père a tenu d’avance à me rassurer avec une insistance, une urgence qui en disaient long.

Pour de vrai : Kadiatou Sakiliba, nom propre.

Ce qui me désigne.

Ce qui me raccorde à moi-même m’ancre et m’enchante.

Empreinte originelle et véridique.

Mélodie paternelle.

Par hasard : corps blanc.

Basse obsédante, tonitruante, mécanique, animale qui accompagne et submerge ce que je suis, colore ce que je fais, dérive les regards et les pensées, écrase tous les reliefs de mon existence sous ses phares glacés.

Kadiatou Sakiliba ? OK, mais quelle marque ?

– Marque « La Blanche »

– « La Blanche » ? Comme c’est intéressant. Maintenant, ils font des articles exotiques chez « La Blanche » ?

– Y paraîtrait qu’il s’y sont mis.

– Comme c’est intéressant.

J’aime mon corps blanc, ça prend bien la lumière, je trouve ça joli, mais je ne lui donne pas d’autre nom que son nom d’humain : Kadiatou Sakiliba.

Jamais je ne donne à mon corps son nom de marque.

Dès l’origine, je me méfie des noms de marque.

Voyez-vous, j’aurais moi-même pu participer au mensonge. C’était plutôt facile. Presque recommandé. Il m’aurait suffi d’un très léger déplacement, d’une très légère inclinaison de la vérité vers le mensonge :

– Ton nom est ton nom, ma fille, c’est vrai, et nul ne songe à te le retirer. Mais ton corps… Ce qu’il dit… L’invitation qu’il te lance…

J’aurais pu succomber à la tentation, répondre à l’invitation mensongère, me résoudre au pathos des origines, saoûler mon âme et encombrer le monde avec la nuit de la femme blanche, le mystère de la femme blanche, la quête de la femme blanche, le manque déchirant de la femme blanche. Finalement me fondre dans ce qu’on attendait de moi. J’aurais pu y croire. Ça ne s’est pas fait et je n’en ai aucun mérite. Mon père m’avait si puissamment transmis son humanité, il l’avait placée avec une telle évidence sous le gardiennage de mon nom que rien jamais n’a pu en ébranler les fondations.

J’ai toujours eu de la résistance à me payer de mots.

Ce que je veux dire, c’est que cette histoire intime me fonda dès l’origine sur quelques bases. D’abord la découverte que le mensonge n’avait pas pour seule racine le désir de travestir la vérité. Ou de nuire. Le mensonge pouvait naître de tout petits péchés connexes. Petite paresse. Petite lâcheté. Petite légèreté d’esprit. Puis en conforter de plus graves.

Tu n’es pas tout à fait malienne, puisque tu es blanche.

– Ton père n’est pas tout à fait ton père, puisque tu es blanche.

– Qu’est-ce que tu cherches en faisant la Malienne, puisque tu es blanche ?

– Laisse-toi conduire par ta peau blanche, ta vérité blanche, ton destin et tu seras sauvée.

– Reconnais ta vérité blanche et tu seras sauvée.

J’aurais pu céder à cette légèreté d’esprit, à cette blancheur anodine. J’aurais étalé sans même y prendre garde une première couche de mensonge sur toute figure de ma parole.

Si tu mens en connaissance de cause, pour travestir la vérité, pour nuire, tu gardes le contact avec la vérité. Tu peux la rétablir. Ce mensonge ne te désoriente pas. Mais quand par paresse, lâcheté, légèreté d’esprit, tu as laissé le mensonge étaler sa première couche à ton insu, quand tu te reposes paresseusement sur ces sables mouvants pour parler, ni la bonne foi, ni l’amour des autres, ni la fidélité à tes principes ne peuvent plus sauver tes mots du désordre. Tu parles à vide. Ce qui se dit par toi se dit sans toi. Et si par hasard te prenait la volonté de mentir, cette volonté même serait inopérante. Parce que pour mentir efficacement, il t’aurait fallu garder le contact avec la vérité. Avec la vérité de toi-même. Au moins cette vérité-là.

Or tu l’as perdu.

Quel lien avec le sujet de ce texte ?
Quel rapport avec les événements d’où émergèrent des millions de signatures, puis le référendum pour abolir la publicité ?

Souviens-toi !

À la fin du vingtième siècle, par paresse, lâcheté, légèreté d’esprit, nos parents délèguent la conduite de nos principaux vecteurs de culture et d’information au boniment publicitaire : télévision gratuite, journaux gratuits, colorisation gratuite de nos rues et de nos plaisirs, adéquation parfaite de l’offre et de la demande, brillance généralisée, jouissance garantie. Ceux qui les avertissent du danger sont des empêcheurs de tourner en rond, des coupeurs de cheveux en quatre, des grincheux. Le spectacle est si doux ! Quant à démêler le vrai du faux, pas d’inquiétude à se faire, on y arrivera bien. On n’est pas si bête.

Le boniment publicitaire n’est pas la seule imposture régnante. Loin de là. Mais il a une supériorité sur les autres. Il ne dissimule ni sa nature, ni ses objectifs. Il lui suffit d’obtenir la complicité de ceux qu’il « cible », c’est-à-dire tous, de leur faire partager son universelle dérision, de les impliquer dans son joyeux mensonge.

Moi, le divorce entre mon corps et mon nom m’empêchera toujours de traiter les questions d’images avec désinvolture. Je sais qu’on ne joue pas impunément avec ça. C’est pourquoi j’ai commencé ce récit par quelques événements personnels et lointains dont je crois qu’ils ne nous ont pas déroutés.

Passons maintenant à la grande histoire.

Bien qu’éloignés dans le temps, les événements qui vont suivre sont universellement reconnus pour leur lien direct avec l’abolition de la publicité. Je ne les ai pas moi-même vécus, mais ils se sont échoués dans mes bras. Il m’en reste des flashes vus à la télé, des embouteillages d’infos sur les réseaux, des récits, des silences. Cependant, des raisons plus profondes m’autorisent à vous en transmettre la vérité vraie. Quand vous aurez terminé de lire ce récit, vous saurez.

Vu du centre du monde, l’engloutissement de Bougoublé dans Confinement prophylactique fut un événement minuscule, rarement su, effacé sans peine, une anecdote périphérique, trop éloignée de là où naissent les catastrophes consacrées par l’histoire. Il est aujourd’hui totalement oublié. La « guerre des marques », par contre, tout le monde sait qu’elle constitua une importante étape dans les bouleversements que je vous rapporte. La « guerre des marques » mordait dans le centre du monde.

L’histoire commence comme un marronnier. Dans la presse, on appelle « marronniers » les sujets qui reviennent à date fixe, identiques à eux-mêmes, manifestant, sous la recherche du bon coup, la soumission spontanée du journalisme à l’ordre des choses. Ainsi, chaque début d’année, le téléspectateur mondialisé se régale de voir les plus toniques des ménagères britanniques de moins de cinquante ans ramper sous le rideau de fer des grandes enseignes au moment même où il s’entrouvre pour l’ouverture des soldes d’hiver…

 

 

SAISON 2, épisode 1/ Le carnage du Lady Bird

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3 janvier, ouverture des soldes d’hiver au centre commercial Lady Bird à Saint-James-on-Hensley, cité anciennement ouvrière des faubourgs de Toddington-Wells. Les lames du rideau se mettent en action. Le voile de fer s’entrouvre. Le premier visage que filment les caméras avides est entièrement arraché.

Coincé dans le rideau.

Ôté comme une peau de lapin.

Les mâchoires et les dents de l’écorchée sont nettes. Les yeux sont sphériques. Blancs. Tout le reste est à vif.

L’écorchée est Mrs McBride. Mrs McBride n’est pas morte.

Elle veut parler.

Les micros reculent.

La mécanique est enclenchée sans retour. Le rideau se lève. Lent. Imperturbable.10378086_672590946168037_5388008029865229713_n 2Derrière, les femmes et quelques hommes, tous agenouillés pour la cérémonie, tous très abîmés. En arrière plan, une image restée légendaire : la furie du groupe des adolescents.

Les adolescents du collège Saint-James de Saint-James-on-Hensley comme une composition de héros furieux sur le fronton d’un temple grec. Quelques filles. Surtout des garçons. Bottes serrées sur les pieds. La mode. Jeans serrés sur les mollets, gonflés sur le sexe, serrés sur le ventre. Torses. Barres de fer, de bois. Chaînes. Visages. Le butin est au bout de cet enfer. Il ne reste plus qu’à traverser la mer rouge, se pencher sur les marques, les saisir, les prendre, les récupérer, les faire siennes, les arracher aux ménagères, aux vieilles.

Les fantassins de l’enfer avancent, déchirent la bouillie du premier plan, broient sans y jeter un œil ce qui reste de leurs pères et mères. La caméra recule, recule, mais en même temps zoome sur la scène, comme nerveusement, sans y penser. Gerald Parker, opérateur à la Rupert & Sechuan Broadcasting Corporation (RSBC), s’accroche à la caméra qui l’éventre. La caméra filme, filme, filme, filme, plantée dans la bouillie de son ventre agonisant… Les chroniqueurs diront plus tard :

– Plan d’anthologie.

La horde n’en finit pas de passer sur l’image. L’image n’en finit pas de revenir et revenir sur la horde, sur Mrs McBride écorchée, sur les bottes, les mollets, les visages, les yeux sphériques, blancs. Il y a du sang sur l’objectif.

Mrs McBride n’est pas morte.

Les micros reculent :

– On veut pas t’entendre, Mrs McBride. On veut pas savoir ce que t’as à dire. D’ailleurs, on comprendrait rien. Ne parle plus. Tais-toi. T’es moche. Tu nous ligotes devant l’écran. Tu nous renvoies pas une bonne image de nous-mêmes. Tu nous humilies. Pourquoi tu fais ça, Mrs McBride ? Va-t-en, Mrs McBride !

Ce qui secoue l’opinion, dans le pillage du Lady Bird, ce que la presse tabloïd raconte quelques jours plus tard : que Mrs McBride, morte dans des douleurs indicibles, avait un fils unique, né sur le tard, chéri, trop chéri, chéri au-delà de tout ce dont l’amour maternel est capable. Le fils aimé plus que tout s’appelle Chris.

Chris McBride, de Saint-James-on-Hensley.

Chris est dans le groupe des adolescents jeans serrés, sexe gonflé, torse, visage… Chris le monstre. Chris le piétineur de mère, le piétineur d’Anglaises de moins de cinquante ans.

– Comment on en est arrivé là ?

– C’est quand même incroyable.

– Des choses comme ça.

– Incredible !

La cérémonie d’enterrement de Mrs McBride se fait en présence du roi, dans la collégiale Saint-James de Saint-James-on-Hensley.

Plan large.

La nef.

Zoom.

Panneau sur les visages en larmes.

Re-zoom.

Gros plan.

Très gros plan.

Très grosses larmes.

– C’était ma voisine.

– Une femme tranquille

– Aimable.

 Comment aurions-nous pu imaginer.

– Elle venait de repeindre ses volets.

– En vert olive.

– Vert olive ? Quelle drôle d’idée !

– Son fils ? Une horreur ! Tout petit déjà, il crevait les yeux des mouches.

– Elle ? Radin, c’est tout.

– Radin, n’exagérez pas. Peut-être un peu chiche.

– Non, non ! Radin.

– Une femme sans histoire.

– Affreux !

Les marques. Pas d’autre raison. Ils en voulaient. Ils en voulaient. Impossible de vivre sans ça. Impossible de vivre dignement sans marquer ta dignité par des marques.

Et aussi pour se faire voir à la télé. Se faire voir à la télé, l’enquête a montré que ça aussi c’était important pour eux.

On en parlait depuis quelques années déjà. Des petits rackets dans les écoles. Au Portugal, dans le Minho, une petite grosse déshabillée par ses copines de ses fringues de marque, laissée en culotte dans les toilettes. Elle a honte. Elle s’y enferme. Elle y passe la nuit. On imagine le pire. Tout le quartier bat la campagne. La mère passe à la télé. Elle a une vision du ciel. En direct.

– C’est lui, je le reconnais, Nuno Vieira. Porc ! Vampire ! Arrêtez-le ! Il s’est emparé de mon petit ange tombé du ciel, il la tripote, je vous en prie, faites quelque chose, je vous en prie. Nuno Vieira, si je te vois, je t’ouvre le ventre au cutter, je t’arrache les tripes avec les ongles, j’attache tes couilles aux boyaux et j’en fais un collier pour Satan.

Pub.

Il y a aussi le Polonais Jacek. Trisomique. Accepté néanmoins à l’école grâce à la directive européenne « Respect des différences et inclusion sociale ». Trente-sept fois dans l’année, il rentre à la maison pieds nus. Trente-sept fois, ses parents lui rachètent la même paire de baskets. Marque Jack & Benson. Pas de vague, le petit est suffisamment traumatisé comme ça. Quand ça s’apprend néanmoins, sermon dans toutes les églises du pays.

Surtout, le gémissement des parents, un gémissement aigu, sifflant, entêté :

– On a pas été élevé comme ça.

– Ça nous serait pas venu à l’idée.

– Qu’est-ce qu’ils ont dans la tête, ?

– Ils sont pas nés dans la jungle quand même ?

– Les enfants d’aujourd’hui, c’est des bêtes féroces.

 

SAISON 2, épisode 2/ « Je suis un objet de consommation »

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Des rackets que provoque la furie des marques, le plus marquant est celui qui frappe le collégien slovène Micha. Beaucoup s’en souviennent.

Micha est un Slovène des campagnes. Douze ans.

Un petit pédé.

C’est ce que la rumeur prétend. Pédé pour un Slovène des campagnes, c’est pas simple.

– À douze ans ! Déjà pédé !

Au moment du procès, ça sera beaucoup dit, beaucoup reproché. Micha est fils de paysans riches. Le surnom qu’on lui donne à l’école, à Micha, c’est koulak, ou encore pédé de koulak, ou encore Mimi le gros pédé.

Durant le premier trimestre de l’année de ses douze ans, le cours d’histoire aborde la répression que Staline fait peser sur les paysans riches, les koulaks. Bolcheviks contre koulaks. La leçon fait mouche.

Micha, la classe lui affecte le sobriquet de Koulak. Eux, c’est les Bolcheviks.

Au départ, Micha, c’est pas parce qu’il est pédé que ses camarades le violent, c’est parce qu’il est koulak. Et koulak, dans la Slovénie d’alors, c’est simple : tu portes des marques. « Les » marques. Les grandes. Celles de l’Ouest. Si tu veux les marques et si t’as pas les sous, tu enlèves le tee shirt, ou les chaussures, ou le pantalon de celui qui porte des marques. Alors tu vois son cul.

– Pédé de koulak ! Tu t’imagines quoi ? Qu’on est rien, nous, avec nos marques piratées, nos marques slovènes de merde, tu crois qu’on serait pas beau dans des vrais marques ?

Les pédés de koulaks, on les encule, nous les bolcheviks.

– Han ! Han !

– On confisque les marques et on les répartit au sein du peuple.

– Égalité des culs au paradis des marques !

– Han !

Quand l’affaire est éventée, le père de Micha entame une procédure :

Pédé ? Et puis quoi encore ! Jamais on n’a eu cette maladie-là dans la famille, vous m’entendez ! Pédé ? Non ! Nous, on travaille dur, on est des paysans riches, des riches à la force du poignet. Micha, les génisses du creux-berger, quand elles sont chaudes, il les gode. Je l’ai vu. De mes propres yeux. Alors pédé ? Ça me ferait mal !

Micha est là pour le procès pénal. Depuis la directive européenne « Justice et transparence », les télévisions sont autorisées à filmer les débats. C’est le volet préventif du dispositif « Avertir, intimider, punir ». L’enfant Micha est diaphane. S’il mange, il vomit. Plus rien ne rentre. Il comparait diaphane.

La juge :

Tu te laissais faire ?

Micha :

Oui, Madame.

– Pourquoi ça ?

– Je suis pédé, Madame.

– Arrête de dire des bêtises, ce n’est pas maintenant, c’est plus tard que ces choses-là se décident.

– Je ne vis pas plus tard, Madame, je vis maintenant.

– Tu n’es pas l’accusé, mon petit Micha, tu es le plaignant.

– Je suis pédé. C’est dans la famille.

Il met son père, sur la défensive.

À force de le violer comme ça, d’y toucher partout comme si c’était leur femme, est-ce qu’ils en auraient pas fait un pédé ? Alors si c’est ça mes cocos, y a pas que le pénal. Au civil, vous allez voir ce que vous allez voir et il va falloir cracher les euros, c’est un paysan riche de la campagne slovène qui vous le garantit.

Toute la ville dégoise.

– Peut-être qu’il est pas pédé, Micha, peut-être qu’il dit ça seulement pour emmerder son père, qu’il dit ça parce qu’il est devenu fou, peut-être qu’il a perdu le respect de lui-même, Micha.

– Bien sûr que c’est un gay.

Et alors ? Si t’es gay, t’as pas le respect de toi-même ?

– Il paraît qu’ils sont très doux avec les femmes.

– C’est sûrement ça qui fait chier son père.

Le versant sexuel de l’affaire, on ne parle plus que de ça. Certains accusent les médias.

Les médias réfutent :

– On ne parle que de ça parce que les gens ne parlent que de ça, parce que c’est un sujet de société, un témoignage sur l’époque, parce que les gens, ça les fait frémir, ça leur rappelle la limite si ténue, si fragile entre le règlement et le dérèglement, ça leur fait prendre conscience de leurs limites, on est comme ça, nous les médias.

– Les marques, vous n’en parlez plus ? La cause de toute cette histoire, les marques, ce n’est pas un sujet de société, un témoignage sur l’époque ? Ce n’est pas un sujet de conversation ?

– Non, Madame, ce n’est pas un sujet de conversation. Nous avons des oreilles partout pour nous renseigner sur les sujets qui font converser les gens. Les marques ne font pas parler. Les marques font bander, Madame. Et quand on bande, on ne parle pas.

– L’émission sur laquelle je passe, ce ne sont pas les marques qui la financent ?

– Madame, vous ne croyez pas que la vie est suffisamment compliquée comme ça ? Vous ne croyez pas que le petit Micha a droit à un peu de pudeur, un peu d’humanité. Ce pauvre garçonnet, ces viols à répétition, son petit corps menu offert sans défense à ces monstres, ils l’attachaient dans des caves, entièrement nu, ils en avaient fait leur chose, ils le vendait à des vieux graisseux, ces mains potelées, poilues qui se posent partout sur lui, cet empressement, ces ventres contre son pauvre petit corps diaphane… Des séances d’une lubricité inouïe ! On n’ose même pas y penser. Et vous, vous voulez manipuler ce malheureux enfant, cette malheureuse victime de l’effondrement des valeurs, en faire un argument pour votre idéologie ? Nous, les Slovènes, on sait ce que ça a donné, le bolchevisme. On en a soupé. On n’en veut plus. Quittez notre écran ! Vite ! Vite !

Pic d’audimat au moment du petit corps menu. Légère baisse durant l’attaque contre les bolcheviks. Pub.

Le dernier jour du procès, Micha entre dans la salle d’audience vêtu de fripes.

Un épouvantail.

Un musée du vêtement yougoslave et socialiste.

Trois des bolcheviks sont condamnés à la prison pour enfants, ce que la directive européenne « Respect des valeurs et force du droit » appelle à l’époque « Club de réclusion éducative » . Alors Micha se dévêt. De ces fripes, il fait une boule qu’il pose aux pieds de son père.

– Tiens, papa !

Il sort du tribunal.

Entièrement nu.

Sur sa poitrine, on lit, maladroitement écrit : Je suis un objet de consommation.

– Oooooh !

– Vous avez vu comme il est beau ?

– Et pâle, tellement pâle !

– Regardez, il flotte au-dessus du sol !

– Un flocon de neige !

– On dirait la vérité en marche.

– C’est vrai.

– Je vois mal. J’arrive pas à lire. Qu’est-ce qu’il y a d’écrit sur sa poitrine.

– C’est écrit : Je suis un objet de consommation.

– Oooooh !

– Un enfant de Dieu n’est pas un objet de consommation, pourquoi écrit-il des mensonges ?

– Il écrit des mensonges et on dirait qu’il est la vérité.

– C’est vrai.

– Comme Jésus-Christ.

– C’est vrai.

– Comme s’il nous enseignait.

– Pourquoi ça nous fait ça ?

 

 

SAISON 2, épisode 3 / Le carnaval des fripes

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Saint François d’Assise se dépouille de tous ses vêtements. Fresque de Giotto

Printemps 1206 de l’ère chrétienne.

Celui qui deviendra saint François s’introduit dans l’arrière-boutique de son père, riche marchand d’Assise, y prend en cachette les ballots d’étoffes dont sa famille fait commerce, les charge sur un cheval, part pour la foire de Foligno, vend le tout, étoffes et cheval. L’argent, il en fait don. Il rentre à pied. Furieux, son père le poursuit pour vol. François est traduit devant l’évêque. Face à l’auteur de ses jours vert de rage, le saint se défait de tous ses vêtements. Son père les lui avait donnés, qu’il les reprenne.

Entièrement nu, François déclare :

– Jusqu’ici, je t’ai appelé père sur la terre. Désormais, je peux dire avec assurance : Notre Père qui es aux cieux.

On raconte que de pieuses mains recueillirent les vêtements laissés là par le marchand dépité et les enterrèrent au pied du Monte Fruscata, à une demi-journée de la ville. Source miraculeuse. Prodiges. Conversions. Une basilique fut construite au-dessus des saintes reliques. Des maisons y poussèrent. Des commerces. Découvertes plus tard, les célèbres mines d’étain s’ajoutèrent aux revenus de la dévotion. Longtemps elles assurèrent la prospérité des uns et le labeur des autres.

Elles sont aujourd’hui fermées.

L’église de la Poverella, cube de béton sans grâce, est située dans un faubourg populaire de Santa-Fruscata. La paroisse survit sous la responsabilité du chanoine Adriano Adriani assisté de sa jeune et influente épouse Sofia. Adriano est un cœur tendre. Chaque année, il organise un carnaval des enfants qui bénéficie d’ailleurs d’une petite subvention dans le cadre du programme européen « Quartiers périphériques et socialisation ». Chaque année, le bon pasteur réunit agnelets et agnelettes pour un après-midi de brain storming afin de choisir le thème du carnaval. En Italie qui est frontalière avec la Slovénie, l’histoire de Micha, dans sa partie la plus vendeuse, a tenu l’écran jusqu’à trois semaines.

– Padre ! Padre ! Des fripes. Comme Micha.

– Padre ! c’était tellement triste, tellement beau

– On va pleurer du début à la fin du défilé.

– Comme dans les films.

– Carnaval des pleurs

– …des fripes

– .…des larmes.

– C’est beau ça, Padre !

– Carnaval des fripes

– Des fripes sans marque ?

– Sur les fripes, on va tous marquer : je suis un objet de consommation !

– C’est ça la marque

– Tu tombes sur une fripe de marque, t’enlèves la marque, t’écris : je suis un objet de consommation !

 – N’écrivez pas des choses comme ça, mes enfants, vous êtes fils et filles de Dieu.

 – On veut pas écrire : je suis fille de Dieu !

– On veut écrire : je suis un objet de consommation.

– Dieu, il nous rend pas triste, Padre. C’est Micha qui nous rend triste.

– Si tu veux qu’on pleure Padre, si tu veux que tout le monde vienne voir nos larmes, comme dans les beaux films, laisse-nous marquer sur nos fripes : je suis un objet de consommation.

– Padre !

 – Nous sommes un patronage catholique, l’histoire de Micha n’a rien à voir avec la religion catholique.

– Micha se met tout nu devant son père, saint François se met tout nu devant son père, où est la différence ?

– C’est un bon coup Padre

– Un coup ciblé.

– Une vraie pub pour Santa-Fruscata.

– Un concept conçu directement pour la ville.

– On va hypnotiser le public du coin, tu vas voir.

– Des sacs d’euros

– L’histoire de Micha, ça nous a fait drôle, Padre.

– Comme s’il nous enseignait.

– On sait pas pourquoi ça nous a fait ça.

– C’est vrai.

– On sait pas.

– Padre !

 – D’accord ! On tente le coup.

La jeune chaîne commerciale TV del Popolo a du flair pour les bons coups. Elle propose d’acheter l’exclusivité des images. Les enfants acceptent.

– Ça nous fera de l’euro.

Adriani hésite. TV del Popolo insiste.

– Padre, fais les comptes. Honnêtement. C’est bon pour vos quartiers périphériques. C’est bon pour leur socialisation. Ça étoffe ton dossier de subvention aux programmes européens. Santa-Fruscata est née sur des fripes, c’est bon pour l’image de Santa-Fruscata. C’est bon pour le gros commerce, pour le petit commerce aussi c’est bon. C’est bon pour le développement durable, bon pour la cohésion sociale, bon pour la résilience, bon pour le vivre ensemble. C’est bon pour la bourse aux fripes de ta vente de charité. C’est raccord avec vos reliques, vos médailles, votre basilique, votre évangile du Christ. Ça remet du sens… Le sens, Padre, on en manque tellement par les temps qui courent… Honnêtement, où est ton problème ?

– Banco !

TV del Popolo refile le tuyau à Malicorne, le fabriquant italo-slovaque de prêt à porter.

– « Je suis un objet de consommation » ? Putain, en voilà un concept qu’il est bon. Regardez- moi cette bande de délabrés que je paye à prix d’or pour me produire du concept. Il faut que ce soit moi, en personne, que j’aille me traîner dans le trou du cul du monde pour sortir autre chose que vos petites branlettes de merde. Déconfits ! Lugubres ! Toi, tu me retrouves les photos du gosse, le pédé slovène, nu, avec son slogan sur la poitrine. Toi tu me fais un roughde logo. Pas de connerie, hein, tu gardes le côté enfantin. Je veux du maladroit, du fripé, du pauvre, de l’exclu, compris ! Je te donne deux heures. Toi, l’avocat, dès que c’est fait, tu déposes le texte, le logo, t’en fais une police de caractère, tu la déposes. Demain, on se donne le temps de tout bétonner.

Le procès passé, Micha ne s’alimente plus. Son corps s’ulcère de partout. Les médecins ne trouvent pas. Il survit cinq mois et deux jours. Les télévisions européennes accordent entre vingt secondes et deux minutes seize à sa nécrologie. Inespéré.

 

 

SAISON 2, épisode 4 / La croisade des franciscains

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TV del Popolo, c’est six pour cent d’audience. C’est peu. C’est beaucoup. Un point d’audience : quatre cent mille téléspectateurs. Six points : deux million quatre cent mille. Avec en cœur de cible, les gosses : un million six cent mille. Les gosses, c’est la cible en or. Avec les gosses, si tu mets pas dans le mille, rentre chez toi, prends un bon bain et change de métier. Les gosses et les femmes seules. Les femmes seules : cent vingt mille. Plus le net, le net, le net, le net, le net, le net, le net…

Sur le carnaval des fripes, TV del Popolo monte un sujet de quatre minutes, du jamais vu. Le film passe une fois dans l’émission enfantine Silvio et Silvia, une fois dans le magazine « Questions de fond ». La box de l’archiprêtre de la Basilique est submergée par le flot du net. Il se rend en personne à la Poverella pour féliciter Don Adriani.

Le phénomène qu’on nommera plus tard la croisade des franciscains apparaît d’abord dans la région des Pouilles, au Sud de l’Italie. Trois enfants, puis douze, puis cent, puis deux mille… Les gamins des Pouilles ont capté le message cinq sur cinq.

– T’as vu ceux de Santa-Fruscata, t’as vu comme ils étaient beaux ?

– Fallait pas manquer l’émission !

– La fille avec son short en fourrure.

– Celui qui pleurait, en rouge et or, mélancolique comme une biche au bord d’un lac.

– Et la femme du Padre, même la femme du Padre, son marcel rose.

– Trop petit.

– Ses airbags, tu les voyais.

– T’as lu la marque ?

– Oui, j’ai lu

– C’était tellement vrai.

– Pourquoi ça nous fait ça ?

– C’est vrai, pourquoi ça ?

Pouillards et Pouillardes dépouillent les fonds d’armoire. Sur les fripes, au feutre indélébile, ils écrivent : je suis un objet de consommation. Ils sont les premiers. Ils lancent la mode. Elle se répand on ne sait trop comment. Par métastases.

Deux semaines après l’émission de TV del Popolo, tous les élèves du collège Boris Alexandrovitch Pantchenko, de Zvenigorodka en Ukraine, portent des fripes.

Un mois plus tard, les Pays-Bas, la Scandinavie tout entière, Pologne, Allemagne, Albanie, Belarus, la France, surtout le Nord de la France, Belgique, la péninsule ibérique tout entière, la Grèce, la Serbie.

Trois mois plus tard, c’est partout. Sauf la Suisse. La Suisse reste en dehors.

En Iran, on raconte que des jeunes filles pieuses mettent des fripes sous leur tchador et qu’elles y écrivent, en caractère arabe : Je suis un objet de consommation.

Très vite et partout, pour désigner les jeunes qui prennent ainsi l’habit, on dit « les franciscains ».

En dépit d’un fort turn-over au niveau du management, les responsables de la Rupert & Sechuan Broadcasting Corporation (RSBC) n’oublient pas l’effet produit par le décès tragique du caméraman Gerald Parker lors du carnage du Lady Bird. Vendues dans le monde entier, les images prises à l’agonie par Gerald Parker, puis le téléfilm tiré de l’événement, ont boosté l’action de la RSBC.

1 – La RSBC crée la Gerald Parker Foundation avec une partie des gains réalisés.

2 – La Gerald Parker Foundation sponsorise le révérend Louis Cunningham, coach de la paroisse Saint-James de Saint-James-on-Hensley.

3 – Avec les fonds recueillis, Coach Cunningham crée le Social Revival Œcumenic Center. Objectif : développer les solidarités intergénérationnelles.

4 – L’action inclut un programme d’insertion pour les prisonniers de Her Majesty’s Prison Saint-James, programme qui s’inspire du Born again protocol™ mis au point par la télévangéliste ghanéo-américaine Mildred Kwasi à qui l’on doit le succès du XIXe amendement à la Constitution des Etats-Unis subordonnant le gouvernement de l’Etat au respect des « lois divines ».

5 – Les droits du Born again protocol™ sont achetés à la révérende par la Sechuan & Groove Limited, multinationale sino-américaine spécialisée dans la valorisation du littoral, le moteur à hydrogène et le coaching spirituel. Comme son nom l’indique, la Sechuan & Groove Limited a partie liée avec la Rupert & Sechuan Broadcasting Corporation. La chaîne est par ailleurs actionnaire à trente-trois pour cent de la société anonyme Public Advantage dont les deux piliers sont l’affermage des prisons et la fabrication de livres scolaires.

6 – La gestion de Her Majesty’s Prison Saint-James est concédée depuis cinq ans à Public Advantage.

7 – Le cahier des charges impose au concessionnaire l’application de la circulaire européenne « Réveiller les consciences, apaiser les tensions », qui l’invite à « créer des synergies avec les acteurs économiques afin de favoriser l’inclusion des détenus dans les grandes problématiques de la société extérieure ».

Par ailleurs, les droits des images filmées à Santa-Fruscata par TV del Popolo ont été acquis par la RSBC pour toute diffusion en Europe du Nord.

On est en famille. Ça simplifie tout.

Leur conversation de famille, la voici :

– Moi, Gouvernement de Sa Majesté, je suis le bien public. Public Advantage, ta raison sociale, c’est transformer les loups en agneaux. L’électeur veut la fermeté sans la barbarie. J’ai confiance en toi. Je te passe la main. Gère la prison de Sa Majesté.

 Je suis Public Advantage. Je veux conserver le marché. J’ai la main. Il me faut un prêtre.

– Je suis Coach Cunningham. Je suis prêtre. Je prends la main, mais je manque de billes.

– Je suis Sechuan & Groove, j’ai des billes. La révérende Mildred Kwasi, une collègue à toi, m’en a vendu. Elle change la boue en or. C’est grâce à elle que la démocratie sait qu’elle a raison quand elle fait la guerre. Sa recette est sous copyright. J’ai les droits.

– Tu veux combien ?

– C’est pour la gloire de Dieu. Mets seulement mon nom. Sechuan & Groove.

Le Born again protocol™ de la révérende Mildred Kwasi dit : pénitence, prières et transmission de la vérité.

– Je suis Rupert & Sechuan Broadcasting Corporation. Coach Cunningham, pour la pénitence et les prières, débrouille-toi. Mais pour ce qui est de transmettre la vérité, c’est mon métier. J’en produis, j’en vends, j’en achète. J’ai quelque chose sur ces gosses qui se font appeler franciscains. C’est le genre de vérité dont tu as besoin ?

– J’ai besoin des vérités qui transforment les loups en agneaux.

– Tu demande beaucoup, Coach Cunningham. Pour ces vérités-là, il faut du répondant.

– Je suis Gerald Parker Foundation. Je réponds de Coach Cunningham. Coach Cunningham, garde ton argent, prends ton film. Tu mets seulement mon nom. Gerald Parker Foundation.

– Merci, merci à vous tous !

– Ne nous remercie pas, coach Cunningham. Remercie le Dieu tout puissant. Remercie le Dieu créateur et rémunérateur.

Chris McBride, l’adolescent qui a piétiné sa mère lors de l’ouverture des soldes d’hiver au Lady Bird (London, United Kingdom) est détenu à la HMP Saint-James gérée par la société anonyme Public Advantage, sponsorisée par la Gerald Parker Foundation, divertie par la Rupert & Sechuan Broadcasting Corporation, spirituellement coachée par la paroisse Saint-James de Saint-James-on-Hensley en pool avec la Sechuan & Groove et sous le contrôle du gouvernement de Sa Majesté dans le cadre du programme « Réveiller les consciences, apaiser les tensions ».

Celui qui te dit que le hasard existe, ne le crois pas !

 

 

SAISON 2, épisode 5 / La conversion de Chris McBride

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La S&S CTM, personne morale.

La HMP Saint-James, personne morale.

La SA Public Advantage, personne morale.

La Gerald Parker Foundation, personne morale.

La Rupert & Sechuan Broadcasting Corporation, personne morale.

La paroisse Saint-James de Saint-James-on-Hensley, personne morale.

La Sechuan & Groove, personne morale.

Le gouvernement de Sa Majesté, personne morale.

Tous parlent fort. Tous laissent des traces. À cause de ça, il ne m’a pas été difficile de vous relater leurs paroles dans la substance de leur vérité.

Chris McBride, personne immorale.

La personne de Chris McBride parle dans mon silence intime. Je suis le porte-voix de Chris McBride. Je suis l’annonciatrice de Chris McBride. Au fil des pages, vous comprendrez pourquoi. Ce que pense Chris McBride est imprimé dans mon âme :

– Je suis Chris McBride, le piétineur de mère, Chris le monstre. Je sais que je suis un monstre. Tout le monde sait qu’un fils qui piétine sa mère est un monstre et je suis comme tout le monde, donc je sais. Je suis en prison. J’ai ce que je mérite.

La mort de ma mère, je l’ai vue, je l’ai faite, mais je ne l’ai pas vécue. Je suis comme tout le monde : j’ai vécu des morts de mères par centaines. Les morts de mères ne sont pas rares à la télévision et la télévision, c’est mon miroir hanté. Je pleure facilement quand je regarde la télévision. Je vis beaucoup ce que je pleure à la télévision. À cause de ça, je sais très bien ce que c’est, vivre la mort d’une mère, le sol qui se dérobe sous tes pieds, le refus : touche pas à maman, change le scénario, reviens en arrière, recommence à zéro, à zéro… À cause de ça je dis : la mort de ma mère, je ne l’ai pas vécue.

 Je comprends bien ce qu’on pleure quand on pleure la mort d’une mère. Comme tout le monde, j’ai vécu cette fracture jouée mentalement des centaines de fois, dans les larmes de la solitude, pour éprouver ta capacité aux larmes, à la douleur, à la résistance à la douleur, ta capacité à la solitude. Cette fracture cent fois lancée comme un chantage contre soi-même :

Maman serait morte noyée,

Maman mourrait emportée par les eaux et moi je survivrais à cet engloutissement dans une souffrance héroïque et continue, partout reconnue, partout admirée.

Ou encore : je mourrais moi-même, noyé, et maman n’y survivrait pas.

Ou mieux : je me noierais moi-même, par suicide, et maman y survivrait des années, des années, des années avec sous son regard, mon regard vide, mon regard d’enfant noyé.

 Alors elle saurait combien j’ai compté pour elle.

 La mort de Mrs McBride n’a pas sa place dans la catégorie des morts de mères qui s’offrent à la mélancolie de leurs fils. La mort de Mrs McBride, c’est la mort d’une petite caissière anglaise ridiculement fascinée par les soldes, la mort d’un clone ridiculement copié sur toutes les petites caissières anglaises qui s’habillent en solde de la semelle au ruban de chapeau pour faire les belles comme on leur a dit.

Tu veux faire la belle, Mrs McBride, alors mets-toi dans la course, y en aura pas pour tout le monde, les dernières arrivées auront les chaussures orange vif avec un nœud vert pomme, les dernières arrivées piqueront les yeux. Elles seront rejetées de la société des caissières britanniques. Elles n’auront plus aucun sujet de conversation. Elles mourront dans la solitude.

 Derrière Mrs McBride, juste derrière, il y a moi, Chris McBride, le clone personnel de Mrs McBride, sa réplique exacte avec seulement vingt kilos de muscle en plus et les poches vides au lieu du salaire minimum. Je cours plus vite qu’elle. Je pèse plus lourd qu’elle. C’est la seule différence.

Il y a des films où les clones pleurent leur mère. N’y croyez pas. Les clones, leur histoire avance imperturbablement jusqu’au bout du programme. Ils ne vivent jamais la mort de leur mère parce qu’une vraie mère n’est pas un clone, parce qu’une vraie mère, c’est supérieur à son enfant.

Un enfant, si le sol se dérobe sous ses pieds quand meurt sa mère, c’est parce qu’elle était beaucoup beaucoup plus grande que lui, parce que quand elle apparaissait, elle occupait tout son champ de vision. Mrs McBride n’était pas supérieure à Chris McBride. Elle était dans la compétition. J’ai vécu la mort de Mrs McBride qui courait dans la même catégorie que moi, mais la mort de ma mère, non !

Chris McBride n’est plus un adolescent.

Chris McBride est un jeune homme d’une intelligence tranchante et surtout d’une beauté parfaite, comme s’il avait été détaché du fronton d’un temple grec.

Chris McBride est l’enfant d’une femme qu’il est incapable de reconnaître comme sa mère, l’enfant d’une femme qui est sa mère et qu’il a piétinée sans que le remords le touche. ok pour en payer le prix, il sait qu’il a mal fait, mais il ne le vit pas.

Chris McBride, je suis coach Cunningham. Toi, tu es loup. Moi, coach Cunningham, moi aussi je suis loup. Tous nous sommes loups. Mais Christ est ton sauveur personnel. Il se met à la table des loups. Il les fait naître de nouveau. Il les transforme en agneaux born again.

Le coup des agneaux born again, Chris McBride l’entend, il veut bien y croire, mais ça le laisse froid. Il ne le vit pas.

– Chris McBride, dans le cadre du programme européen « Réveiller les consciences, apaiser les tensions », tu vas bénéficier d’une vidéo-spiritual spécialement destinée à ton salut personnel. Grâce à la Gerald Parker Foundation et à la Sechuan & Groove, tu as une chance de découvrir l’agneau qui sommeille sous le loup. Chris McBride, tu peux naître à nouveau. Dans le nom de Jésus, rends grâce à ceux qui portent témoignage !

Dans le film sur le carnaval de Santa Fruscata, il y a cet enfant en fripes rouge et or, cet enfant qui pleure, marqué de la marque « Je suis un objet de consommation ». Le coup des agneaux born again, Chris McBride veut bien l’admettre, mais il le ne vit pas. Ce qui l’ouvre à la mort de sa mère, c’est le film à l’enfant rouge et or. Par la grâce de cette séquence-là, Chris McBride, son âme se retourne sur elle-même.

– Maman ! Tu as vu cet objet rouge et or noyé dans les flots, cet enfant ? Tu as vu ce qui est écrit sur l’enfant, sur l’objet ? Tu vois qu’il ne peut rien faire l’objet, qu’il faudrait quelqu’un pour le ramasser, quelqu’un pour le plaindre, le caresser ? Tu vois ça ? Tu comprends maintenant ?

Quand je te dis que je veux me noyer pour te faire de la peine, c’est pas vrai maman. Pas pour te faire de la peine. Pour me faire du bien maman. Pour tester et tester encore l’amour déchirant qui nous occupe. Ce qui me fait du bien, ça peut pas te faire de peine maman, n’est-ce pas ? N’est-ce pas ?

Maman McBride, arrête le film ! Change le scénario. Reviens en arrière. Maman McBride, tu n’es pas dans la compétition. Tu t’enfonces dans la foule des compétiteurs, mais ça n’est pas pour courir avec moi, c’est pour m’arrêter, c’est pour me reprendre.

Ecoutez-moi tous ! J’étais emporté par les flots comme un simple objet. Alors ma mère a vu ça. Elle s’est plantée au milieu des flots. Les objets qui passent, elle les laisse. Elle s’en fout. Sauf moi. Moi je l’appelle, elle m’entend, elle répond, sa grande main me ramasse au milieu des autres. Je veux la tester encore, je ne m’en fatigue pas : Maman, je suis un objet de consommation !

– Mais non, mon bébé, console-toi, c’est passé, tout est revenu dans l’ordre. Personne ne peut plus rien contre toi. J’ai remis le film à zéro.

– Maman, je suis un objet de consommation.

– Mais non, mon bébé, je suis là, tout repart à zéro.

Coach Louis Cunningham interrompt Chris McBride :

– C’est Lord Jesus et lui seul qui remet les films à zéro. N’invoque pas ta mère. Tu l’as tuée.

Chris McBride, le sol se dérobe sous ses pieds.

 

 

SAISON 2, épisode 6 / Le retour des bolcheviks

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HMP Saint-James a été sélectionnée pour l’expérimentation de la recommandation européenne « Individu et responsabilité ». Une vente de vêtements est organisée chaque mois dans l’enceinte de la prison. Challenge : proposer un vrai choix aux détenus, de telle sorte qu’ils puissent affirmer leur personnalité et former leur goût. Le marché a été octroyé par Public Advantage à la Sechuan & Sechuan. Par sentimentalité familiale, les frères Sechuan ont conservé à cette branche de leur empire la dénomination qu’ils avaient donnée à leur première implantation, une filature cantonaise mise à bail par la Chine communiste. Milieu de gamme. Prix abordables. Un atelier de finition installé dans les locaux permet aux prisonniers désargentés de se faire un peu de cash. Le rythme et le tarif sont ceux des ouvriers chinois. C’est une étape dans le retour à la vie réelle.

– Je suis Chris McBride. J’ai tué Mrs McBride et j’ai vécu la mort de ma mère. C’étaient deux événements séparés, deux fils inertes dans ma vie d’objet. Mais une vision rouge et or a rassemblé les deux fils.

Maman, consolons-nous l’un l’autre, nous sommes entrés dans un temps où les objets ont appris à brûler comme le filament dans l’ampoule. Il n’y a plus d’objets. Il n’y a plus que des corps humains qui se passent le courant, des corps portés à incandescence d’une incandescence à laquelle aucun vêtement ne touche sans se dissoudre, sur lesquels aucune marque ne tient sans être consumée.

Maman, donne-moi la main. Si tu me donnes la main, toi aussi tu vas prendre le courant et tu mettras de la lumière autour de toi. Personne ne dira plus que tu es le clone des caissières anglaises accros des soldes, tu rayonneras par toi-même comme nous allons tous le faire, nous les objets de consommation, maintenant que le courant passe, et nous serons beaux comme des dieux sur le fronton d’un temple grec.

Chris McBride se déshabille entièrement.

Il est beau comme un dieu grec.

Il refuse tout vêtement portant mention de la marque Sechuan &Sechuan.

Dix jours il les refuse :

– Sechuan premier et Sechuan deux, merci ! Groove, merci ! Gerald Parker, merci ! Merci à toi, coach Cunningham ! Vous m’avez fait rencontrer la mort de ma mère et toucher ma vérité. Je ne m’en remettrai jamais. J’en souffrirai toute mon existence d’une douleur de feu. Merci !

Ses remerciements sont sincères. Il sait ce qu’il leur doit.

Coach Cunningham a pitié de Chris McBride. Il enfreint le Born again protocol™. Il excède le cadre de la recommandation « Individu et responsabilité ». Il convainc la Gerald Parker Foundation.

– Chris McBride, nous vous autorisons à porter des fripes, à y broder ce que vous voudrez pour peu que ce soit à vos frais et que ni les bonnes mœurs, ni l’ordre public n’en soient troublés.

Du martyre slovène de Micha sont nés les franciscains. Mais il y a toujours des bolcheviks. Dans toute l’Europe, les violents de la marque s’approprient le label de bolcheviks. Ils viennent surtout des quartiers pauvres. Pas exclusivement. Ils pillent. Ils détroussent. Ils sèment la peur. Les marchands de vêtements blindent leurs magasins comme des bijouteries. Les prisons sont pleines d’enfants.

En dépit de l’angoisse bien réelle que fait peser sur l’Europe ce déferlement, on sait rétrospectivement que s’établit dès le début une étrange conjonction entre ce que vivent les franciscains et ce que font les bolcheviks. Très vite, quelques analystes notent que jamais ceux-ci ne s’attaquent à ceux-là. D’abord, les franciscains portent bien une marque – « Je ne suis pas un objet de consommation », c’est bien une marque -, mais c’est une marque sans valeur, ou si l’on veut, une marque sans prix. Ce que cherchent les bolcheviks, ce qu’ils proclament dans leur jargon, c’est la « répartition révolutionnaire ». Répartir quoi ? Répartir les marques placées sur le marché, c’est-à-dire, quand on y regarde bien, répartir l’euro. Avec l’euro, c’est pratique, on sait toujours où on en est. Les bolcheviks ont cette échelle dans la tête. Peu d’euros, peu de respect, beaucoup d’euros, beaucoup de respect. Entre eux, c’est ça. Ils laissent les franciscains tranquilles.

Les franciscains aussi savent ça. Les franciscains ne critiquent pas les marques. Ils ne critiquent pas Sechuan & Sechuan, ni Malicorne, ni Jack & Benson. Ils ne critiquent pas les bolcheviks. Ils ne les méprisent pas. Ils ne disent pas que les marques placées sur le marché, ça n’est rien. Seulement ils ont créé leur marque, une marque qui n’a pas sa place sur le marché, ou alors à la marge. Ils comptent différemment. Ils comptent sur une échelle moins pratique. Plus floue. Subjective en tout cas.

– Ces chaussettes en peau de lézard, tu les as trouvées où ?

– C’est la vieille du 18 Calle San-Cristobald qui me les a données.

– C’est beau.

– Ça fait rire.

– Elle les a portées, la vieille ?

– Je ne sais pas.

– Ça serait intéressant de savoir ça.

Considérée du pur point de vue économique, l’alliance objective des deux camps provoque un vrai tremblement de terre. La peur physique que fait régner le racket des bolcheviks raréfie la demande. Le logo des marques repasse de l’extérieur à l’intérieur des vêtements. Ça ne suffit pas. Souvent, la qualité reste suffisamment manifeste pour galvaniser les racketteurs.

– Vise la fille avec le sac-poubelle, c’est un Chancel réversible. Attrape la ! Pille la !

Tu gardes la qualité, tu ruines la marque. Tu laisses tomber la qualité, tu ruines la marque.

les bolcheviks inventent le label « cargo ». Un cargo, pour les bolcheviks, c’est un type ou une fille qui porte des marques. Les cargos épluchent les pubs pour faire leur choix. Les bolcheviks épluchent les pubs pour repérer les marques sur les cargos qui passent. Ils sont les pirates. La pub, c’est leur carte au trésor. La vigie a repéré sa proie. Attention à toi, cargo, tu croises dans des mers agitées.

 Sweet shirt Jack & Benson sur Universität strasse. Sweet shirt Jack & Benson sur Universität strasse. Hissez le pavillon noir ! Merde, la sale bête vire de bord. Cargo hors de vue ! Appel à tous les patrouilleurs.

Le cargo est à la peine. Il est allé s’échouer sous un porche de Weinmeister allee.

– Cargo repéré. Cargo bord à bord. Cargo sur le flanc. Abordage !

Tu fais de la pub, tu ruines la marque. Tu fais pas de pub, tu ruines la marque.

Certains essayent des abonnements codés, sur Internet. Les bolcheviks constituent des pools de hackers. Gare à l’abonnement piraté. Tempête d’e mails. Abordage informatique. Tu ruines la marque. C’est sans issue pour les marques. Sans issue non plus pour les bolcheviks dont la raison d’être, c’est les marques.

Côté franciscain, c’est plus simple. Ils n’achètent plus. Recyclage. Bien sûr, il y a des collectionneurs, des couleurs ou des matières qui provoquent des engouements locaux et momentanés, quelque chose comme des modes, ingrédients propices à la constitution d’un marché. Mais comme ce n’est pas l’esprit du jeu, qu’en tout lieu et qu’à chaque instant, la mode naissante est en danger d’être renversée par une autre, le troc l’emporte globalement sur l’euro.

Les commentateurs disent de la filière textile qu’elle souffre

 

SAISON 2, épisode 7/ Octobre rouge

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À la rentrée, Malicorne dégaine ses armes de destruction massive. Le fabricant italo-slovaque garde dans ses cartons une collection préparée sous le plus grand secret. Concept : imitation fripe. Logo « Je suis un objet de consommation ». Typo : Franciscana™ en light, bold et semi bold. Objectif : ramasser la mise.

Juridiquement, c’est du béton.

Bravo les mômes ! Vous avez tout compris. C’est vous qui êtes dans le vrai. Insultez-nous les mômes ! Bourrez-nous la gueule ! Chiez-nous dessus, c’est ça qu’on mérite, nous les vieux cons.

– On veut pas vous chier dessus, M’sieur Malicorne. Les habits que vous faites, même si on les porte pas, ça veut pas dire qu’ils sont pas beaux. Pourquoi on vous chierait dessus ?

– Le concept sort de la bouche des enfants. Les vrais créatifs, c’est vous les mômes. Nous ? De la merde en barre !

– Ça sort pas de notre bouche M’sieur Malicorne. Ça sort du martyre de Micha. Micha, ne dites pas qu’il est un créatif, M’sieur Malicorne. Micha, c’est un flocon de neige. Micha, c’est un ange de Dieu.

– Vous avez raison les enfants. Gloire au Dieu créatif et rémunératif !

Malicorne est propriétaire du martyre de Micha. Sur tout ce qui ressemble de près ou de loin au martyre de Micha, Malicorne est juridiquement fondé à toucher des royalties.

– Moi, Malicorne, je ne toucherai pas de royalties sur le martyre de Micha. Si j’en touche, j’ai un deal avec la Gerald Parker Foundation. Tous les euros iront à la Gerald Parker Foundation. La Gerald Parker Foundation, sa raison sociale, c’est vêtir ceux qui sont nus, visiter ceux qui sont prisonniers, nourrir ceux qui ont faim, glorifier le Dieu créatif et rémunératif. Ainsi, chaque fois que vous entrerez dans une boutique Malicorne, vous sauverez le monde.

T’es bolchevik. Voilà des mois et des mois que tu tournes autour de ces pédés de franciscains sans savoir par où les prendre. Leurs fringues, elles valent rien, t’en veux pas. Le marché du racket, ils te le laissent, t’es tranquille. En même temps, t’es pas con. Ces fripes-là, tu vois bien que ça les porte à incandescence. Tu vois comment on les regarde, comment ils marchent dans ces fripes-là, tu vois bien qu’ils flottent au-dessus du sol quand ils portent ces fripes-là.

Ces fripes-là, ça met du mou dans ton échelle de valeurs et t’aime pas ça.

Alors le concept de Malicorne, tu captes illico.

Malicorne, quand il te dit qu’il est con, ne le croit pas. Il est en train de remettre l’affaire à la case départ, avant qu’on soit tous à nous fracasser dans le mur, nous les bolcheviks et vous les marques.

Les bolcheviks sont pas cons. Fini le cabotage. Finis les cargos de réforme. Malicorne, c’est un supertanker. Les bolcheviks décrètent l’octobre rouge. Les armes de guerre sortent des cités. Sur tout le continent, assaut contre les boutiques à l’enseigne de Malicorne.

Palma del Rio, sur le Guadalquivir : trois vendeuses résistent au pillage ; viol collectif ; l’une en meurt.

Thessalonique : après l’incendie du centre commercial Œdipe-et-famille (sept morts dont trois pompiers), jeûne expiatoire sous les fresques byzantines de l’Anagia tôn Chalkéôn ; sanctuaire profané ; chef d’œuvre détruit.

Galway, dans le Connemara : de sept heures du soir à sept heures du matin, couvre feu pour les moins de vingt et un ans ; poursuite dans la purée de pois ; deux fillettes sont abattues.

Murnau, en Bavière : interdiction de la marque Malicorne dans les entreprises municipales d’enseignement ; les élèves ripostent ; un camion piégé à la Löwenbräu s’écrase contre le Rathaus ; Gertrud Bauer, une religieuse naine de quatre-vingt-quinze ans, est emportée par la bière et s’y noie.

Alghero de Sardaigne : les jeunes communistes proposent une trêve civique dans la guerre des marques ; les bolcheviks les attaquent au tesson de bouteille ; bandera rossa des deux côtés ; dix-huit blessés graves.

Tirgu Jiu des Carpates : la Guilde des négociants honnêtes attaque le collège technique Mihail-Sturdza, dix morts chez les collégiens.

– T’as tout bon, Malicorne. T’es un dieu. Tu remets toute chose à sa place. Les gendarmes et les voleurs. Les échelles et les valeurs. Grâce à toi, tout le monde le sait maintenant : il n’y a pas que ces pédés de franciscains, nous aussi les bolcheviks, on est devenu des objets de consommation. Merde alors !

Les franciscains sont comme absents de la tempête. Je dis « comme absents », parce qu’ils ne sont pas absents. Dans les semaines qui suivent la campagne de lancement des fripes Malicorne, ils se mettent soudain à siffloter. Ça fait bizarre au milieu de cette furie. Tu les vois qui marchent dans la rue l’air absent. Ils sifflotent. Est-ce en rapport avec la guerre des marques. On ne sait pas. Se moquent-ils de Malicorne ? C’est pas net. Veulent-ils se différencier des cargos qui ont l’inconscience de se promener en fripes de chez Malicorne ?

T’es en fripes de chez Malicorne, tu croises un bolchevik, tu repars nu. T’es en fripes de chez fripes, tu sifflotes, les bolcheviks te touchent pas. Le sifflotement, la police, ça l’agace. Quand elle prend ça pour elle, il arrive qu’elle te touche.

Les bolcheviks, non. Les bolcheviks, ils respectent le sifflotement des franciscains. Ou ils s’en foutent. On ne sait pas. Ils ne font pas la confusion entre les marques de valeur et la marque sans prix. Ça, c’est sûr. Pourquoi ? Ils ne s’expliquent pas sur ça. En un mois, la mode du sifflotement se répand dans toute l’Europe franciscaine.

– Saint François aimait les oiseaux. Les oiseaux sifflotent. Nous aussi, on sifflote.

– Et saint Micha ?

– Saint Micha aussi bien sûr. Tout ce que saint François aime, saint Micha l’aime aussi. Saint Micha, il aime tellement le sifflotement des oiseaux qu’il prend des cailloux, il les jette en l’air et il les transforme en oiseaux.

– Oooooh !

– Alors les cailloux transformés en oiseaux sifflotent, sifflotent parce qu’ils savent que saint Micha aime ça et qu’ils ont la trouille de redevenir cailloux.

– Si un oiseau s’arrête de chanter, il le refait caillou, saint Micha ?

– Bien sûr que non.

– Des idées comme ça, ça peut pas pousser dans la tête de saint Micha.

– C’est directement dans la tête des oiseaux cailloux que ça pousse, des idées comme ça. Un oiseau caillou, ça sifflote bien, mais c’est très con.

– Très con ?

– Très très con.

SAISON 2, épisode 7/ Les quatre étages de la vérité

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Le matin du Mali se lève un poignard à la main. Il ouvre la nuit du tranchant de la lame. d’un coup, la nuit tombe en loque à ses talons. alors il plaque son puissant jour sur le sol de la terre comme un homme empressé qui pour faire comprendre son désir empoignerait sans détour le sexe de la désirée. Notre terre est bonne fille et tout ça se récompense dans une solide dégelée de lumière. Je crois que nulle part ailleurs, Dieu ne gratifie la prière d’avant l’aube avec autant d’entrain.

– Papa, pourquoi tu ne me réveilles pas pour la prière d’avant l’aube, que nous la priions ensemble ?

– Non, ma fille, si ta prière est une obligation, elle ne comptera ni pour Dieu, ni pour toi. Le jour où tu en vivras la joie, d’elle-même cette joie t’éveillera dans la nuit.

– Les marabouts ne disent-ils pas qu’une seule prière manquée ruine toutes celles que tu as faites à l’heure dite ?

– Ne les crois pas. Ne crois jamais ceux qui font de leur petitesse la mesure de Dieu.

Mon père était d’une vive piété. Quand il s’éveillait la nuit pour s’installer dans la beauté de Dieu et voir le jour venir, c’était avec un froissement d’étoffe suffisamment net pour que je puisse l’entendre et me lever si la joie m’en prenait, suffisamment discret pour que je me rendorme sans faute ni menace. Sauf le lendemain de la grande fête de Tabaski. Pour le lendemain de la Tabaski, maman préparait la tête et les pieds du mouton de la fête dans cette sauce gélatineuse et musquée qui en fait la plus délicieuse et la plus désirée des collations matinales. Ce jour-là, ce seul jour, pour la prière d’avant l’aube, mon père secouait avec autorité l’épaule de sa seule enfant.

– Ma fille, lève-toi. C’est l’heure de prier.

Ma mère et moi nous placions derrière notre saint imam des nuits de fête. Nous entrions tous les trois dans la beauté de Dieu. Le jour faisait alors son œuvre et maman nous laissait, car cette aube-là, la fête était que je partage les pieds du mouton seule avec mon père et que je l’écoute me parler.

L’année de mes douze ans, il me dit à peu près ceci :

– Ma fille, la vérité est une maison de quatre étages. Le premier étage, sa construction a été confiée aux petits enfants : c’est la sincérité, la vérité du coeur. L’enfant est ignorant. Si tu lui montres une chauve-souris, s’il te dit « c’est un oiseau ! », il n’a pas menti. Sa parole est fausse, mais son cœur est vrai. Le premier étage de la vérité, c’est de parler selon son cœur. Cependant, fais attention, la chauve-souris n’est pas un oiseau et la sincérité ne construit pas une maison sûre. Il y a beaucoup de courants d’air dans le premier étage de la vérité, beaucoup d’erreurs charriées par ces courants d’air et l’erreur porte toujours le malheur avec elle. La sincérité des enfants en est préservée tant qu’elle s’abrite sous la vérité des parents. Mais quand les parents ne sont pas véridiques ou si l’enfance refuse de laisser place à l’âge adulte, la maison de la vérité devient la tour des vents.

Le deuxième étage, c’est la connaissance, la vérité des mots. Je t’ai mise à l’école pour que tu quittes l’enfance et que tu t’exerces à la vérité des mots, celle qui conduit l’âge adulte. Tu dois apprendre qu’un mammifère n’est pas un reptile, que la Terre tourne autour du soleil, que a2 + b2 = (a + b)2 + 2ab, que les Blancs n’ont pas toujours régné sur notre Afrique et qu’il n’y a qu’un seul Dieu. Ces vérités ne se donnent pas, mais se cherchent et se travaillent. Elles s’aiguisent à la meule. Sans entretien, elles se perdent. Quand tu te trompes, même sincèrement, retrouve la vérité des mots et ce qui peut se réparer, répare-le. Ma fille, ne joue jamais avec la vérité des mots.

Le troisième étage de la vérité, je vais te le décrire avant de t’en dire le nom. Toi, Kadiatou, qui est venue dans la nuit de la femme blanche, toi dont le corps est blanc, tandis que mon corps à moi ton père est un corps noir, tu es ma fille plus sûrement que tout enfant noir né d’un père noir. Parce que nous avons cette parenté avec Dieu : faire naître de la vérité qui n’existait pas. je suis un homme noir. Je suis traversé par la nuit de la femme blanche et saisi du désir d’en faire un miracle. Si le miracle ne s’accomplit pas, si le corps minuscule déposé sur mon seuil durant la nuit de la femme blanche ne survit pas à cette nuit noire, je n’ai pas mal fait. Mais si l’enfant survit, si j’en fais ma fille plus intimement qu’une fille née de moi, c’est un miracle que Dieu fait par moi, un miracle dont la joie m’inonde et me sauve. Le troisième étage de la vérité, c’est la foi.

Le quatrième étage est le plus haut. Dieu nous y a invité tout à l’heure, juste avant l’aube, et il nous a donné ce beau jour clair en récompense. Le quatrième étage, c’est de se perdre dans la vérité.

Maintenant, ma fille, à ton avis, de ces quatre étages, quel est le plus fondamental ?

Je suis emportée par la vérité de l’enfance. Je réponds selon mon coeur.

– Le plus fondamental de ces beaux étages, c’est celui où Dieu nous invite juste avant l’aube.

– Non, ma fille ! Le bel étage où Dieu nous invite juste avant l’aube est le plus haut. Il n’est pas le plus fondamental. Le plus fondamental, c’est le premier, la vérité du cœur. Si tu enlèves la vérité du coeur, toute la maison s’écroule inévitablement. Sans la vérité du cœur, la science devient machination. Sans la vérité du cœur, le monde se déchire et s’éparpille et quand tu te lèves pour faire la prière d’avant l’aube, ce n’est pas de joie, c’est par obligation, c’est-à-dire pour rien.

– Oh, papa, tu as raison. La vérité du cœur est vraiment la plus belle.

– Je ne t’ai pas dit qu’elle était la plus belle. Je t’ai dit qu’elle était le fondement des autres.

Je revois le frisson dont frissonne mon père à cet instant-là. Il m’habite. Un frisson lourd, comme au ralenti, un frisson de cent ans d’âge.

– Kadiatou, celui qui possède la vérité du cœur, mais a la paresse de construire les autres étages, ne t’en approche pas. Celui-là ne discerne pas le vrai du faux. Il fait le mal en croyant faire le bien. Il a toutes les cruautés de l’enfance.

Mon père, le regretté docteur Oussouby Sissoko, médecin chef au dispensaire de la S&S CTM établissement de Bougoublé, refrissonne d’un frisson de mille ans.

– Si toutefois la vie t’en approche et que tu échappes à la furie des vents, alors aime-le. Même battu des vents, il était fait pour construire une maison.

SAISON 2, épisodes 8 à 17 – Chapitres perdus

(Le fichier retrouvé dans l’unité informatique de Kadiatou Sakiliba indique une numérotation des chapitres de 1 à 12, puis de 23 à 35. Il y manque donc dix numéros (13 à 22). Par déduction, on peut imaginer que les chapitres perdus devaient évoquer la rencontre de Kadiatou Sakiliba avec Chris McBride, épisode que l’un et autre ont toujours soigneusement réservé aux conversations intimes et dont les médias ne sont jamais vraiment parvenus à briser le secret. C’est aussi la période de la grande crise politico-boursière consécutive à la guerre des marques. Cette crise entraîne, on s’en souvient, la création du Consortium Mondial économicopolitique de reconstruction civique et de résorption de l’insécurité (COMERCIRI). Haute autorité dotée de puissants moyens policiers et culturels, le COMERCIRI accorde très rapidement une importance primordiale au secteur de l’entertainment .)

 

SAISON 3, épisode 1/ Cuba fumeur, Cuba non-fumeur

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Cuba aime l’Amérique d’un amour fusionnel. L’Amérique aime Cuba d’un amour calculé. Cuba le désirait plus que tout, mais ça ne se fera pas : le dernier sanctuaire du communisme ne deviendra pas le cinquante troisième état des Etats Unis d’Amérique. Trop rapide. trop pressant. Lot de consolation : la souveraineté de Cuba est transférée au Consortium Mondial économicopolitique de reconstruction civique et de résorption de l’insécurité (COMERCIRI). sur les conseils de la holding Rupert & Rupert, le COMERCIRI assigne à Cuba la mission de divertir le monde :

– Attendu la beauté naturelle de cuba-terre-de-contraste,

Attendu la prédisposition naturelle de ses naturels à la joie de vivre et aux musiques rythmées,

Attendu le bénéfice esthétique que la grisaille du communisme défait peut attendre des couleurs du marché victorieux,

Attendu l’adéquation naturelle du sable blanc, des eaux turquoise, des poissons multicolores et des hôtels climatisés à la demande en loisirs de bon aloi,

Attendu la persistance d’une demande de mauvais aloi,

Attendu l’obstination cubaine à rouler la drogue des cigares cubains sur la moiteur des jeunes cuisses cubaines, à la dealer vers des poumons solvables, à l’enrober de plaisirs malsains,

Attendu les dangers qu’une trop forte frustration en plaisirs malsains ferait peser sur l’ordre, le confort et la paisible jouissance des honnêtes propriétaires,

Attendu le bénéfice évident d’une gestion contrôlée du vice pour l’exercice tranquille et contrôlé de la vertu,

Attendu la précocité sexuelle des naturels de l’île mâles et femelles,

Attendu leur besoin de liberté,

Attendu la liberté concrète que confère la possession des $, €, et autre currencies,

Attendu que le monde est ce qu’il est, toutes choses restant égale par ailleurs,

Nous, COMERCIRI souverain, vouons Cuba et dépendances à l’exercice des plaisirs honnêtes et à la gestion maîtrisée des autres.

– Yeaaaaaaaaaaaaaah !

– nous, COMERCIRI souverain, séparons Cuba-terre-de-contrastes en deux zones contrastées. À l’ouest de la ligne formée par les localités de Trinidad et de Cayo Guillermino, Cuba-non-fumeur. À l’est, Cuba-fumeur.

– Yeaaaaaaaaaaaaaah !

– Nous repeignons Cuba-non-fumeur en rose indien, bleu ciel, jaune d’oeuf et vert pistache.

– Yeaaaaaaaaaaaaaah !

– Nous laissons Cuba-fumeur à sa pittoresque indiscipline, nous ne repeignons rien.

– Yeaaaaaaaaaaaaaah !

Je regarde le corps véridique de Chris McBride à l’entraînement, Chris McBride mon discobole aimanté. Le voir seulement, je jouis. Il me prend sans précaution, de toute sa vérité, maladroitement. Je jouis. Je l’aime.

– Attendu l’offre et la demande en loisirs de bon aloi, surtout sportifs,

Attendu les frais imprévus exigés par les nations organisatrices de célébrations sportives de bon aloi,

Attendu les économies d’échelle qu’on peut escompter d’une approche rationalisée desdites célébrations,

Attendu l’histoire de l’humanité sportive qui s’inaugure dans le stade d’olympie-joyau-du-Péloponèse,

Attendu que les Grecs d’Olympie-joyau-du-Péloponèse n’ont jamais éprouvé le besoin de déplacer leurs jeux hors du site d’Olympie-joyau-du-Péloponèse,

Attendu que cet auguste précédent libère l’olympisme de toute obligation de nomadisme,

Nous, COMERCIRI souverain, offrons à l’olympisme un site éternel, libéral et sécurisé : Cuba-Terre-de-Contrastes.

– Cuba-fumeur ou Cuba-non-fumeur ?

– Cuba non-fumeur. pour la beauté du sport.

– Et la laideur du sport ?

– Nous, COMERCIRI souverain, offrons à l’olympisme une île où la laideur est sous contrôle.

– Libre ?

– Sous contrôle du libre-échange.

– Yeaaaaaaaaaaaaaah !

les J.O. se dérouleront sur la presqu’île de Varadero. Varadero est rebaptisée New Olympia. les new olympiades sont placées sous l’autorité du Consortium mondial économicopolitique de reconstruction civique et de résorption de l’insécurité (COMERCIRI) qui veut couronner par un statut rationnel et définitif le règne de l’offre et la demande sur le marché mondial du spectacle sportif.

– Attendu la beauté du corps humain,

Attendu l’appétit qu’il provoque,

Attendu les liens immémoriaux entre l’appétit et le dynamisme commercial,

Attendu que des millions de vieux riches ont un appétit dévorant,

Attendu que des millions de jeunes appétissants ne demande qu’à s’investir dans cet appétit,

Attendu que l’exercice honnête des plaisirs honnêtes et la gestion maîtrisée des autres est militairement sécurisé dans Cuba-non-fumeur comme dans Cuba-fumeur,

Attendu que nous voulons nous en mettre plein les fouilles,

Nous, COMERCIRI souverain, décrétons la disponibilité totale et définitive des new olympiades de New Olympia aux lois de l’offre et de la demande.

pour les siècles des siècles.

Chris McBride est en compétition pour la médaille d’or de lancer du disque au jeux Olympiques de 2020 à Varadero, alias New Olympia.

Sur l’île de Cuba.

Sous le contrôle du COMERCIRI.

Je crois n’avoir jamais contemplé de ma vie un acte aussi intelligemment humain que Chris McBride lançant le disque. Trois mille ans d’histoire du corps en une fraction de seconde. Trois mille ans résumés en un corps tendu dans un acte purement beau, purement vrai, dépouillé de toute animalité, entièrement basculé du côté de l’humain.

Pourquoi se tend-il ainsi, pourquoi ce geste entièrement appris, entièrement intériorisé, entièrement rendu, entièrement naturalisé dans l’humain, entièrement investi de suspense, de grâce, de foi, pourquoi cette émotion, cette foule aimantée qui se lève dans le stade en criant des mots, pourquoi cette entière aimantation par la pure beauté ? tant de données mises en œuvre en une fraction de seconde !

Tout ça me donne le vertige.

 

SAISON 3, épisode 2/ Miser sur l’Afrique

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L’offre et la demande, c’est la professionnalisation.

La professionnalisation, c’est la privatisation.

La privatisation, c’est l’argent.

L’argent, c’est simple : tu payes, tu jouis.

Jouir c’est bon.

Donc privatiser c’est tentant.

T’es une athlète africaine. Ta famille veut jouir. Toi aussi tu veux jouir. Tu te refuses à ce que ta famille soit privée de jouissance dans ce monde fait pour jouir. L’Amérique te dit :

– On jouit tous les deux, belle athlète ? on célèbre ensemble la bannière étoilée ?

– Je sais pas trop ! faut que je réfléchisse. y’a le patriotisme, tout ça.

– Tout ça ?

– Bien sûr, c’est pas rien, tout ça.

– C’est combien ?

– Ça se discute.

T’a même pas le temps de discuter. Ta famille et ton pays sont directement informés, directement intéressés aux bénéfices, ils t’ont directement privatisée :

– Donc toi, t’étais prête à baisser les prix. nous, ta famille, ta race, ton pays, on n’existe plus. on s’est déchiré pour toi, résultat : mademoiselle fait le malin, mademoiselle dédaigne, mademoiselle joue les communistes. On lui offre une nationalité d’emprunt sur un plateau doré, mademoiselle prend des airs !

– Mais non, pas du tout, je suis tout à fait prête à me vendre.

– Te vendre, oui, mais combien ?

– On te demande combien.

Combien tu aimes ta famille ? Combien ton pays t’évalue ? Quelle somme tu peux exiger sans décourager la demande ? La nature exacte des avantages liés à la nationalité d’emprunt ? Sa solidité réelle ? C’est difficile à savoir. Ce qui est sûr, ne dis pas non !

Chris McBride dit non.

– Non ! Moi, Chris McBride, je lance le disque comme se lançait le disque dans l’ancienne olympie. nu.

– Sans rien d’écrit sur toi ?

 – Nu !

– T’as pas froid ?

– Pas d’euros pour t’acheter des vêtements ?

– Pas de vêtements qui voudraient t’acheter, toi, Chris McBride ?

– Pas envie d’être couvert ?

– Couvert contre la fracture du radius ?

– Le chômage ?

– La maladresse ?

– Contre les photographies prises à la dérobée ?

– Les utilisations frauduleuses de ton nom ?

– De ton image ?

– De ton logo ?

– Contre les utilisations mensongères de ton passé ?

– Couvert contre l’avenir ?

– Couvert d’euros ?

– L’euro, je m’en fous

– Rhabille-toi, Chris McBride, rhabille-toi vite. Nous, COMERCIRI souverain, nous ne laisserons pas un piétineur de mère piétiner l’avenir de nos enfants, ni un ravageur d’audimat désespérer l’audimat, parce que, figure-toi, l’avenir de nos enfants et les espoirs de l’audimat sont escomptés sur les valeurs de l’olympisme. Nous avons misé gros pour que l’univers entier célèbre comme il faut l’esprit de compétition. Nous défendrons bec et ongles le droit naturel de l’univers entier au retour sur investissement. Chris McBride, avant de te tirer une balle dans le pied, prends la mesure du merdier dans lequel tu vas te mettre.

Chris McBride court le risque de se mettre dans un sacré merdier.

Pourquoi ?

1 – Les sportifs concourant pour l’Amérique du Nord, c’est la Rupert & Rupert, l’âme de la finance mondiale.

2 – Sportifs concourant pour l’Amérique du Sud : Rupert Universal (matières premières, hi tech, médias, BTP).

3 – Sportifs concourant pour l’Europe : Universal Service (assurance, transports, culture, télécommunication, éducation, commerce, santé, armement, sécurité).

4 – Sportifs concourant pour l’Océanie : les marques rescapées Elégance-de-Robert-Malgrain™, Pretty Kyoko™® et Jr DeLuxe™®©.

5 – Sportifs concourant pour l’Asie : la Sechuan & Sechuan (chaussettes, nuoc mam, piles électriques, jeux de société, cd vierges, fers à béton, café soluble, détergents, riz parfumé, rollers, fleurs en pot, vaisselle émaillée, pianos droits, parfums exotiques, sucre vanillé, cages à oiseaux, semelles compensées, peinture acrylique, écrans plats, linge de maison, jumelles de marine, meubles d’osier, bonnets de bain, planches à voile).

Toute la richesse du monde. Toute l’étendue de la vie.

– Et l’Afrique, qui a misé sur l’Afrique ?

– L’Afrique ? tiens, c’est vrai, qui a misé sur l’Afrique ?

Les décisions du COMERCIRI sont soumises à une instance de régulation, l’Autorité mondiale d’éthique et de normalisation (AMEN). l’Autorité mondiale d’éthique et de normalisation (AMEN) a pour cahier des charges de faire respecter «  la concordance entre les valeurs universelles de l’olympisme et la collecte des moyens nécessaires à l’organisation des jeux ».

L’âme d’AMEN est chiffonnée par le désintérêt des sponsors vis-à-vis de l’Afrique :

– Afrique amie, le désintérêt du monde économique pour tes qualités sportives me chiffonne.

– Nous, non ! Nous on est très contents comme ça ! tous nos sportifs ont trouvé preneur. maillots, chaussures, billets d’avion, nationalités d’emprunt, entraîneurs, équipements, salaires, climatisation, vraiment ils ne manquent de rien.

– Afrique amie, tes sportifs ne concourront pas sous tes couleurs et ça me chiffonne.

– Vous faites pas de mauvais sang ! vous savez, pour nous l’Afrique, la couleur, c’est surtout des emmerdements, on n’y tient pas tant que ça.

– Vraiment, ça me chiffonne

– Puisqu’on vous dit qu’on s’en fout. Tout est réglé. On a tout arrangé pour le mieux. On est content comme ça. Alors, s’il te plait, viens pas gâter l’affaire !

AMEN ne supporte pas d’avoir le cœur en tapon. AMEN élabore un compromis acceptable entre le retour sur investissement, les valeurs de l’olympisme et le décrochage éthique de l’Afrique.

– Afrique amie, comme tu aimes à le dire, bienvenue au rendez-vous du donner et du recevoir. Tu auras comme tous les autres ta moisson de médailles. Pour toi et pour toi seule, j’élève le pilage du mil, le pilotage de pirogue, la lutte mandingue et la danse zouloue au rang de disciplines olympiques de plein exercice.

Le COMERCIRI entérine le compromis :

– Afrique féconde en savoureux proverbes, comme tu aimes à le dire, un sportif sans sponsor, c’est un silure sans marigot. Réjouis-toi : le bouillon cube Dumbo, le stylo Plic, les djembés Boum Boum et la moustiquaire imprégnée Sosofagalan acceptent de fournir maillots, chaussures, billets d’avion, entraîneurs, équipements et salaires aux athlètes des quatre nouvelles disciplines olympiques découpées pour toi sur mesure.

– Et les nationalités d’emprunt, on n’a plus droit aux nationalités d’emprunt ?

– Quand elle a rempli de miel ses greniers, la fourmi n’émigre pas chez les termites.

– Oui mais la chèvre qui s’est longtemps fait enculer par l’éléphant, même si l’éléphant vient avec un pot de vaseline, elle hésitera à lui présenter le fion.

– C’est à prendre ou à laisser.

– D’accord, te fâche pas, on va faire comme tu voudras.

Chris McBride refuse tout sponsor, toute marque sur ses vêtements, toute manipulation sur son corps.

Chris McBride veut rester dans la vérité de lui-même :

– Quand je ne me sens pas dans la vérité de moi-même, le disque me tombe des mains.

– Chris McBride, si on se mariait ?

– Le mariage, je m’en fous.

– Chris McBride, si je t’emmenais au Mali et que là-bas, on se mariait. si on se mariait là-bas et que tu deviennes malien comme moi. si par mariage nous faisions du lancer du disque un sport aimé du Mali.

– Je ne veux pas jouer pour Rupert & Rupert, je ne veux pas jouer non plus pour les cubes Dumbo, ni pour le stylo Plic, ni pour les djembés Boum Boum, ni pour la moustiquaire imprégnée Sosofagalan. Dumbo, Plic, Boum Boum, Sosofagalan, Sechuan, Rupert, ça me fait tomber le disque des mains.

– Ce que je suis, ce qui monte en moi, ce qui monte de moi quand je t’imagine glorifiant mon pays natal sur le stade, ça aussi tu t’en fous ?

– Non, ce que tu es, ce qui monte de toi, ça je ne m’en fous pas.

 

SAISON 3, épisode 3/ Jambons et saucisses

Ben-Jonhson

Personne n’est en mesure d’en revendiquer la propriété intellectuelle, sa date et son lieu d’émergence non plus, mais le fait est là : dans la période de qualification des JO de Cuba, l’ironie populaire se met à nommer « jambons » les athlètes officiels du spectacle sportif officiel. Ceux qui ont été achetés à leurs pays après mises à l’enchère. Ceux dont l’élevage a été confié aux puissances réunies dans le COMERCIRI. Ceux dont le corps, la morale, les déclarations, les amours, les péchés, l’existence entière sont vouées à glorifier l’esprit de compétition.

Jambons pourquoi ?

Regarde ce qu’est devenu le corps des athlètes officiels du spectacle sportif officiel, tu comprendras.

Si t’es pas jambon, t’es saucisse. Chris McBride est saucisse.

L’avion descend sur l’aéroport Président Modibo Keïta Bamako-Sénou. De ma vie, je ne suis jamais descendue sur l’aéroport Président Modibo Keïta Bamako-Sénou. Je suis montée de l’aéroport de Bamako-Sénou. Descendue, jamais encore. Il vient de pleuvoir. L’air est chargé d’une ferme odeur latéritique, une odeur de chaud. J’avais oublié.

Est-ce que je ne me suis pas trop éloigné de mon enfance ?

– Chris, c’est l’odeur de mon enfance et je l’avais oubliée. Mon enfance m’est devenue complètement exotique.

– Comment tu as fait pour t’éloigner de ton enfance ? Est-ce que c’est même possible?

– Marions-nous !

Les sociologues de l’époque identifient deux phénomènes. D’abord l’appellation sport-jambon prend. Ça court sur le net. Ça se dit dans les cours. C’est mondialement disséminé. Ça se répand comme un virus. Les classements parallèles se multiplient. Le net dédaigne les hallucinants records jambon. Les modestes records saucisse y provoquent l’enthousiasme. Sur le net, évite d’être catégorisé jambon. Si tu es catégorisé jambon sur le net, t’auras beaucoup de mal à faire prendre tes performances au sérieux.

Ensuite, l’exil de Chris McBride sur Bamako. Ça plait. Ça fait école.

Le marathonien Daoud Farès (israël) est le premier contaminé. Il est physiquement jambon, surtout les mollets, mais moralement saucisse. En réalité, ses mollets-jambon sont cent pour cent bio. Hypertrophie naturelle. Daoud Farès, un cœur tendre, ne supporte pas les quolibets qui assaillent ses jambons bios sur le net. Pour lever toute ambiguïté, il rejoint Chris McBride, saucisse emblématique, et se fait Malien.

La Française Gréta Nguyen est physiquement saucisse mais pathologiquement jambon. Sa veine cubitale pète par trois fois. Spontanément. Elle prend peur, vire de bord, choisit la désintoxication bamakoise.

Environné de musique suave et de nuages cotonneux, l’archange Djibril apparaît au néo-tchèque Franz-Ousmane ag Ahmed en plein match de tennis sur table :

– Au nom de Dieu-tout-puissant-al-rahman-al-rahim et de Mohamed-son-prophète-la-bénédiction-de-Dieu-soit-sur-lui, quitte l’équipe tchèque de tennis de table, Franz-Ousmane ag Ahmed, et reviens au pays de tes pères : ton biceps de droite est en train de devenir jambon, le jambon est haram, reviens !

Franz-Ousmane ag Ahmed rapatrie ses raquettes au Mali.

L’Association des Femmes Africaines pour le Partage des Tâches Ménagères (AFAPTM) prend au sérieux la classification du pilage de mil comme discipline olympique reconnue. Elle lance les éliminatoires. C’est un joyeux succès partout. Si bien que l’Afrique commence à faire bonne figure. En tout cas sur le net.

Notre mariage est célébré comme une fête nationale. Un événement panafricain.

– Kadiatou Sakiliba, acceptez-vous de prendre Chris McBride ici présent pour époux ?

– J’accepte !

– De faire de lui votre horizon parfumé ?

– C’est fait !

– Votre aimant magnétique ?

– C’est fait !

– Votre pirogue à travers les flots ?

– C’est fait !

– Votre champion olympique ?

– C’est fait !

– Votre dieu grec ?

– C’est fait !

– L’autorisez-vous à vous envahir l’âme ?

– C’est fait !

– Le corps aussi ?

– C’est fait !

– Kadiatou Sakiliba ici présente, acceptez-vous de vous en remettre à Chris McBride pour toute aimantation de l’univers, pour toute cristallisation de l’air et du ciel, dans toute mise en lumière de la beauté des choses, dans toute mise en musique de la beauté des choses ?

– C’est fait !

Renversement des climats. L’air flotte sur l’Afrique d’une façon nouvelle, tranquille, légère. Tu marches dans cet air-là, tu te sens bien, tu ne te préoccupes même plus de ceux qui t’observent.

Ça n’est pas un raz-de-marée, mais significatif tout de même. Des athlètes significatifs choisissent l’Afrique comme nationalité d’emprunt.

La sprinteuse américaine Christina Martinez rejoint le Nigeria. Toute l’équipe coréenne de volley sur plage jouera sous les couleurs du Mozambique. Révoltés par l’obligation de substituer au logo de la couronne le blason des laitages Roi-deFrance™, le prince de Galles et son cheval choisissent le polo ghanéen. L’haltérophile monténégrin Branko Milevic se déjambonne au Togo.

Rares, mais adulés, des sportifs africains d’envergure virent saucisses et font leur retour au pays. Même ceux, plus nombreux, qui enrichissent les mieux dotées des grandes équipes-jambons, on n’en fait pas un cas :

– Tant mieux pour eux. Tant mieux pour leur famille. Tant mieux pour leur ministre de la Jeunesse et des Sports. De toute façon, un mensonge dont tout le monde sait que c’est un mensonge, ça ne fait pas grand mal à la vérité. Allez-y les sœurs, allez-y les frères, nous les Africains, on fait pas l’apartheid entre les saucisses et les jambons.  

Même l’affront des disciplines olympiques spécialement découpées pour l’Afrique, c’est pris avec le sourire :

– Pourquoi pas la lutte mandingue ? Les Gréco-Romains ont droit à la lutte Gréco-Romaine, non ? Nous les Africains, on n’est pas contre les Gréco-Romains. tant mieux pour les Gréco-Romains. Allez-y les Gréco-Romains, toute l’Afrique est derrière vous !

Surtout le concours de pilage de mil. Le concours de pilage de mil fleurit sur tout le continent. Les jeunes filles, les femmes, même les vieilles femmes, quelques hommes. De trois catégories initialement prévues, on passe à huit : pilage de petit mil, pilage de gros mil, pilage pour farine, pilage pour semoule, pilage en intérieur, pilage en plein soleil, pilage par équipes. Le pilage par équipe est réservé aux familles polygames. Huit catégories. Vingt-quatre médailles promises à l’Afrique.

– Kadiatou Sakiliba, pourquoi tu ne me dis rien sur Bougoublé ? pourquoi tu ne m’emmènes pas voir Bougoublé ?

– Ne me parle pas de Bougoublé, Chris McBride. Bougoublé, je m’en fous.

– Toi qui ne te fous de rien, Bougoublé, tu t’en fous ?

– L’air est opaque sur Bougoublé.

– Kadiatou Sakiliba, Bougoublé c’est la tombe de tes parents. toi qui pries en toute occasion, pourquoi tu ne m’emmènes pas, que nous priions ensemble sur la tombe de tes parents, à Bougoublé ?

– Bougoublé n’existe plus, Chris McBride. Bougoublé est un trou noir où tu n’es pas le bienvenu.

– Toute ton enfance est là-bas.

– Ni justice, ni funérailles, ni larmes, ni tombe, ni deuil, ni condoléances, ni nostalgie. mon horizon s’est englouti tout entier dans le siphon noir de Bougoublé. tout l’horizon de mon enfance. tout attendrissement sur mon enfance. toutes enfances confondues.

– Même moi le piétineur de mère, j’ai trouvé la force d’aller m’incliner sur la tombe de Mrs McBride.

– J’ai vécu, moi, ce que c’est qu’avoir sa mère pour horizon et je l’ai vécu à son heure. Ma mère a cessé d’être mon horizon. Mon horizon, c’est toi, Chris McBride et quand tu me dis des choses comme ça, tu me fais peur.

– Que s’est-il vraiment passé sous confinement prophylactique ?

– Chris McBride, tu es un enfant. Les enfants font le mal en croyant faire le bien et ça me fait peur. Moi, le mal, je l’ai vu pousser sous confinement prophylactique, dans les profondeurs même de mon âme quand mon âme était enfant. ça me fait peur.

– N’ai pas peur, je suis là.

– Tais-toi ! Quand tu dis des conneries comme ça, tu me fais peur.

SAISON 3, épisode 4 / Les New-Olympiades de New Olympia

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Chris McBride avance dans le stade olympique de New Olympia.

Chris McBride est vêtu de blanc.

Pour les cubes Dumbo, les stylos Plic, les djembés Boum Boum et la moustiquaire imprégnée Sosofagalan, Chris McBride a dit non. Même pour le drapeau du Mali, Chris McBride a dit non.

– Je veux y aller nu.

– Nu, c’est impossible.

– Alors j’irai en blanc.

Le Mali insiste :

– Passeport du Mali, drapeau du Mali ! C’est logique.

– Je hisserai le drapeau du Mali dans les cœurs, mais mon corps parlera seul.

– Le drapeau, tout le monde le met.

– Pourquoi tu veux faire comme tout le monde fait ?

– Je sais pas, il faut bien qu’on commence à vendre notre image.

– Et tu la vends combien ?

– Bon ! D’accord.

Chris McBride avance dans la lumière de son pur habit blanc, de son corps pur, de son enfance intacte, de sa vérité du coeur.

Chris McBride aimante le stade tout entier.

Il aimante le net tout entier.

Même la télévision, il l’aimante.

Chris McBride passe le premier tour.

Il passe le second tour.

Chris McBride se place dans le tour ultime, toutes catégories confondues.

– J’ai franchi le record du dieu grec Phayllos de Crotone, 95 pieds, 29,29 m, je veux aller plus loin. J’ai franchi le record de Martin Sheridan, 43,89 m, je veux aller plus loin. Al Oerter, toi le dieu crucifié qui trouva dans tes blessures mêmes une force de 69,46 m, toi aussi je franchirai ton fabuleux record.

– 74,08 m, le record de Jürgend Schult, tu n’en parles pas ?

– Le record de Jürgend Schult, je m’en fous.

L’équipe panafricaine de pilage de mil est championne du monde de popularité sur le net. Elle réinvente le sport. Elle réinvente la lumière du sport, la musique du sport. Elle manifeste la pure humanité des gestes humains, leur humaine fantaisie, leur utilité, leur inutilité, leur destin, leur arbitraire, leur pure beauté. Elle est beauté.

– Après ça, on va toutes s’acheter des moulins. Il paraît que les djembés Boum Boum font aussi des moulins, les moulins Vroum Vroum.

– Non, tu te trompes, c’est Plic qui fait des moulins, les moulins Plic.

– Plic ou Vroum Vroum, on s’en fout, du moment qu’on est débarrassées du pilage de mil.

– Sauf en compétition.

– En compétition, on continue.

– On n’arrêtera jamais.

– On convertira la planète.

– On inventera des rythmes nouveaux.

– Pilage de mil avec claquement de mains

– Pilage de mil avec lâcher de pilon.

– Danse acrobatique.

– Sprint.

– Endurance.

– Pilage de mil sous parité hommes femmes.

– Sous parité Noirs Blancs.

– Pilage de mil avec dégustation générale.

– Pour le fun.

– Banquet planétaire des mange-mil sous parité hommes femmes.

– Jeunes et vieux.

– Noirs et Blancs.

– Fin des faims.

Dès le premier jet, le Maldivo-Américain Ahmad « Bill » Munir égale le record mythique de Jürgend Schult, le mythe des records jambons. Jürgend Schult, République Démocratique Allemande, 1986, 74,08 m. Jürgend Schult, l’emblème toutes catégories du sport jambon. Les hauts parleurs hurlent l’hymne-jambon. On s’y attendait trop : le reste du stade reste froid. Dix jets plus tard, le Sino-Américain Li Yun « Superburger » explose le record d’Ahmad « Bill » Munir et Jürgend Schult à 75,22 m.

On ne voit que Chris McBride.

Toute lumière vient de lui.

Son enfance.

Sa vérité.

Son habit sans tache.

Son incandescence.

Chris McBride. premier essai. mordu.

Chris McBride, second essai à 68,82 m.

Troisième essai.

Chris McBride trempe son âme au feu.

Il la plonge dans la souffrance d’Al Oerter son dieu crucifié.

Il trempe son éternelle enfance dans la crucifixion du Lady Bird.

Dans les stigmates de Saint Micha d’Assises.

Dans l’engloutissement d’Oussouby Sissoko et de Diarafa Kanouté, mes horizons perdus.

De son regard aimanté, Chris McBride aimante l’horizon.

L’horizon aimante le disque.

Chris McBride pivote sur l’axe du monde.

Son bras dessine l’Afrique.

Son disque ouvre le ciel.

Chris McBride : 69,52 m.

Chris McBride, le Malien bio, franchit le record qu’il voulait franchir, le record bio, le record vrai, le record d’Al Oerter, dieu du disque.

Chris McBride remporte la médaille de bronze, New Olympiades de New Olympia.

Le stade est debout.

L’afrique est en larmes.

Je tombe dans les pommes.

La finale du pilage de mil est organisée comme une récréation. Les officiels du COMERCIRI n’y sont pas. Ils ont profité de l’entracte pour aller se détendre dans Cuba-fumeur. Dommage. Le pilage de mil aimante Cuba-fumeur. Cuba-fumeur ferme ses principales attractions et monte vers le stade. Le syndicat des travailleuses et travailleurs du sexe (stts™) a déclaré la journée fuckingless. Le train fantôme « nuit prolétarienne & brouillard communiste® » a décroché les wagons. pas un seul vendeur de cigares. Même le shit, tu en trouves difficilement. Même la coke. Même le coke. Tous veulent voir l’Afrique.

En Afrique, la journée est chômée-payée. Le continent s’est assis devant sa télé. Il ne répond plus aux appels de l’extérieur.

Hors d’Afrique, peu de chaînes retransmettent, mais celles qui retransmettent frisent les taux d’audience du football ou du sprint. Sur le net, c’est la folie. Bonne pioche pour les cubes Dumbo, le stylo Plic, les djembés Boum Boum et la moustiquaire imprégnée ! Les officiels du COMERCIRI l’ont mauvaise.

Le lancer du disque est un sport né chez les Blancs. Pour la remise des médailles, les officiels du COMERCIRI sont là. La foule aussi. Chacun remarque, c’est facile, l’immense popularité de Chris McBride. Mais ni l’ivresse de l’applaudimètre, ni le vertige de l’audimat, ni même la rumba boursière des actions Dumbo, Plic, Boum Boum ou Sosofagalan ne font l’événement.

Ce qui fait l’événement, c’est le geste de la petite Françoise Doucet. La petite Françoise Doucet a été sélectionnée entre mille par le COMERCIRI pour présenter les fleurs officielles à l’officielle médaille de bronze.

La petite Françoise Doucet donne les fleurs à la médaille de bronze.

La petite Françoise Doucet fait deux pas en arrière, comme prévu par le protocole.

Elle hésite.

Elle revient.

Elle enlève de son cou sa médaille en or, sa médaille de baptême.

À Chris McBride, elle dit :

– Chris McBride, ma médaille d’or, c’est toi !

Épidémie planétaire.

Des milliers de médailles d’or, de l’or sous toutes ses formes, sous toutes ses lumières, poudre d’or, chaînes d’or, bracelets d’or, pépites d’or, boucles d’or, fils d’or, feuilles d’or, pièces d’or, cheveux d’or, paroles d’or, boutons d’or, tout ce que l’or peut dire, tout l’or que peut donner la joie, tout l’or que peut charrier la poste…

Natacha Jourkov ressemble à des milliers d’autres. Elle envoie sa croix d’or depuis Nijni-Novgorod, en Russie :

– Ma grand mère l’a portée pour qu’elle lui donne un garçon, elle n’a eu que des filles. Ma mère l’a portée pour qu’elle lui donne un garçon et elle n’a eu que moi. Je n’ai que toi. Prends-la !

 Au nom des Papous de Bougainville, Jerry Miriung offre la pépite « Caillou du Balbi », deux cent vingt-sept grammes :

– Au commencement, notre île aimait la paix. Puis le volcan Balbi a craché ce caillou dont nous ignorions la malfaisance. À cause de l’or, nous avons eu la discorde. Toi qui change l’or en bronze, libère-nous !

Au Mali, les gens ne disent pas Chris McBride. Ils disent Kri Sissoko. Sissoko parce que c’est le masculin mon nom. Le Mali nous couvre d’or.

– Kri Sissoko, il y a six cents ans, Kankou Moussa, roi du Mali, est allé distribuer notre or aux Arabes de La Mecque. Pour ça, nous lui en voulons. Kri Sissoko, aujourd’hui tu submerges notre Mali sous les médailles d’or. Pour remerciement de cet or que tu nous ramènes, prends cet or.

– Chris McBride, tout cet or !

– L’or, je m’en fous.

– T’en fous pas, Chris McBride, tu ne sais pas de quoi demain sera fait.

 

SAISON 3, épisode 5 / Une drôle d’année

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Chris et moi rentrons au Mali. Riches. Célèbres. Aimés. Chantés. La Ville de Bamako nous offre une maison de fées construite en partie sur pilotis à la pointe de la grande île boisée qu’on peut voir flottant sur les eaux du fleuve en aval du pont des Martyrs, dans la direction des rapides de Sotuba.

C’est une année étonnamment fraîche et pluvieuse. Dès le début du mois de mai, le pays s’est enveloppé de vert fluo. Les travaux des champs restent durs, mais se font sans angoisse. Il y aura de quoi manger. Moi, je barbote comme une folle dans le grand confort et la véritable aisance. Je savais que j’allais aimer, mais je ne l’avais pas encore vécu. Super !

Pour mettre sur le carrelage du bow-window, ça te dirait un tapis dans les vert et jaune ? Tu m’écoutes Chris McBride ? Si t’aimes pas vert et jaune, si tu penses que vert et jaune ça n’ira pas avec la couleur du fleuve, on peut essayer ocre et bleu. Ocre et bleu, t’en pense quoi, Chris McBride ? T’es où Chris McBride ? Réponds-moi s’il te plait ! Pourquoi t’as pris la clim Vroum Vroum, Chris McBride ? Ça fait un bruit d’enfer, la clim Vroum Vroum. Je t’avais dit de pas prendre la clim Vroum Vroum ! Baisse un peu la clim, Chris McBride, on s’entend plus ! S’il te plait !

Je m’écoute avec délice jouer les petites dindes embourgeoisées. Ça me fait rire. Ça me rassure. Chris s’en fout.

Drôle d’année. La planète entière s’inquiète de cette fraîcheur inopinée. Trois ans de sécheresse jamais vue sur l’Amazonie, puis le cataclysme d’un incendie à l’échelle continentale, puis l’explosion quasi simultanée des trois volcans indonésiens Krakatoa, Galunggung et Merapi. La stratosphère se gorge de cendres et joue les lunettes de soleil. Moins de chaleur. Moins d’orages ravageurs. De paisibles averses déversant sur le sol leurs fertilisants gris perle. Ce n’est qu’un répit. Tout le monde le sait. Les chaleurs torrides qu’on a connues les années précédentes fulminent derrière les verres fumés. Elles préparent les représailles.

Chris McBride est maladroit quand il aime. Chris McBride aime le Mali maladroitement, il dit :

Le Mali je l’aime, c’est un pays fascinant.

Et toi, tu vois que ce n’est pas le Mali qu’il aime. Ce que tu vois qu’il aime, c’est autre chose. Son idée du Mali. Son fantasme d’Afrique. Lui dans cet envol vers moi, vers ailleurs.

Chris McBride, s’il aimait le Mali comme on aime son pays, il penserait :

Le Mali, certains jours je l’aime, certains jours je le déteste, le Mali c’est ma mère.

Il ne dirait pas :

Le Mali, c’est fascinant.

Ce n’est pas au fils à dire de sa mère si elle est fascinante ou non.

Chris McBride est si maladroit quand il aime qu’il peut même piétiner ceux qu’il aime. Sauf le sport. Le sport échappe à sa maladresse. Chris McBride est traversé par le sport comme notre saint prophète par la grâce de Dieu. Totalement disponible à la grâce du sport.Totalement aimanté par la grâce du sport.

Quand il sent que la grâce du sport l’a traversé, il te demande :

Comment tu m’as trouvé ?

Toi, ne dis pas qu’il n’aime que lui.

Non.

Chris McBride est un artiste.

Il réagit comme les artistes.

Il s’émerveille à juste titre devant ce qui le traverse.

Et s’il te le dit maladroitement, c’est sans doute parce qu’il t’aime.

Il y a des craquements dans la croûte terrestre, de la boue dans les cieux. Il y a du sable dans la mécanique qui conduit la société. Il y a dans la mécanique le sable de cette fillette sélectionnée entre mille pour ornementer comme il faut la bienfaisance de la mécanique. Il y a cette fissure dans l’organisation, cette deuxième médaille d’or pour le lancer du disque, cette médaille de baptême offerte par la fillette Françoise Doucet à Chris McBride son héros véridique, le discrédit jeté par ce geste sur la médaille d’or officielle, sur les jeux officiels. Il y a cette fissure de la vérité qui s’ouvre au cœur du mensonge et toute la planète en est comme rafraîchie, comme consolée, et toute la planète retrouve une saveur ancienne qu’elle avait délaissée, mais qui était tranquillement restée là, à portée de main, et toute la planète découvre ce très simple pouvoir qu’elle possède sans qu’on puisse le lui enlever, décerner la médaille d’or à celui qu’elle a vu gagner sans tricher, sans se vendre, sans salir le jeu, sans salir les mots, en pur habit blanc.

Toute la planète découvre que le pouvoir du mensonge est sans force devant l’apparition de cette fissure infime, et que la haute autorité du mensonge, sa mainmise, sa pompe, ses officiels, sa séduction, ses marges, cette puissance paralysante qui réunissait la planète entière autour du mensonge se dissout lorsque Françoise Doucet s’approche à nouveau de Chris McBride, lui donne sa médaille de baptême et lui dit :

Ma médaille d’or, c’est toi.

Moi, je comprends d’instinct que c’est une parole déplacée. Je sais qu’il y a beaucoup d’argent dans les new olympiades de New Olympia et que l’argent n’aime pas qu’on dérange ses plans. Quand la fillette Françoise Doucet dit ça, ça me fait peur.

Voyez-vous, l’argent qu’ils avaient mis sur le sport n’était pas fait pour le sport, mais pour l’argent. C’était risqué et ils ne le savaient pas. Ils avaient je crois complètement zappé l’importance du sport. Ils étaient sincèrement pris par leur croyance dans la mécanique. Ils croyaient à la mécanique de l’argent, à la religion du solde-positif-toutes-choses-restant-égales-par-ailleurs. Ils avaient sincèrement fait en sorte que le sport lui-même entrât dans les rouages, qu’il ne vînt pas les enrayer mais au contraire les huilât. Ils n’étaient pas préparés à ce qu’une part significative de la cible – et la cible était la planète entière – prît ce raccourci pourtant si simple d’éprouver suffisamment l’importance du sport pour aller le chercher là où il était encore et pour en délaisser les simulacres. Je crois qu’ils n’aimaient pas le sport. Je crois qu’ils y voyaient un divertissement d’abrutis. Ils méprisaient leur cible, c’est-à-dire la planète entière, jeunes et vieux. Ils n’avaient pas envisagé que la cible pût être en mouvement.

D’une certaine manière, les Jeux de New Olympia marquent un essor inattendu du spectacle sportif. L’audience cumulée globale fait exploser la prudente prévision des commerciaux et dépasse de 32,6 % le chiffre des Jeux précédents. Mais c’est une illusion d’optique. L’augmentation d’audience est essentiellement portée par le net non-commercial et les épreuves du sport saucisse. Les athlètes engagés sous les couleurs de l’Afrique font exploser l’audimat. Pics d’audience historiques pour le sport démarqué, le sport en habit blanc, pour les dieux descendus du fronton des temples grecs. Or le net non-commercial, le sport-saucisse et les dieux grecs sont sortis de la mécanique. Perdus pour les marges.

Le calcul est vite fait. J’enlève le net non-commercial, le sport-saucisse et les dieux grecs, il me reste la diffusion commerciale et le sport jambon. Diffusion commerciale du sport-jambon : – 18,3 % d’audience par rapport à la prudente estimation des commerciaux. Sans compter l’implosion de l’impact promotionnel jambon démonétisée par la fronde saucisse. Impact commercial effectif en baisse de 37 %.

Chris McBride s’en fout. Moi, ça me fait peur. Grâce à Dieu, j’ai le soulagement du rocking-chair dans le bow-window, les pirogues glissant en silence le long des berges, la clim, le grand voile adouci du ciel. Je suis chez moi. Chris s’en fout.

Les Jeux de New Olympia sont un naufrage. Trou d’air dans le secteur-clef des Biens et services de contrôle social (BSCS) : culture, sport, entertainment, communication, éducation, sécurité… La cible était la planète entière, mais au moment d’être transpercée par le harpon des BSCS, la cible s’est déplacée. Plouf ! Les fonds dégagés et les stratégies mises au point pour l’atteindre sont à l’eau. Krach prévisible du secteur-clef des Biens et Services de Contrôle Social (BSCS). Crash envisageable de la civilisation tout entière.

Sauf la branche armement-sécurité. Sur la question de la sécurité, la cible n’a pas bougé.

Rupert Y. Rupert, consultant spécialisé dans le commerce international des armes et la prévision climatique à moyen terme, est élu président des Etats-Unis d’Amérique.

Rupert Y. Rupert décrète la privatisation des services armés. Les BSCF retrouvent du grain à moudre.

Le 13 janvier, la faillite du COMERCIRI est définitivement soldée. L’île de Cuba devient le 53e Etat des Etats Unis d’Amérique.

 

SAISON 3, épisode 6 / Le caisson

realite virtuelle peur

Le fleuve me paraît sans limite. Chris y voit les douves d’une prison.

L’or me fait rêver. Lui non.

On nous a retiré le passeport de l’Union européenne.

Il est Européen. Il en souffre. Moi, non.

– Kadiatou Sakiliba, j’ai perdu l’habitude de vivre en cage.

– Ce n’est pas une cage, Chris McBride, c’est un bow-window.

– Kadiatou Sakiliba, je ne suis pas encore monté au-dessus de moi-même. Il me faut davantage de champ.

– Je suis là.

Il se tait.

– Chris McBride, tu es monté au-dessus de nous tous. Qu’est-ce qui te manque ?

– J’ai tué ma mère. Ça brise mon envol.

– Chris McBride, ce sont les oiseaux qui s’envolent.

– Les anges aussi s’envolent.

– Tu es un humain. Tu n’es pas un ange.

– Je ne suis pas un ange, mais je ne suis pas encore un humain. Je suis encore un inhumain.

Je voudrais le consoler. Les mots se nouent en moi.

– Kadiatou Sakiliba, entre inhumain et surhumain, il n’y a pas d’étape possible pour moi. Ton étape ici, c’est un mauvais calcul.

– Il n’y a aucun calcul dans ma présence ici.

– Ici est un piège où tu m’as mis.

– Sans calcul.

– Quelle importance.

Je pleure. Il me console :

– Ça ira.

Rien d’autre. Sa consolation, c’est ça.

Chris et moi n’avons pas le même rapport à la vidéo. J’adore la vidéo, mais elle ne me hante pas. Comme tous les riches, nous sommes équipés full-TV. Quand tu es équipé full-TV, toutes les parois du living se font paysages mouvants. Tu peux choisir les infos, ou les films, ou les séries, mais le plus souvent, je choisis le programme « Décors et panoramas » version randomisée. Poissons migrateurs, forêts tropicales, vues interplanétaires, ruchers bourdonnants, couchers de soleil tapissent mon intérieur. Ça m’apaise.

Alors Chris McBride entre dans la pièce et il éteint tout. Les murs retrouvent leur opacité et le bow-window sa lumière. Dans le moment qui suit immédiatement l’extinction des murs, on dirait que le monde extérieur nous fixe comme un cyclope. Chris m’interroge :

– T’as pas l’impression qu’on nous observe ?

– Non !

Il balance violemment la tête sur le côté gauche en râlant :

– Tu dois avoir raison. C’est moi qui déraille.

C’est l’époque où sort le Caisson vidéotronique multisensoriel :

– CVM, Caisson vidéotronique multisensoriel, la vérité des sens dans l’univers du sens !

On s’en souvient tous. Tu entres dans le caisson. Tu poses le menton sur le vidéotron. Fermeture automatique du caisson. Tu es coupé du monde. Les capteurs de l’assise mobile palpent ta peau, s’y fixent. Puis les capteurs latéraux. Puis les capteurs frontaux. Puis le masque. C’est très présent. Très doux. Très insidieux. Très indiscret. Alors tu peux mettre le programme de ton choix : infos, aventure, musique, jeux, érotisme (mot de passe exigé), piscine tiède, piscine à bulles, manèges divers. Tu prends ton envol. Tu es ailleurs.

– CVM, ce que tu vois de tes yeux, vis-le dans ton corps !

Chris McBride n’aime pas la télé, mais la télé le hante. Je forme en moi cette idée folle : hanter Chris McBride. J’ai peur, vous comprenez. J’ai peur qu’il s’envole. Alors je forme l’idée qu’il s’envole en restant. J’achète pour lui le caisson hanté. La cage à oiseaux. Je signe la décharge :

– L’acheteur s’engage à n’employer le CVM que dans les usages et sur les durées indiquées dans la présente notice (pages 27 à 42). Il assure avoir pris connaissance des contre-indications signalées par le constructeur (pages 57 à 123). En conséquence, le constructeur est dégagé de toute responsabilité dans les troubles qui pourraient résulter d’un usage inapproprié du CVM.

Le caisson nous est livré le 7 janvier. Le 7 janvier, Chris McBride n’entre pas. Le 8 janvier, Chris McBride n’entre pas. Jusqu’au 13 janvier, Chris McBride n’entre pas. Le 13 janvier, à 14 h 15, j’en pleure devant lui. À 14 h 30, il entre.

Je m’endors.

À 18 h 50, je me réveille. Chris McBride est toujours dans le caisson. J’ouvre en procédure d’urgence. Chris McBride est recroquevillé sur lui-même, dans la position du fœtus. Je le secoue. Chris McBride est raide comme un caillou. Je hurle d’angoisse. Chris McBride se déplie lentement, comme au ralenti, comme pour une tâche urgente et religieuse dont rien ne pourra le distraire. Il plonge au ralenti dans full-TV. Il zappe sur Universal News.

Treize secondes d’images en boucle.

Eblouissement. Au loin, des buildings ploient comme un bouquet de roseaux sous l’orage. Je reconnais Cuba. Un visage en panique implore la caméra. Un visage de femme. La chair du visage prend feu, se désintègre. On voit le cadavre du visage à vif. Les mâchoires et les dents sont nettes. Chris McBride feulant, comme au ralenti :

– Mamaaaaaan !

Noir.

Puis à nouveau l’éblouissement. Treize secondes. La femme. Le feu. Les dents. Chris McBride, comme au ralenti :

– Mamaaaaaan !

Noir.

Sur toutes les parois du living, un texte défilant donne l’info :

– 13 janvier, 15 h 07 GMT – attaque nucléaire terroriste sur Cuba– le Président Rupert Y. Rupert s’adressera au monde à 3 h GMT – Suspect numéro un, la République autoproclamée du Tokharistan – Les images que nous diffusons sont celles reçues par le Bureau mondial d’autoprotection à partir des caméras de surveillance de l’hôtel Sheraton – Il ne semble pas y en avoir d’autres – Le site du drame est coupé du monde…

Deux-cents minutes que Chris McBride se repasse le film dans la marmite du CVM. Femme. Feu. Dents. Mamaaaaaan ! Noir. Treize secondes. Deux cents minutes au cours desquelles l’âme de Chris McBride s’est envolée.

Noir.

Le 2 février, le président Rupert Y. Rupert réunit sous conduite américaine une Alliance mondiale pour la liberté et la sécurité du monde (AMLS). La riposte militaire au terrorisme représente un marché colossal. Universal Service emporte l’appel d’offre. Chris McBride brûle d’en être.

T’enrôles pas chez Universal Service, Chris McBride. Tout ce que nous savons sur cette guerre, nous le savons d’eux. La seule chose dont nous soyons sûrs, c’est qu’il leur faut cette guerre pour se relever de ta médaille d’or. La seule chose dont nous soyons sûrs, c’est que le sport, la justice, la vérité, la démocratie, la guerre, la paix, le vice, la vertu, ils les ont enrôlés pour la vente. Tu es riche, tu es heureux, tu es tranquille, logé, véhiculé, tu es aimé, Chris McBride, pourquoi t’enrôler pour la vente, ce mensonge, cette solitude ?

– Même s’il leur faut cette guerre pour la vente, même si l’or seul les conduit, s’il les conduit à protéger l’univers contre ces barbares, je les suivrai contre les barbares.

– Toi, Chris McBride, tu sais quoi des barbares ?

– J’ai fait partie des barbares. Je sais.

– Tu avais quinze ans.

– Quinze ans, c’est pire. Quinze ans, ça veut dire que c’est inscrit dans la profondeur de toi. Ça veut dire que tu connais la barbarie dans ses profondeurs.

– La lumière de New Olympia, je l’ai vue surgir de la profondeur de toi.

– Il a fallu qu’on me mette dans les fers de HMP Saint-James pour que j’atteigne à la lumière. Sans les fers de HMP Saint-James, jamais je n’aurais connu la lumière du disque. Contre les barbares, il n’y a que le fer.

– Je n’ai pas parlé de la lumière du disque, j’ai parlé de la lumière en toi.

– J’avais besoin du fer pour trouver le disque et besoin du disque pour me redresser.

– Peut-être aussi besoin de moi ?

– Toi, non ! Toi, quand tu parles gloire de l’Afrique, renaissance du Mali, vérité du sport, tu penses plantes grasses et bague au doigt. Aujourd’hui, la barbarie des barbares me convoque au-dessus de moi-même, elle m’offre la puissance intérieure de l’envol, la force de balayer tous les doutes, toutes les arguties, l’occasion de payer ma dette à l’humanité. Cette fois, je ne me laisserai pas piéger dans ton terrier. Tu m’englues, Kadiatou Sakiliba. Tu m’éteins.

– Bon, n’en parlons plus. Tu sais, nounours, pour le tapis, je suis décidée. Je vais prendre ocre et bleu. Comme tu l’as dit. Ocre et bleu, ça sera beaucoup plus confort dans le bow-window.

Il m’insulte :

– Petite dinde embourgeoisée, tricoteuse de couettes, consommatrice de plus de cinq mille ans, ménagère.

Je me rebelle. Il me cogne :

– Tu me fais gerber avec ton bow-window, c’est une cage à rentier, ton bow-window, une étable à vaches.

Il veut être un héros, un nomade, un poète, un galonné, un flambeur, un born again, un modèle, un martyr, un standard, un corps céleste, un slogan d’enfer, un soldat de plomb, un freedom figther, un coach McBride, un aligné volontaire, un aventurier, un Indien, un cow-boy, une idole, un fidèle, un forçat, un ovni, un ange.

Il veut s’évader du bow-window.

Il veut s’évader de la vie telle qu’elle est.

Naître à nouveau.

Chris McBride est trop jeune, trop frais.

La vérité de Chris McBride, c’est la tour des vents.

 

 

SAISON 4, épisode 1 / Un vent de feu sur Khalchayan

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Un vent de feu souffle sur Khalchayan. Depuis dix jours, l’horizon gorgé de sable s’est pris de frayeur et se rabat sur la ville. Une chose le poursuit et le fait mugir d’épouvante. Puis la panique lui coupe le souffle. Alors sa gueule s’ouvre dans un silence de four.

Retourne chez toi, l’horizon, t’es fait pour nous montrer l’avenir, pas pour le fuir et te réfugier dans nos bras.

Trop monstrueux pour espérer la compassion de la ville et s’y consoler.

Trop affolé pour entendre la supplication des voix humaines.

L’escadron « Force de la vérité » rampe sous l’univers en fuite. Bataillon d’arthropodes aux semelles d’acier. Tapi sous la débâcle, l’escadron « Force de la vérité » s’est donné pour mission de percer l’horizon défait.

Il avance.

Captain Brown, à Kalchayan. Brigade unifiée d’information. Nous avançons toujours. Pas de résistance. Des coups violents. Peut-être des déflagrations. On ne sait pas. On ne voit rien.

Je vis la guerre seconde par seconde. En full-TV.

Paquets de sable. Dedans, des formes indéchiffrables. Morceaux de ville volant au-dessus des rues. Des bruits sourds. Le grondement sourd de l’acier qui roule tapi sous l’horizon déboussolé.

Selon toute vraisemblance, la République autoproclamée du Tokharistan vit ses dernières heures. Nos forces approchent de la mosquée brune. D’après nos informations, le dernier carré des fanatiques y serait réfugié. Des hommes prêts à tout. Prêts à mourir. Dangereux.

L’image est prise de l’intérieur des chars en marche. La vie ramassée sur elle-même. Sous carapace. Privée d’horizon. Tout le restant reste flou.

Allo ! Allo ! Ici Captain Brown. Vous me recevez ? Je ne vous entends plus. Vous me recevez ? Qu’est-ce qui se passe ? J’ai de l’image, répondez, bordel de merde !

Les chars embusqués dans l’avenue de l’Emir-Tamerlan pivotent vers le canapé où je campe en cible solitaire. Devant, planté sur l’ombre mouvante de la mosquée brune, le légendaire minaret d’Ali résiste fantomatique à la tempête d’apocalypse.

– C’est bon. Je vous entends. Ici Captain Brown, front du Tokharistan. Je suis dans le véhicule de tête de la colonne de tête. Le légendaire minaret d’Ali se dresse devant nous.

Captain Brown est accroupi à côté d’un homme de fer, à côté d’un homme sans visage.

Il s’adresse à l’homme de fer :

– Soldat Chris McBride, vous symbolisez l’union des hommes libres face à la barbarie. Pouvez-vous nous dire votre sentiment au moment où l’ennemi est à portée de tir.

– J’aurais aimé y aller nu.

– Ah merde ! J’ai perdu la liaison. Liaison s’il vous plaît. Liaison.

Liaison, s’il vous plaît !

Image !

Image !

Les parois du living sont rendues à leur opacité. Le cyclope du bow-window me fixe de son œil blanc d’aveugle. J’en appelle à l’image comme une possédée. J’implore saint Ali le taumaturge, saint Ali des mille et un miracles. J’en appelle à la full-icône de Chris McBride. Liaison désintégrée, perdue.

Noir.

La légende du minaret de Khalchayan, c’est une inscription de jaspe, d’agate et de cornaline qui monte en spirale le long du monument et qui dit les mots mis par le khalife Ali dans la bouche de Celui qui est la vérité de tout :

Quand tu Me cherches, tu Me trouves

Quand tu Me trouves, tu Me connais

Quand tu Me connais, tu M’aimes

Quand tu M’aimes, Je t’aime

Quand Je t’aime, Je te tue

Quand Je te tue, Je te rachète.

Le prix de ton rachat, c’est Moi.

Retour de l’image.

– Le soldat que vous voyez à l’écran est le soldat Chris McBride.

Retour du mensonge.

Moi, je ne vois qu’un amas de ferrailles emprisonnant une épine de chair désaimantée.

N’y va pas, Chris McBride !

N’y va pas nu !

N’y va pas habillé !

N’y va pas du tout !

Le minaret d’Ali touche aux plus hauts étages de la vérité.

Tu es encore trop frais pour ça.

Trop jeune.

Tu viens tout juste d’édifier le premier étage.

Le premier étage de la vérité est ouvert à tous les vents, Chris McBride.

Les vents d’aujourd’hui sont trop puissants pour toi, Chris McBride.

Ta vérité n’est pas assez forte pour affronter ces vents-là, Chris McBride !

– J’aurais aimé y aller nu, captain.

– La bataille décisive ne se mène pas nu, elle se mène vêtu d’acier, soldat Chris McBride.

– J’aurais voulu vaincre le mal par la seule force de la vérité, sa force nue.

– Où était-elle, la vérité, quand Mrs McBride s’est fait arracher le visage par son propre fils, le monstre du Lady Bird ?

– La vérité ne porte pas de vêtement, captain ! Autour du Lady Bird, il n’y avait que des amateurs de fringues.

– Tu crois qu’une gonzesse à poil aurait pu quoique ce soit face au monstre en furie devant le Lady Bird ?

– Je ne sais pas. Peut-être.

– Reviens sur terre, monstre du Lady Bird. Si la force des armes t’avait intercepté, t’aurais pas piétiné Mrs McBride, ta propre mère, et tu pourrais te regarder dans une glace.

– Yes Sir !

– T’aurais pas troublé ton image.

– Yes Sir !

– T’aurais pas connu HMP Saint-James.

– Yes Sir !

T’aurais pas besoin de te racheter.

– Yes Sir !

– De renter dans le rang.

– Yes Sir !

– De prouver ta bonne foi.

– Yes Sir !

– De combattre aux avant postes de la vérité en armes.

– Yes Sir !

On ne sait pas tout. Le net, quand il franchit les barrages, parle de vents dépassant les deux cent quatre vingt kilomètres à l’heure, avec des rafales d’une puissance jamais observée. Des camions-citernes retrouvés sur les cimes. Des familles entières précipitées du haut du ciel. On ne sait plus ce qu’il faut croire.

– Progression. Progression continue. Le portique des cent quatorze sourates est à un jet de grenade. Des morceaux de mosquée volent autour de nous.

Tout à coup, on y voit mieux. Le commentaire sonore est coupé, mais l’image est meilleure. Peut-être ces soudaines syncopes du vent dont on parle aussi, ces hoquets d’accalmie torride dont on parle aussi. Le char est entré dans la vaste cour entourée d’arcades. Il marche sur une foule énorme, éberluée, souriante, rousse de la tête aux pieds. Chris McBride hurle des mots sans voix dans le silence en full-TV de notre living orphelin.

Personne ne t’entend, Chris McBride.

Personne n’accorde importance à tes cris.

Pourquoi es-tu le seul à ne pas sourire ?

À ne pas être roux de la tête aux pieds ?

Le seul vêtu de fer de la tête aux pieds ?

Ça fait peur, Chris McBride, ces visages souriants sur lesquels tu marches, et le tien comme une épine désaimantée dans une carapace de fer.

Ils ont des armes, pourquoi ne tirent-ils pas ?

Pourquoi ce sourire halluciné ?

Toi qui cries comme un démon ce cri que nul n’entend.

Pourquoi piétines-tu cette foule de cinglés, Chris McBride ?

Arrête-toi !

J’ai changé le tapis vert et jaune.

J’ai pris l’ocre et bleu.
Comme tu voulais.

Rentre à la maison, Chris McBride !

L’image se brouille à nouveau. La tornade à repris. La foule s’écrase dans les galeries ou se plaque au sol. Trois chars avancent dans la cour de la mosquée, dans la chair de la foule. La caméra muette panneaute en contre-plongée sur le minaret ivre de sable. Il tremble de tout son fût. Tu dirais qu’il est pris de vertige.

C’est alors que se produit le fameux miracle de Khalchayan.

Par milliers, comme crachées par les anges, des lames de feu lapident la guerre. Pas des balles de fusil. Pas des rafales de mitrailleuses. Pas des engins guerriers. Pas des cailloux précipités par le vent. Pas des grêlons furieux. Des éclats de ciel. Des cristaux divins.

Tu vois des hommes à genoux arracher de leur poitrine ensanglantée des gemmes étincelantes et les baiser avant de se laisser périr. Tu vois des cadavres qui te dévisagent avec des yeux d’onyx. Tu vois des hirondelles de jais se fracasser contre les chars et ce sont les chars qui pourtant s’affolent. La déroute de l’horizon déchausse la vérité inscrite sur le minaret d’Ali et la met en guerre avec les humains. Les mosaïques de jaspe, d’agate et de cornaline pleuvent comme des dagues.

Tu vois le visage épine de Chris McBride ouvrir le tombeau de ferraille, en sortir ressuscité, s’aimanter à nouveau, emplir l’univers et pleurer.

La faux du vent a repris sa moisson. Silence radio. Le minaret d’Ali chancelle nu sur l’écran. Il se rompt. Il fend le mur de sable. Il s’abat sur l’image. Il l’éteint. Noir. Tu ne vois rien, sauf le regard borgne du bow-window dans le living opaque, le tapis ocre et bleu, le flot démagnétisé du fleuve. Tu n’entends rien. Tu cherches l’épitaphe de la vérité dans les débris d’horizon.

Quand tu Me cherches, tu Me trouves

Quand tu Me trouves, tu Me connais

Quand tu Me connais, tu M’aimes

Quand tu M’aimes, Je t’aime

Quand Je t’aime, Je te tue

Quand Je te tue, Je te rachète.

Le prix de ton rachat, c’est Moi.

 

SAISON 4, épisode 2 / Papiers officiels

 

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Editorial de l’Universal Herald Tribune, 12 mai

Les outils de la guerre non-létale

Jamais sans doute la convergence entre les recherches civiles et militaires n’est allée aussi loin. Le programme « Owning the Climate », développé par Universal service grâce aux Fonds agricoles de contrôle climatique, a joué – c’est aujourd’hui avéré – un rôle majeur dans la désorganisation des forces terroristes réunies par le Tokharistan. C’est grâce à ces manipulations désormais maîtrisée de l’ionosphère que les forces de l’AMLS, équipées en conséquence, sont parvenues à désorganiser la résistance de Khalchayan, provoquant à point nommé l’ouragan qu’on sait.

La psychiatrie ondulatoire a elle aussi été sollicitée. Expérimentée la première fois dans le centre pénitentiaire médicalisé de Palo Alto, elle avait permis, on s’en souvient, la création d’une « prison ouverte » destinées aux auteurs de meurtres et autres méfaits jugés psychologiquement irresponsables lors de leur procès, donc moralement non punissables. Principe du procédé : une émission d’ondes appropriées agissant comme un neuroleptique global forme un rempart invisible permettant de normaliser autant que faire se peut l’aspect du « village de rédemption » où sont reclus les prisonniers. C’est une technologie du même ordre qu’Universal service a vendue à l’AMLS pour « stupéfier » les bataillons terroristes retranchés dans la mosquée d’Ali.

La civilisation est-elle en train de faire un bond dans l’humanisation des conflits ? Le nombre incroyablement faible de victimes directes lors des récents affrontements est un signe. Les adeptes de la téléo-philosophie, dont l’influence n’est plus à démontrer, parlent désormais de « tensions douces », d’un contrôle social fondé sur la théorie des « parois molles », du « risque élastique », du « tournoi non létal ». Derrière ces élaborations théoriques, ils dessinent un monde où l’expérience du risque pourrait se vivre sans danger et les conflits sans rupture. Dans une telle société, la frontière entre les continents militaire et civil s’effacerait au profit d’un concept global de sécurité englobant la protection contre les déviances de la nature, de la technique et du comportement humain, avec pour règle suprême le respect de la vie. On y est presque. L’usage militaire d’outils primitivement destinés à la protection de la planète et au soin psychiatrique a d’ores et déjà démenti les prévisions apocalyptiques des esprits forts. Le spectre des grandes boucheries mondiales du siècle dernier s’éloigne. La guerre non-létale est à notre portée. Qui s’en plaindrait ?

Ruhola Cyrus-Bhutto

 

Lettre datée du 18 avril, reçue le 3 mai

Expéditeur :

Bo de Carvalho

Secrétaire général de l’Alliance mondiale pour la liberté et la sécurité.

AMLS City, Washington DC, USA

To Mrs McBride,

Le commandement central de l’Alliance a la douleur de vous annoncer le décès votre époux, Mr Chris McBride, matricule LS 724 484, lors de la bataille pour le contrôle de Khalchayan. Sa conduite héroïque à l’avant garde du combat pour la liberté et la sécurité du monde font de lui un exemple pour la postérité. En récompense de ces mérites, le soldat Chris McBride, matricule LS 724 484, a été promu à titre posthume au grade de sergent-chef avec tous les droits afférents.

Veuillez trouver ci-jointes les indications fournies par Universal Service, son employeur, pour les formalités relatives à son contrat d’engagement.

Avec nos sincères condoléances.

Bo de Carvalho

 

Lettre datée du 18 avril, reçue le 3 mai

Expéditeur :

Ronald T. Rupert

Président d’Universal Service

Universal Building

AMLS City, Washington DC, USA

To Mrs McBride,

Dans la pénible circonstance que vous traversez, Universal Service s’engage à vous assurer une prestation digne de la confiance accordée à notre entreprise par l’Alliance Mondiale pour la Liberté et la Sécurité (AMLS) qui nous a confié la gestion de ses personnels offensifs. Nous vous rappelons que le sergent-chef Chris McBride, matricule LS 724 484, a été engagé par nous comme soldat sous le contrat C3+ (Courage +++) qui autorise Universal Service à placer l’agent en Poste de Crise Avancée *, mais lui assure en retour (si décès, à ses ayant-droits) la Garantie Platine™, avec l’ensemble des primes afférentes*. Vous recevrez donc prochainement, pour solde de tout compte, un virement bancaire correspondant aux clauses du contrat C3+**.

Dans le louable souci « de faire en sorte que la légitime recherche de rentabilité s’accorde avec des stratégies préservant au mieux avec l’intégrité physique des personnels engagés », la « Loi de privatisation des services de sécurité intérieure et extérieure » impose le versement obligatoire, par le bénéficiaire de l’appel d’offre, d’une prime forfaitaire conséquente en cas de décès, d’invalidité ou de traumatismes divers. Le barème proposé par Universal Service a été considéré comme le plus avantageux pour les personnels (si décès, leurs ayant-droit). Il vous garantit la somme de 725 423,12 UC/AMLS***.

Comme vous le savez sans doute, la privatisation des services armés a été décidée pour les USA par le président Rupert Y. Rupert, puis étendu à l’AMSL, afin de faire baisser le poids de prélèvements obligatoires nuisibles à la prospérité et au dynamisme de l’économie. En contrepartie, la gestion des réparations de guerre a été confiée à notre compagnie. Par souci d’équité, Universal Service a souhaité intéresser ses martyrs au bénéfice de ces réparations. Notre société a donc réservé 3,7 % des actions de sa filiale Universal War Benefits, aux ayant-droit des personnels morts au feu. Nous sommes fiers de vous indiquer que grâce à notre programme « Qualité-technicité-gestion de la ressource », le conflit du Tokharistan ne devrait pas dépasser les cent tués dans le camp de l’AMLS. Nos géologues pensent par ailleurs que la région de Khalchayan dispose d’importantes réserves en métaux rares et métaux non ferreux, dont la demande est depuis quelques années en hausse constante. Le portefeuille d’action dont vous êtes bénéficiaire devrait donc vous assurer la sécurité matérielle qu’est en droit d’espérer toute veuve de héros.

La dépouille du défunt n’ayant pu être identifiée, vous recevrez prochainement une urne personnalisée**** contenant de la terre recueillie sur les lieux du décès. Ce service vous est offert par nos partenaires Holy Night et Western Postexpress.

Nous savons combien la circonstance est pour vous cruelle, mais nous espérons néanmoins que ces quelques informations vous apporteront du réconfort. Et nous vous assurons que nous partageons votre peine après le décès de notre collaborateur et ami, le sergent-chef Chris McBride.

Votre dévoué

Ronald T. Rupert

* Lire la notice jointe et renvoyer dans les meilleurs délais les formulaires correspondant à votre situation.

** Fournir vos coordonnées bancaires – Formulaire « Cash international ».

*** Le montant des primes et l’ensemble des indications chiffrées sont exprimés en Unités de Compte l’Alliance Mondiale pour la Liberté et la Sécurité (UC – AMLS). Notre partenaire Western Postexpress joint à ce pli une calculatrice AMLS-Gold qui vous aidera à faire la conversion dans la monnaie de votre pays.

**** Granit noir veiné vert ou marbre rose veiné noir, selon disponibilités.

 

Lettre datée du 8 mai, reçue le 19 mai

Expéditrice :

Jennifer M. Coldfish

Secrétaire permanente de l’AMSL au Mali

Cité AMLS, Bamako, Mali

Mrs Mc Bride,

Le choix fait par feu votre époux de concourir sous les couleurs du Mali lors des Jeux de New Olympia avait logiquement amené l’Union Européenne à lui retirer son passeport, ainsi qu’à vous même. Depuis l’attaque terroriste du 13 janvier, vous êtes donc assujettie à la réglementation internationale « Etanchéïté maximum » restreignant l’attribution de visas aux ressortissants des soixante douze pays, dont le Mali, inscrits sur la liste « Danger latent ». En raison de la conduite héroïque du sergent chef Chris McBride lors de l’attaque de Khalchayan, la présidence des Etats Unis d’Amérique et le commandement en chef de l’AMSL ont souhaité vous accorder à titre exceptionnel un sauf-conduit de cinq ans valable sur le territoire des cent douze pays de l’Alliance. Vous voudrez donc bien vous présenter sous deux mois au secrétariat de l’AMSL en République du Mali, afin de vous soumettre au test de lecture des panneaux signalétiques internationaux, de passer les contrôles médicaux obligatoires et de vous inscrire aux cours de préparation au serment antiterroriste.

Les pièces requises sont les suivantes :

  • Passeport en cours de validité vierge de tout visa.
  • Acte de naissance (original en trois exemplaires).
  • Certificat de nationalité des deux parents (original, un exemplaire)
  • Certificat de mariage (original en trois exemplaires).
  • Certificat d’identité ethnique (seul le certificat dit « Arbre des trois générations » est accepté. Il ne constitue pas un pièce officielle pour le secrétariat de l’AMSL qui peut exiger des justificatifs complémentaires).
  • Certificat provisoire de non-contagion délivré par le Dr Aron T. Maïga, hôpital Gabriel Touré (1,23 UC/AMSL* – ce certificat ne constitue pas une pièce officielle pour le secrétariat de l’AMSL et ne dispense pas des examens médicaux effectués par nos soins – 17,72 UC/AMSL*).
  • Certificat personnel de non condamnation (pénal et civil).
  • Certificat familial de non condamnation (conjoint, ascendants et descendants directs).
  • Toute pièce attestant de la propriété de votre domicile ou à défaut du paiement régulier d’un loyer.
  • Toute pièce attestant de votre niveau scolaire ou universitaire.
  • Attestation de non-excision et de non-polygamie (délivrée par le secrétariat du Haut conseil panafricain pour l’intégrité de la femme. Cette attestation ne constitue pas une pièce officielle pour le secrétariat de l’AMSL ; un examen complémentaire peut être requis.)
  • Attestation de non-appartenance à une organisation terroriste, islamiste ou anti-AMLS (document délivré par le service enquête de Universal Service – 7,5 UC/AMSL *)
  • Résultats du test d’adéquation aux valeurs démocratiques (test dit des « 77 questions » délivré sous le contrôle des psycho-sociologues assermentés de Universal Service – 13,4 UC/AMSL*)
  • Note d’intention sur les raisons qui vous incitent à solliciter un sauf-conduit de l’AMSL (manuscrit, 5 feuillets minimum)
  • Dépôt de garantie (237 UC/AMSL*)

Les numéros d’ordre ouvrant à l’obtention d’un rendez-vous avec les services de notre secrétariat permanent sont délivrés au check point n° 5 du périmètre de sécurité de la cité AMLS entre 5 h et 7 h du matin (jours ouvrables, à l’exception des fêtes chômées aux Etats Unis d’Amérique).

Avec nos salutations distinguées.

Jennifer M. Coldfish

* Les indications de tarifs sont exprimées en Unités de Compte l’Alliance Mondiale pour la Liberté et la Sécurité (UC/AMLS). Notre partenaire Sechuan Petroleum joint à ce pli une calculatrice AMLS-Gold qui vous aidera à faire la conversion dans la monnaie de votre pays.

 

Lettre datée du 16 avril, reçue le 4 juin

Expéditrice :

Laura Klajnbaum

Secrétaire personnelle de Yann Le Faouët

Maire de Bonneville-sur-Marne

Bonneville-sur-Marne, France

Ma chère enfant

Nous avons vu à la télévision que Chris participait à l’attaque contre la mosquée brune. Nous espérons tous qu’il ne lui est rien arrivé d’irrémédiable. Je n’en dors pas depuis deux jours. Tous tes amis de Bonneville sont dans la même angoisse, mais aussi portés par l’espoir qu’il est vivant. Aie confiance, ma petite puce, et sois courageuse ! J’ai tenté d’informer notre bon vieux maire, mais comme tu le sais, il a maintenant ses cent ans et son esprit n’est plus tout à fait là. Ici, nous sommes quasiment tous opposés à l’Alliance, mais le fait de savoir ton Chris engagé du côté AMLS nous fait néanmoins trembler pour les deux camps. Je ne connais pas ta position. Tu dois être bien déchirée. Comme tout ça est affreux !

Voici maintenant une nouvelle qui va te surprendre et je l’espère t’aider. Depuis que ces salopards de l’Union Européenne ont décidé de vous punir pour votre magnifique action de solidarité sportive avec l’Afrique et vous refusent tout visa, les anciens de votre petit groupe de jeunes franciscains (Amélie Vignal est à côté de moi et t’embrasse !) se sont démenés comme des diables pour trouver une solution. Comme à l’accoutumée, c’est de notre bon vieux maire qu’est venue la lumière. Arguant de ta « blanchitude » et des années que tu as passées chez lui, il a décidé de te reconnaître comme sa fille. Vu le côté un peu délicat de cette stratégie et de peur que tu ne te braques, nous avons préféré ne rien te dire. D’autant plus que le cher homme s’est pris au jeu et croit sérieusement être ton géniteur !

Vu vos âges, ce n’était pas vraiment crédible, mais figure-toi que sa détermination, sa virtuosité à jongler avec les obstacles administratifs et les relations acquises au cours de ses sept décennies de mandats électifs ont emporté le morceau. Tu trouveras donc sous ce pli un certificat de nationalité au nom de Mauricette Le Faouët. C’est un pieux mensonge, mais ce n’est pas un faux papier ! Et ne nous en veut pas trop d’avoir ainsi malmené le souvenir de tes chers parents. Tu restes notre très aimée Kadiatou Sakiliba.

J’espère ardemment que Chris et toi serez prochainement parmi nous et que le spectacle votre merveilleux amour réanimera demain comme il le fit toujours, notre espérance dans l’être humain. Nous en avons tous bien besoin.

Ta vieille Laura

PS/ Je passe par L. C. pour te faire parvenir ce mot. Le net est totalement perturbé par la sécurité de l’Alliance. Quant au courrier par voie postale…

 

SAISON 4, épisode 3 / Captain Clean

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Tu es malheureuse, tu as la full-TV, tu l’actives, tu ne l’éteins plus. La full-TV, ça t’empêche de penser. Soixante-treize jours que Chris McBride s’est englouti dans Khalchayan. Full-TV à jet continu. Le noir nuage à l’extrême horizon du bow-window, je m’en fous. Les gens te disent : Quand tu aperçois ce noir nuage à l’horizon, éteins la Full-TV, éteins tout !

Je n’éteins rien. L’horizon, je m’en fous.

La télé à jet continu, fais pas le malin avec elle. Toi, tu l’as mise en toile de fond. Elle, elle veut ton âme :

– Regarde-moi, chérie, j’ai une chiée de programmes consolateurs.

– Ta gueule ! Je t’ai engagée comme dame de compagnie, pas comme directeur de conscience.

– Regarde-moi, je t’en prie ! Je supporte pas que tu fasses les cent pas comme ça, que tu repasses, que tu t’en foutes de moi. J’ai pas une vocation de radio. Quand on me prend pour une radio, ça m’humilie et quand je suis humilié, je ne réponds plus de rien.

– Arrête de faire chier, bêcheuse, ou je te coupe le son.

– Fais pas ça. Ils ont dit audiovisuel. Audio et visuel. Mes visuels ne supportent pas d’être réduits au silence.

– Silence, esclave !

Je coupe le son.

L’image est offensée. L’image est tenace, rancunière. L’image change de ton. A trois mois d’intervalle, elle me remet une louche de Khalchayan en feu. Elle me harponne.

Morceaux de ville volant au dessus des rues.

Elle me ploie.

Je l’implore :

– Pourquoi tu repasses le film ? Tu sais quelque chose de plus sur la mort de Chris ?

Silence de mort sous les chenilles du char.

– Qu’est-ce que tu cherches à me dire ? Parle ! Je ne t’insulterai plus. Je te regarderai pieusement. Sans bouger. En silence. Je serai ta cible. Ton esclave.

Je remets le son.

– Allo ! Allo ! Ici Captain Clean. Vous me recevez ? Je ne vous entends plus. Vous me recevez ? Qu’est-ce qui se passe ? J’ai de l’image, répondez, bordel de merde !

Full-TV me remet l’image de la mort de Chris. Vicieusement. Sans explication. Une retransmission mystérieuse, non-prévue, une retransmission que n’annonce aucun programme. L’image parcourt l’avenue de l’Emir-Tamerlan. Devant, planté sur l’ombre mouvante de la mosquée brune, le légendaire minaret d’Ali résiste fantomatique à la tempête d’apocalypse. Mais le ciel roux n’est pas aussi opaque que dans la première mort de Chris. Une espèce de transparence. Une espèce de lumière dans le ciel de Chris. Les débris emportés par le vent sont lisibles. Un cadavre de poulet décharné, graphique. Un vol de miniatures persanes. Une baignoire avec une femme dedans. Un vol de femmes dévoilées par le vent. Un essaim de chameaux ailés. Des corps de martyrs désarticulés par le vent. Beaucoup d’élégantes immondices. Des armes. Des larmes…

Il y a quelque chose qui ne colle pas. L’histoire se brouille. On dirait qu’ils ont voulu réviser l’histoire et lui donner un autre cours.

Enchâssé dans la ferraille de guerre, ce n’est plus Chris McBride, ce n’est plus une épine de chair désaimantée, c’est un jeune soldat noir d’une diabolique beauté. Son corps aimante le char, l’armure, toute la ferraille de guerre. Son visage enjôle la guerre d’un sourire diabolique. La guerre s’est prise d’amour pour lui. Elle danse pour lui. Elle s’enchante par lui.

– Ici captain Clean. Progression. Progression continue dans Khalchayan en liesse.

Le char avance dans la cour de la mosquée au milieu d’une foule énorme, émerveillée, souriante, rousse de la tête aux pieds. La caméra muette pannote en contre-plongée sur le minaret ivre de sable. Tu dirais qu’il est pris de tremblements. Alors le jeune homme ouvre la ferraille du char d’une aisance diabolique. Il en jaillit. Il est beau comme un dieu sur le fronton d’un temple grec. Le minaret le voit. Le minaret en est séduit. Le minaret tremble de désir. Tu vois des hommes à genoux tendre au libérateur des poignées de gemmes étincelantes. Tu vois des adonis en keffieh darder vers ses lèvres leurs regards cerclés de khôl. Tu vois des hirondelles d’albâtre environner l’archange d’un nimbe immaculé.

Un vent bienfaisant se lève, un tourbillon. Miracle ! La tour de la vérité se bande de toute sa puissance. Elle avale le tourbillon. Elle aspire toute impureté de l’air, toute obscurité du cœur, elle engloutit le vent, la mort, la guerre, les nuages roux, les nuages gris, les nuages blancs, elle lave le ciel. Un calme prodigieux s’abat sur la mosquée sainte. Une femme fend la foule. La foule s’écarte, ensorcelée par sa troublante beauté. L’odalisque portée par la grâce bondit sur la tourelle du char. Son voile tombe à ses pieds. Les vêtements du soldat s’évanouissent. Sous le ciel d’azur, dans l’air purifié, les deux corps nus s’enlacent.

Ils n’ont pas révisé l’histoire. Ils ont fait pire. Ils l’ont profanée. Nonchalamment, appuyé sur le fût d’une colonne, sourire de cow-boy, captain Clean commente.

Captain Clean. Captain Spot. Captain Pub :

– Vous aussi, retrouvez l’air pur avec l’aéro-cleaner Liberty !

Captain Confiture :

– Aéro-cleaner Liberty, désaturation des sables et poussières, filtrage des polluants chimiques, retraitement des vapeurs non stériles, bombardement ionisé des flux biologiques, rétablissement des équilibres gazeux, climatisation, chauffage, hydratation, parfum.

Captain Retour-sur-investissement :

Aéro-cleaner Liberty : Mauvais temps pour le mauvais temps.

Aéro-cleaner Liberty, un produit Universal.

Le minaret s’ébroue. Pluie de jaspe, d’agate et de cornaline. Le logo pastel de l’aéro-cleaner Liberty détrône les arabesques perdues d’Ali.

Chris McBride, ils ont changé ta vérité en spot de pub !

Chris McBride, ils ont fait de ta mort un boniment pour la vente !

Chris McBride, pour ton épitaphe, ils ont mis le logo pastel de l’aéro-cleaner Liberty !

Réveille-toi, Chris McBride, rentre à la maison !

Je vomis mon corps et mon âme. Je vomis mon sang. Je perds connaissance.

Le noir nuage sous la menace duquel j’aurais dû éteindre la TV, la clim, le frigo, le courant, le noir nuage a fait la nuit sur la ville. Je reprends vie dans un vacarme de fin du monde. Trois heures de grêle sur Bamako, des grêlons gros comme des œufs de vautour, la ville entière défoncée par la glace, Bamako pétrifié sous la banquise, déchiré par le gémissement des sirènes, Bamako coupé du jour. Il n’y a plus de bow-window, plus de tapis ocre et bleu. Il n’y a plus que les malentendus qui s’amoncellent, des images vidées, des mots en miettes, indéchiffrables, la condoléance impossible, le différend sans fin.

J’implore un témoignage, un mot, une parole amie, une de ces consolations-malgré-tout que la télé nous montre et qui consolent malgré tout :

– J’étais là, Madame, face à lui. Il a vu la mort venir, alors il a soupiré : Kadiatou ! Kadiatou !

Ou plutôt le témoin qui atteste :

Il ne voulait plus y aller. Les derniers jours, il avait tout compris. Alors ils l’ont drogué, ils l’ont mis en première ligne et ils l’ont sacrifié. Ils ont fait ça pour se venger de sa médaille d’or. Il est mort pour la vérité.

Non ! Ce n’est pas un simple témoin qu’il me faut pour me consoler. Ce qu’il me faut, c’est une vraie lettre de lui, une simple note qui aurait été retrouvée dans la doublure de sa vareuse :

– Mon amour, rien ni personne ne nous séparera jamais. Si j’ai laissé du vent dans la tour de la vérité, je sais qu’ensemble, nous saurons la porter plus haut. Je t’aime.

J’invoque la fée qui m’apportera le happy end, le vrai :

– Madame, ceux qui vous ont dit « Chris McBride est mort » vous ont menti. Chris McBride n’est pas mort. Chris McBride est vivant. Il s’est évaporé dans la foule. Il a tout vu. Il sait. Il agit pour la vérité. Ayez confiance, Madame !

 

SAISON 4, épisode 4 / Rétrospection stratosphérique

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Depuis la guerre du Tokharistan, les vents sont devenus fous. Si tu veux voyager sans vomir tes tripes, choisis les vols stratosphériques. Je retourne sur Paris par vol stratosphérique. Le ciel est d’une profondeur intense. D’ici, la planète semble intacte. On dirait qu’elle est sans confusion. Chris McBride, mon éternel amour, mon âme est un éclat de toi dans la stratosphère, une aiguille traversant ta planète de bout en bout, traversant ton histoire de bout en bout.

Je me souviens.

3 janvier, centre commercial Lady Bird, Saint-James-on-Hensley. L’un derrière l’autre, Chris McBride et Mrs McBride courent vers le même dieu. De ce dieu auquel ils se sont voués, la mère et le fils ne vivent que l’infinie puissance, l’éternel désir qui de tee-shirt en paréo les ramènent inlassablement devant les sacrements du Lady Bird. Seule différence au bénéfice de Chris McBride : vingt kilos de muscles et une glande médullo-surrénale programmée pour inonder d’adrénaline le corps des adolescents mâles en proie aux marques et à la puberté. Chris McBride piétine sa mère et la tue.

L’opinion générale veut un coupable, mais le dieu cannibale est invisible à l’opinion. L’opinion générale désigne ce qu’elle voit, la violence ostensible de la jeunesse, ses muscles, son adrénaline ostensible, sa beauté, sa fureur. Sur l’anneau de vitesse, la jeunesse a des atouts en trop. Ce n’est pas juste. Il faut rétablir l’équité. Désormais, la compétition sera une course à handicap, une course régulée par la police antijeunes pour assurer l’égalité des vieux. Handicap pour tous ceux qui ont des muscles en trop, de l’adrénaline en trop, de la beauté en trop, de la crédulité en trop, de la jeunesse en trop, tous ceux qui n’ont pas encore l’âge du pouvoir légitime. Droits égaux de tous les compétiteurs dans la course à l’éternelle jeunesse, au corps sans cicatrice, à la séduction sans résistance, à la jouissance tarifée et aux cuisines modulaires. Egalité des chances devant le concours planétaire des corps éligibles à la mise en vitrine. Egalité des rêves devant l’évangile des marques, l’icône-écran, les promesses aux seins nus, devant le sourire de nos chefs, devant la protection de nos armes, les slips de nos hommes, la lessive de nos slips, les crèmes pour la peau, la léthargie des âmes.

Quelques voix échappent à cette ivresse :

– Ça n’a pas toujours existé, les marques.

– Moi, à l’époque où j’allais à l’école, on n’en parlait même pas.

– Tu te souviens de la télévision avant qu’on y mette la publicité ?

– Il a bien fallu des lois pour autoriser les marques à faire la loi.

– C’est par la loi que la télévision a été donnée aux marques.

C’est par la loi que nous avons interdit les dessins d’enfants sur les murs et que nous avons donné les murs aux marques.

– Des lois démocratiquement votées.

– Votées par nous, les vieux.

– Pas des lois votées par les enfants, des lois votées par les parents.

– Reprocher à nos enfants de ressembler à nos lois, leur faire la guerre quand ils ressemblent à nos lois, est-ce que c’est bien prudent ?

Ces murmures ne suffisent pas à modifier le paysage. Quand s’engage la préparation des New Olympiades de New Olympia, tout est rentré dans l’ordre. La postérité des franciscains, dont je suis, peut passer à la télévision sous la même rubrique que les paléo-bolcheviks dont est le bon vieux maire de Bonneville-sur-Marne. En toute innocuité.

Puis arrive comme de nulle part cette brise légère déchirant l’air de suie, cette olympiade à double fond dont Chris McBride est à nouveau le héros.

– T’as regardé le 100 m, toi ?

– Pourquoi regarder le 100 m ? Le 100 m, c’est couru d’avance.

– Le 100 m, c’est pas du jeu.

– C’est de la simple propagande, le 100 m.

– De l’import-export.

– Du trafic d’organes.

– De la simple pub.

– Et Chris McBride, tu l’as vu ?

– Tout le monde a vu Chris McBride.

– Son habit blanc.

– Son corps d’immortel.

Son geste de trois mille ans.

– Trois mille ans de civilisation en trois secondes de grâce.

– J’avais l’impression de faire partie du rêve.

– J’avais l’impression qu’il me parlait de moi-même.

– Quelque chose de moi-même qui n’avait pas pris la parole depuis longtemps,

– Quelque chose de moi-même qui ne se sentait pas rapetissée par la grandeur des champions.

– Qui s’en trouvait grandi.

– Quelque chose de moi-même qui disait vrai.

L’aéronef est suspendue dans le velours noir de la stratosphère. Sous l’échine des nuages, déjà le bleu de la Méditerranée. Le monde tourne imperceptiblement.

Tu vois, Chris McBride, la guerre du Tokharistan, tout le monde a senti qu’elle venait colmater la brèche ouverte par la vérité. Tout le monde a senti qu’elle ne venait pas seule, que détruire le Tokharistan n’était qu’un rouage dans la mécanique, que la mécanique avait d’autres buts et que tout ce qui se disait sur ça, la destruction du Tokharistan, parlait secrètement de cet autre but. Ça ne veut pas dire qu’ils mentaient. Ça veut dire qu’on ne peut pas avoir confiance dans leurs paroles.

Le résultat, c’est quoi ? La guerre est finie, mais pas notre dispute du jour où tu as remis ta vie entre les mains d’Universal Service. La Bourse aux infos nous a servi l’un et l’autre en arguments nouveaux. Impossible de nous départager. On ne sait pas. On ne sait plus rien.

Eux disent :

Nous avons fait la guerre pour endiguer la guerre.

D’autres répondent :

Vous avez fait la guerre pour vous en mettre plein les fouilles.

Eux disent :

– Nous avons pensé la guerre suffisamment urgente pour l’engager toutes choses restant égales par ailleurs.

– Vous vous en mettez tellement plein les fouilles qu’on se demande si vous n’avez pas planifié la guerre dans le seul but de vous en mettre plein les fouilles.

– Nous ne l’avons pas planifiée, mais nous y étions prêts.

– Pour tout dire, on se demande si vous êtes innocents de l’attaque nucléaire du 13 janvier sur Cuba fumeur.

– Les Jeux de New Olympia n’ont pas donné les fruits attendus. Il fallait sauver Cuba d’une faillite mortelle pour la démocratie. Cuba a été élevé au rang d’Etat dans les Etats-Unis d’Amérique. L’attaque contre Cuba est une attaque contre les Etats-Unis d’Amérique. Les Etats-Unis n’attaquent pas l’Amérique, ils la défendent.

– Cuba est une île. La mort n’a pas touché le continent américain.

– Toucher Cuba, c’est nous viser.

– L’attaque a visé Cuba-Fumeur, ses Noirs, ses putes, ses pédés, ses pochards, ses dealers. Les Noirs, les putes, les pédés, les pochards, les dealers, on sait que Rupert Y. Rupert ne les pleure pas quand ils meurent.

– La bombe était placée sous le COMERCIRI building, c’est à dire sous nos propres pieds.

– C’était l’anniversaire du rattachement de l’île aux Etats-Unis, vos pieds étaient en congé.

– La guerre du Tokharistan est la moins meurtrière de l’histoire. On ne fait pas la guerre la moins meurtrière de l’histoire quand on méprise la vie d’autrui.

– La mort n’est pas le seul moyen d’en finir avec l’humanité.

Ils parlent fort. On sait pourquoi maintenant. La guerre du Tokharistan a été l’occasion d’expérimenter le concept « Owning the Climate » engagé sur fonds publics par Universal Service : design climatique à usage agricole et militaire, vent de feu sur Khalchayan. Elle a permis d’expérimenter à grande échelle le High-frequency Program : manipulation des fonctions cérébrales profondes par ondes à fréquences appropriées, esprits perdus dans les mosquées en feu. Et ils ont aussi une réponse à ça :

– Tornade et folie passagère contre peloton d’exécution, si je te donne à choisir, tu prends quoi ?

Ils ont une réponse à tout :

– Tuer ne nous rapporte rien. Tuer nous coûte. Nous sommes structurellement conduits par les bon préceptes de Lord Jesus. Nous avons inventé la guerre non létale.

– La guerre non létale a tué Chris McBride, mon éternel amour.

– Il avait signé. Il était assuré. Vous avez touché la prime.

– La guerre non létale a tué la vérité dans Chris McBride, mon éternel amour.

– Vous parlez sans preuve.

L’aéronef retient son souffle. Nous arrivons. Dans quelques instants, le sentiment d’immobilité va laisser place à la chute libre. Les pilotes réduisent au temps minimum la traversée des couches troublées de l’atmosphère. Ceux qui le souhaitent reçoivent des narcotiques. Je ne prends rien.

Chris McBride, notre dispute du jour où tu as remis ta vie entre les mains d’Universal Service ne finira jamais. Deux paroles étanches. Deux soupçons parallèles. Qui dit la vérité ? Qui ment ? Nous ne le saurons plus.

Regarde : toutes les sources d’information leur appartiennent, toutes les œuvres de la culture, toutes les connaissances de l’esprit, toutes les consolations de l’âme, toutes les routes de l’éducation, toutes les voies du désir, toutes de simples supports pour la pub, toutes pilotées par le boniment, toutes à son service, toutes des rouages dans la mécanique. Nulle certitude possible.

Sauf une.

Ce que nous savons sans aucun doute possible, c’est que le langage humain leur appartient désormais, qu’il n’est plus notre bien commun, qu’il est leur bien privé, leur instrument, qu’ils l’ont enrôlé pour un autre but que le but de se parler, de se confier, que nous restons chacun seul en face d’eux, volés des mots qui nous permettaient de nous rejoindre, dépossédés de toute confiance dans les mots. Nous espérons qu’ils disent vrai, mais nous en doutons aussi. Ce que nous savons sans aucun doute possible, c’est que pour eux, la vérité n’est pas le but, mais l’instrument. Désormais, ce n’est plus par vocation, c’est en croupe, par accident, par raccroc, sans garantie que nos paroles la chevauchent.

Chris McBride, le jour où tu t’es rendu au bureau de recrutement d’Universal Service pour engager ta vie dans la croisade lancée par Rupert Y. Rupert, je ne t’ai pas dit que je ne t’aimais pas, je t’ai dit que je n’étais pas sûre. Je ne suis pas sûre que l’explosion nucléaire du 13 janvier 2023 sous l’ex-représentation du COMERCIRI dans Cuba-Fumeur soit une provocation calculée contre la démocratie. Je ne suis pas sûre que Rupert Y. Rupert soit de bonne foi. Je ne suis pas sûre qu’en t’engouffrant dans cette foi, tu aies servi la vérité. Je ne suis pas sûre que tu sois mort dans la vérité. Je sais que tu es mort. Ta mort me tue. Je t’aime. Je ne suis pas sûre de savoir quoi faire de ce malheur-là.

Chris McBride, je suis sûre que nous avons été heureux, dans le bow-window, face au fleuve.

Chris McBride, quand tu sors de ta soucoupe rampante dans Khalchayan que déchiquètent les gemmes de la vérité, quand ton regard nu s’aimante à nouveau, quand ton visage se dénude à nouveau, se donne à nouveau, ces larmes que je te vois pleurer, de quoi pleurent-elles ?

Chris McBride, à Varadero, tu as construit l’étage qu’il fallait pour fonder notre tour de la vérité. Je ne la laisserai pas détruire par l’aéro-cleaner Liberty. Je t’en fais serment.

L’aéronef a plongé dans le vide. J’aurais dû prendre des narcotiques. La chute libre dans les couches troublées de l’atmosphère, c’est l’entre deux morts.

SAISON 4, épisode 5 / La publicité ne nous sert à rien

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Terre ! Les visages décomposés se reconstruisent. Enfin du solide. Je souris à mon voisin. Il me sourit. J’ai repris mon camouflage. Nom : Le Faouët. Prénom : Mauricette. La police des frontières me sourit.

Je n’ai rien emporté du Mali. Les formalités sont rapides. Mes amis Bonnevillois m’attendent dans le hall immense du hub d’Universal airlines. Même mon vieux père putatif est venu dans sa pépémobile. Il ne rajeunit pas, mais il me reconnaît. L’agglomération parisienne est sous la neige.

C’est Noël.

Je ne suis pas une personne très fragile. Le pouvoir de Rupert Y. Rupert, je ne le crains pas, je l’affronte. La puissance d’Universal Service, je l’affronte. Le concept Owning the Climate, le High-frequency Program, l’aéro-cleaner Liberty, le sauf-conduit de l’AMLS, l’AMLS, ils ne m’intimident pas. Aussitôt la terre ferme retrouvée, je prends ma décision.

Ce que je veux, c’est simple. Je veux pouvoir monter le cheval de la vérité sans selle, sans harnais, sans mors. Je veux désarçonner ceux qui montent la vérité pour la faire tourner dans leur cirque. Je veux pouvoir parler et que mes paroles ne soient pas en croupe derrière le directeur du cirque. Parler à Chris McBride, l’entendre, garder l’espoir de dénouer ce dont nous parlions. Parler en ayant confiance dans les mots.

Le cheval nu.

La vérité pour elle-même.

C’est ce à quoi je vais me consacrer maintenant.

Entendez-moi tous, je me consacre désormais à supprimer les intermédiaires entre Chris McBride et moi, à construire un mur de fer entre l’aéro-cleaner Liberty et la mort de Chris McBride, à construire pour Chris McBride une épitaphe humaine.

Je défie le spot publicitaire de l’aéro-cleaner Liberty.

Je défie la danse des signes et la dérision des mots.

J’engage le combat contre la reine des impostures, celle qui met l’imposture et la vérité dans la même outre, puis nous invite à rire ensemble du jus qu’elle en fait sortir.

Je regarde la pub en face et je la défie.

Pub, je te défie !

Ne me défie pas, fillette. Tu te nuis. Car moi, la pub, je connais le fond de ton âme, je sais que tu aimes l’euro et les produit qui sortent, or c’est moi qui t’informe sur les produits qui sortent.

– Tu ne m’informes pas, tu me bonimentes. Le boniment ne m’informe pas. Ce qui m’informe, c’est l’information sur les produits qui sortent. Pub, je vais te remplacer par l’information sur les produits qui sortent.

– Ingrate ! Moi, la pub, je te paye la télé gratuite, les journaux gratuits, les événements gratuits, je réduis le prix des événements payants. Tu fais comment pour payer tout ça sans moi, ton amie la pub ?

Si cet argent est disponible pour le boniment, qu’est-ce qui empêche de le taxer pour la vérité ?

– Tu veux supprimer l’apport de la pub à l’art des signes, l’art de la pub ? Tu veux supprimer l’apport de la pub à la civilisation ?

– Je supprime ! Captain Clean, t’as perdu ton boulot. Tu peux crever ! Il y aura suffisamment de créatifs heureux de devenir des créateurs, de communicatifs rassérénés de communiquer enfin, de journalistes déchirant avec joie leur carte de journalifs et mordant goulûment dans les sujets jusque-là incompatibles avec les prescriptions de l’annonceur. Avec l’argent d’un spot de pub, on peut faire un film d’aventure. Il y aura des professionnels pour se laisser tenter par l’aventure.

Admettons, mais il y a une chose au moins qui est absolument certaine. Sans pub, tu anémies l’appétit de consommation. En anémiant l’appétit de consommation, tu ralentis le commerce. En ralentissant le commerce, tu retardes le retour sur investissement. En retardant le retour sur investissement, tu portes atteinte à l’optimisme des investisseurs. En portant atteinte à l’optimisme des investisseurs, tu obères la croissance. En obérant la croissance, tu provoques le chômage, la misère, la révolte, la guerre, le mal.

– C’est vrai. Sans confiture sur l’hameçon, je vois l’hameçon et j’achète moins. Si j’achète moins, je ralentis la course du commerce, etc, etc. A cela, je ne trouve rien à répondre. Mais tu vois, un jour, je me suis disputée avec Chris McBride. Chris McBride s’étais mis à me parler avec des mots qui sentaient la confiture. J’ai vu l’hameçon sous la confiture. J’ai vu qu’il était pris à l’hameçon, amené sans résistance possible dans l’air empoisonné du mensonge. Je l’ai vu s’empoisonner en direct. Et moi, je l’aimais. Alors comprend- moi bien, captain Pub, retarder le retour sur investissement, porter atteinte à l’optimisme des investisseurs, obérer la croissance du commerce, sombrer dans le chômage, la misère, la révolte, la guerre, le mal, ruiner les perspectives de l’aéro-cleaner Liberty, désormais je m’en fous à un point que tu n’imagines même pas. Je m’attaque au boniment par légitime défense. Le reste, je m’en fous.

C’est Noël. Un mètre de neige sur Bonneville-sur-Marne et ça tombe toujours. Mon arrivée a complètement modifié le traditionnel programme culturel du réveillon culturel du centre culturel. Réveillon pour la paix. Réveillon pour consoler la double veuve du soldat Chris McBride. Réveillon pour le souvenir des morts de la guerre, des morts des deux camps, des victimes du mensonge dans les deux camps. Musique tzigane et chilienne adaptées après coup pour la condoléance antiguerre. Réveillon chaud comme une oie rôtie, plus le petit filet de citron qu’y met l’action militante, les paroles toutes faites, les indignations toutes prêtes, les connivences obligatoires, l’ironie, l’enthousiasme. Je croule sous les condoléances affectueuses. Le curé parle du petit Jésus né dans sa mangeoire. On ouvre le champagne :

Mais non, ma chérie, prends-en, le champagne, c’est pas de l’alcool.

Je fais semblant d’y croire. J’en bois une coupe. Pardon mon Dieu. Avalanche de caresses condoléantes. Je m’endors la tête sur les genoux somnolents de notre bon vieux maire, notre aïeul à tous. La tempête de neige redouble derrière les baies vitrées. Il fait froid dehors, chaud dedans.

 

 

SAISON 4, épisode 6 / http://www.khalchayan.org

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Comprenez bien de quoi il s’agit.

Pour la première fois, les armes mises au point dans le cadre du programme « Owning the climate » ont été utilisées à grande échelle sur un champ de bataille. Bombardement de la ionosphère par un cocktail de micro-ondes et d’ondes infra-basses. Etourdissement de l’adversaire. Manipulation localisée du climat. Universal Service se glorifie d’une stratégie non létale qui donne à l’AMLS une victoire éclair contre la barbarie.

Mais ce n’est pas tout.

Le spot jugé créatif sur l’aéro-cleaner Liberty, c’était de la petite bière. Universal Service surfe sur sa victoire éclair et lance une vaste campagne de promotion en faveur de ses produits de design climatique :

– Contrôle ciblé des précipitations,

– Régulation thermique localisée,

– Lissage aérodynamique des pollutions atmosphériques,

– Cryogénisation in situ des polluants légers,

– Générateurs ondulatoires de neige de montagne,

– Rotors à micro-ondes contre les glaces dérivantes…

Universal Service promeut aussi sa gamme Security waves :

– Étourdisseur individuel d’autodéfense,

– Nappe magnétique anti-émeutes urbaines,

– Disperseur ionisé de rassemblements intempestifs,

– Fusil de chasse non létal,

– Ralentisseur de cible,

– Déclencheur d’ivresse…

Ses lobbyistes travaillent les gouvernements de l’AMLS. Objectif : l’adoption du programme Bouclier Universel contre les Turbulences Socio-climatiques (BUTS™). Un budget d’enfer !

D’abord, ça passe.

Tant que les fureurs du temps restent concentrées sur les déserts d’Asie centrale ou qu’elles bombardent Bamako de glaçons, ça passe.

Mais en trois mois, le bug climatique s’est propagé à toute la planète.

– Regardez, la neige est blonde !

– Rosâtre.

– Vous ne la trouvez pas sucrée ?

– Je dirais savonneuse.

– Grasse en tout cas.

– Faites attention, ça tache les vêtements.

– Qu’est-ce que je vais mettre au petits ?

– Moi, je ne les laisse pas sortir.

Vous croyez que c’est à cause de cette guerre ?

– On ne sait pas ce qu’ils trafiquent.

– Tout nous échappe.

– On ne sait plus rien.

– Sauf qu’ils nous ont détraqué le temps.

– Qu’on ne pleut plus rien prévoir.

– Qu’on a sérieusement peur pour l’avenir.

– Pour nos enfants.

– Pour nos vacances.

– Pour nos vieux jours.

– Qu’on aurait voulu vivre sans jamais voir ça.

Focalisation des propos de table. Ceux qui parlaient politique politisent la météo. Ceux qui s’intéressent au sport accusent le vent de tricherie. Les racistes échafaudent des hypothèses sur le complot des crouilles et des youpins contre la thermodynamique de l’atmosphère. Les parlementaires parlementent à coups d’ouragans. Ceux qui comptaient sur la religion ne savent plus à quel saint se vouer. Et moi, j’enfourche ma marotte : le climat pourri, c’est la faute à la pub. Nous formons un petit groupe. Nous créons un petit site. Nous soulevons une petite brise. Rien face au typhon des airs et des âmes.

Naguère, Yann Le Faouët, mon bon vieux père putatif, ronflait comme une locomotive. Désormais, c’est une crécelle aigrelette, anémiée, presque plaintive, les ailes du nez vibrent une demi seconde comme l’anche d’un harmonica, puis retombent épuisées dans un silence de papier mouillé. Yann Le Faouët, le bon vieux maire de Bonneville-sur-Marne, cent deux ans, Yann Le Faouët, le plus vieil élu du monde :

– Je suis trop vieux. Je veux mourir.

– Démissionne, repose-toi, profite de tes vieux jours.

– J’ai pas dit « je veux démissionner », j’ai dit « je veux mourir ». Démissionner, jamais ! Je mourrai sur la scène. J’entame une grève de la faim.

– Une grève de la faim ? Mais au nom de quelle cause ?

– Ce qui vous fera plaisir. J’ai pas d’idée précise. Choisissez !

Yann Le Faouët cesse de s’alimenter.

– Mange !

– Je veux mourir.

– Tu vas mourir bêtement, sans cause qui vaille qu’on meure pour elle.

– Mourir, c’est ma décision, mais la cause, c’est vous qui décidez. Si je meurs sans cause qui vaille, c’est vous qui aurez tué ma mort.

Buté comme un hotu qui refuse de mordre à l’hameçon.

Rien à faire.

Nous enrôlons la mort de Yann Le Faouët dans notre guerre à la publicité. Il en ronronne de bonheur, de fierté.

D’abord, rédiger une déclaration. « La guerre du Tokharistan : une opération publicitaire menée par Universal Service en faveur de sa gamme Security waves et de ses produits de design climatique ». Non, c’est trop. Pas de preuve. On ne peut pas aller jusque là. Ecrivons : « Tout se passe comme si ».

– Tout se passe comme si la guerre était un coup de pub, un moyen d’attirer l’attention, une démo grandeur nature, un simple spot. Tout se passe comme si le bug climatique avait été délibérément provoqué par le réparateur de bugs. Tout se passe comme si l’histoire humaine elle-même devenait un simple support de pub.

Frémissement d’intérêt dans la banlieue proche de notre mini-site.

Ensuite, l’opération « Trompettes de Jéricho ». Durant sept jours, nous faisons le tour du périf parisien avec Yann Le Faouët en grève dans sa pépémobile. Escorte, drapeaux, calicots, sonos, tout ce qu’il faut. Jeu de cache-cache avec les flics. Succès d’estime dans le cercle étroit des militants.

Rien qui nous sorte du baroud folklo. Rien qui franchisse l’étanche paroi de la presse monopolisée. Jusqu’à la miraculeuse bévue du journal Le Monde, le grand support gratuit paneuropéen de la Rupert Universal.

Le Monde daté du18 janvier 2024. Dans le cahier météo, le plus lu, ce billet gratuit et paneuropéen de Will Vinaigre :

Le ridicule ne tue pas, il conserve

Dernière imposture d’un stalinien décrépi

« Les automobilistes qui utilisent encore le vieux boulevard périphérique parisien sont gratifiés, ces derniers jours, d’un emmerdement supplémentaire. Un groupuscule d’anarchistes interlopes vient en effet d’exhumer la quasi-momie Yann Lefavouêt, ultime débris du cauchemar stalinien. Rappelons que depuis soixante-seize interminables années, la vieille stalope centenaire tient une malheureuse commune de France en marge des libertés et du progrès. N’oublions pas non plus que l’homme, si le mot convient, est fortement soupçonné d’avoir séquestré dans les années 10 une petite réfugiée africaine de huit ans livrée à ses fantaisies sous la protection complice des « camarades ». C’est cette loque repoussante dont quelques enculés ont décidé de faire leur étendard en l’enchâssant dans un ostensoir à roulettes (notre photo) et en provoquant d’insupportables bouchons sur la voie publique. Et pourquoi cette mascarade ? Réveiller la foi révolutionnaire des plus de 90 ans ? Cracher sur les victimes du 13 janvier ? Outrager les héros de Khalchayan ? Accuser la libre entreprise des caprices du temps ? En tout cas, ces petits finauds ont repéré que les préoccupations météorologiques assurent désormais les pics de l’audimat. Parmi le salmigondis des slogans éculés, je vous livre ce concentré de connerie : « La pub, c’est du vent. Le vent, c’est de la pub ». Et la vieillesse est un naufrage ! » 

Will Vinaigre (Paris, France)

Accompagnant le billet, une photo malintentionnée de Yann Le Faouët dans la pépémobile. Tu dirais Frankenstein chez les Soviets. Mais sur la portière, éclatante comme un logo d’hypermarché, l’inscription : « Pas la pub, la vérité ! www.khalchayan.org ».

Le Monde : 54 millions d’exemplaires distribués simultanément dans dix-huit langues. Promotion massive pour khalchayan.org.

Trois jours après le coup d’éclat de Will Vinaigre, 792 000 personnes ont visité ou tenté de visiter le site. Le seuil critique est dépassé. Toutes les ruses du net sont mises à profit pour nous atteindre. Multiplication des barrages hostiles. Prolifération de la révolte amie.

Ça fuit de partout

La faille ressemble par certains aspects à celle provoquée par l’acte vrai de la petite Françoise Doucet lors des Jeux de New Olympia. Mais dans des conditions néanmoins bien différentes.

1 – Beaucoup de gens s’interrogent sur le sport, mais pas tous. Tous s’interrogent sur la météo.

2 – Le trou d’air du secteur biens et service de contrôle social ne touchait pas le volet sécurité-armement. Cette fois, le volet sécurité-armement est dans la cible. Le secteur biens et services de contrôle social n’a plus de cartouches.

3 – L’effondrement du sport honnête, on pouvait le déplorer, mais en même temps le passer par profits et pertes, se dire « c’est dommage », y survivre néanmoins. Le dérèglement climatique soudainement provoqué sur des équilibres planétaires déjà fragiles, c’est autre chose. Les catastrophes sont quotidiennes, la perspective incertaine, l’humanité dos au mur, y compris les familles Rupert, Sechuan, Universal, Born-Again, Mildred-Kwasi, Will-Vinaigre et consort.

4 – La gloire sportive de Chris McBride était un beau symbole, mais un pur symbole, une vraie récompense, mais une simple image, un simple rayon de lumière sur le cours du temps. Le site www.khalchayan.org propose un objectif certes naïf, certes utopique, partiel, discutable, mais un objectif commun qui va comme miraculeusement réveiller le désir enfin mûr d’agir ensemble :

Abolition de la publicité.

 

SAISON 4, épisode 7 / Oui : 57 %

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Au départ, notre site kalchayan.org est construit comme un roman de politique fiction. « Tout se passe comme si ». L’opinion n’a pas de ces pudeurs.

Collapsus immédiat des précautions conditionnelles.

– T’as lu cette histoire. Y paraîtrait que la guerre a été un pur coup de pub.

– Y paraîtrait pas. C’est un pur coup de pub. Y’a des wagons de preuves.

– Les salopards ! Depuis le début, je m’en suis douté.

– Si tu veux en savoir plus, va sur khalchayan.org !

– Au contraire, évite khalchayan.org. C’est des mous sur khalchayan.org. Le vrai du vrai, tu le trouves sur tokharistan.net. Sur tokharistan.net, ils te montrent les photos de Rupert Y. Rupert à poil avec Mildred Kwasi.

– Mildred Kwasi, c’est pas la femme du big boss d’Universal Service ?

– T’es naïf ou quoi ? T’as pas encore compris qu’ils se baisent tous les uns les autres ?

– Y paraîtrait que Chris McBride n’est pas mort.

– T’as vu ça où ?

– Sur chrismcbride.com.

– Y paraîtrait que toute l’info sur leurs manigances, c’est par Chris McBride qu’elle sort.

– Ils le recherchent par tous les moyens. Ils le traquent sur le net. Ils vérolent tout ce qu’il révèle.

– C’est pour ça que lui, Chris McBride, il multiplie les sites : kalchayan.org, tokharistan.net, chrismcbride.com… Derrière, tu trouves inévitablement Chris McBride. Dès qu’il est repéré sur un site, il file sur un autre.

– Ils ont failli le choper sur sakiliba_my_love.love.

– sakiliba_my_love.love ?

– Il avait besoin de prendre de la hauteur, de se placer au dessus des turbulences, tu comprends. Il se réfugie dans un ashram de l’Himalaya, il surplombe les couches troublées de l’atmosphère. Là, c’est plus fort que lui, il crée sakiliba_my_love.love. Comme une bouteille à la mer, tu comprends, comme un message abandonné dans les flots du net, pour que la communication soit rétablie, qu’ils se parlent enfin, qu’elle sache, qu’ils se comprennent enfin. La pauvre petite ! Les flics d’Universal Service sont plus rapides qu’elle. Ils repèrent Chris McBride. Ils lui tendent un piège.

– Ils l’attrapent ?

Heureusement non. Pour les couches troublées de l’atmosphère, c’est jour de marée montante. Les couches troublées de l’atmosphère le prennent sous leur protection. Il échappe à ses ennemis.

– C’est vraiment des rats.

Même l’idée d’abolir la publicité, nous la lançons comme ça, mais au fond de nous-mêmes, nous n’osons pas y croire. Nous proposons une loi référendaire européenne, nous lui donnons forme avec passion, nous la rédigeons fiévreusement, mais nous n’osons pas y croire.

Proposition de loi référendaire de l’Union européenne

1 – La publicité commerciale est interdite dans tous les médias et supports sur l’ensemble du territoire de l’Union.

2 – Une taxe correspondant au budget publicitaire moyen est annuellement prélevée sur toutes les entreprises concernées.

3 – Les fonds réunis grâce à cette taxe sont affectés :

3.a – à la création d’un service public européen d’information de l’usager sur l’ensemble des marchandises proposées à la vente.

3.b – à la création d’un fonds de soutien à l’expression démocratique et à la           communication d’intérêt public.

3.c – au financement équitable des organes d’information et de télédiffusion.

3.d – à la vie artistique, culturelle et sportive.

 

Le net crépite de propositions :

– Moi, je mets des bornes informatiques dans tous les magasins. Tu choisis ton produit, tu vérifies sur la borne.

– Pas de la pub, de l’info.

– Au moins tu sais ce que t’achètes.

– Tu sais ce que ça vaut.

Tu sais ce qu’y a dedans.

– Moi, je décrète la libération des abris-bus. Finie l’uniformité des abris-bus

– Moi j’interdis les panneaux dans les rues.

– C’est vrai, c’est moche.

– Ça nous bouche la vue.

– Moi, je les interdis pas, je les donne aux enfants. Allez-y les enfants, dessinez, c’est à vous !

– Non merci ! Les dessins d’enfants, j’en ai déjà plein la cuisine. Les panneaux, y’a qu’à les rendre à l’art contemporain.

– Branleur !

– Démago !

– Elitiste !

– Primitif

On se parle à nouveau !

Tout ce que les gens lisent sur khalchayan.org, ils y croient. L’idée de référendum, ils y croient. La constitution de l’Union exige quinze millions de signatures. Ça pleut. En huit semaines, premier million. Trois mois : quatre millions.

La météo nous sert de vecteur.

– Ta bagnole, l’inondation d’hier, ça l’a noyée jusqu’à quelle hauteur ?

– Jusqu’à la sono.

– Ils commencent vraiment à nous faire chier.

– Qu’est-ce qu’on peut faire ?

– Envoie ta signature.

– T’as raison. Nos bagnoles, fallait pas qu’ils y touchent ! Tu l’envoies comment, ta signature ?

– Sur khalchayan.org.

– Hier, c’était brouillé.

– Essaye kalchayan, sans h. Ou mauricette-le-faouet.fr. Ou bonneville.info.edu… Chaque fois qu’ils brouillent un site, y’en a quinze qui sortent.

La guerre informatique bat son plein. C’est à qui fera le maximum de trous dans la toile de l’autre. Hackers antipub contre Universal virus. Les Robins du Net ne s’en tirent pas mal.

1er juillet : le nombre des signatures recueillies atteint les douze millions sept cent mille. Coup de blues dans les allées du pouvoir. Dîner clandestin entre la présidente de l’Union européenne, le big boss d’Universal Service et la maréchale AMLS Séréna Boulgour, avec en observateur Fulgence Miamboula, général des jésuites. Mais le Syndicat Autonome des Sommeliers et Goûteurs vend la mèche. Quatre cent mille signatures en trois jours.

8 août : quatorze millions de pétitionnaires. Panique à Bruxelles. Les autorités de l’Union relèvent de quinze à vingt-sept millions le nombre de signatures nécessaires. Deux millions de nouveaux signataires dans la semaine qui suit l’annonce.

11 septembre : Discours menaçant de Rupert Y. Rupert contre toute éventuelle atteinte aux libertés sacrées de la pub américaine. Un million de nouveaux abolitionnistes en six heures.

18 septembre, bourrasque satanique : le pape Léon XIV tombe d’hélicoptère. 25 octobre, le cardinal Fulgence Miamboula lui succède sous le nom de Grégoire XVII. Il bascule du côté des antipub :

Quoique doctrinalement défendable, la thèse selon laquelle la rémunération du capital et les dispositifs de communication qui l’entourent seraient inscrits dans le plan de Dieu ne peut être considérée comme un article de foi.

Fureurs théologico-politiques du clan Rupert-Kwasi. Galvanisés par le décret pontifical, nos réseaux d’Irlande, de Pologne et du Portugal font monter leurs nations catholiques à l’assaut de la pub.

11 novembre, l’Alliance révolutionnaire des travailleuses-travailleurs appelle les travailleuses-travailleurs à « combattre de toutes leurs forces une diversion petite-bourgeoise concoctée de longue date par les officines spécialisées de l’adversaire de classe dans le but de retarder le soulèvement révolutionnaire imminent ». Deux mille sept cent quatre-vingt deux travailleuses-travailleurs retirent leur signature.

Trop tard.

Le 18 novembre 2024, les pro-référendum déclarés sont vingt neuf millions quatre cent soixante sept mille deux cent treize. Khalchayan.org ferme le ban.

Bonneville-sur-Marne est le centre du monde. Au centre de Bonneville-sur-Marne, Yann Le Faouët. Yann Le Faouët ne se résout pas à mourir. Il veut connaître la fin de l’histoire.

– Et ton Chris McBride, pourquoi je ne le vois pas ? Pourquoi il n’est pas avec nous pour attendre la fin de l’histoire ?

– Bien sûr qu’il est avec nous, Chris McBride.

– Mes pauvres yeux ! Bien sûr qu’il est avec nous. Faudrait pas vieillir.

Le référendum est fixé au 14 juin sur tout le territoire de l’Union.

– Y paraîtrait que saint Micha est apparu aux foules. Les foules se sont réunies pour voir le pape. A côté du pape, qui ? Saint Micha.

– Le pape dit quoi ?

– Le pape dit : Oooooh, saint Micha !

– Et saint Micha, il parle ?

Y paraîtrait.

– Il dit quoi ?

– Il dit : Bienheureux les pauvres en esprit, parce qu’ils ne sont pas des objets de consommation.

– C’est tout ?

– Y paraîtrait qu’il dit : Bienheureux ceux qui voteront oui au référendum européen du 14 juin.

– Les saints font de la politique ?

– Ensuite il disparaît dans une pluie de roses.

– T’as su ça comment ?

– Sur jesuisunobjetdeconsommation.com.

Le 14 juin au matin, toute l’Europe est en paix. Le vent d’Est a nettoyé le ciel. Il fait presque frais. Le bon vieux maire de Bonneville-sur-Marne a mis son écharpe tricolore au logo de Khalchayan.org, l’écharpe tricotée par sa dévouée Laura Klajnbaum. Les gens se parlent.

– Y paraîtrait qu’au moment d’être écrasé par la tour de Khalchayan, Chris McBride a levé les yeux au ciel et qu’il a dit : Je meurs victime d’un coup de pub, vengez-moi !

– Moi, je peux vous assurer que c’est un bobard !

– Et pourquoi ca ?

– Tout simplement parce que Chris McBride n’est pas mort.

– Chris McBride ? Vivant ?

– C’est connu.

– Pourquoi se cache-t-il ?

– Il ne se cache pas, il construit une tour.

Une tour ?

– La tour de la vérité.

– Ça consiste en quoi ?

– Une tour suffisamment haute pour surplomber les couches troublées de l’atmosphère.

– C’est possible ça ?

– Une tour suffisamment solide pour résister à tous les vents.

– Et vous avez-vu ça où ?

– Sur chris&micha.net.

Le 15 juin à 10 heures 30, la présidente de l’Union européenne proclame les résultats officiels. Oui : 57 %.

La mort a mangé ma mère.

Mrs McBride est partie sans visage.

Oussouby Sissoko, mon saint imam des nuits de fête, Oussouby Sissoko s’est couché.

Chris McBride s’est couché dans les sables de Khalchayan.

Ala k’aw dayoro suma ! Que Dieu rafraîchisse la terre où vous dormez.

 

J’ai vingt-six ans. Je reste en vie.

 

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