LA GRATUITE, UNE UTOPIE REALITAIRE

Texte publié par la revue Mouvements, dossier sur « Le nouvel esprit utopique », n° 45/46, mai/juin 2006

Ambroise Croizat, le ministre de la Libération qui a institué la Sécurité sociale

Ambroise Croizat, le ministre de la Libération qui a institué la Sécurité sociale

Le marché capitaliste adore nous entendre gémir sur ses victoires, même lorsque la plainte s’entoure d’imprécations hostiles. Il est aux anges quand, médusés par sa puissance mais oublieux de la nôtre, nous lui offrons l’hommage de notre amertume désabusée. Or, placée tout à la fois dans notre présent et sur notre horizon, la gratuité porte un renversement possible du rapport de l’action politique à l’utopie.

Le marché nous obnubile et c’est normal. Il mord désormais sur tant d’espaces dont nous pensions qu’ils resteraient exceptés par nature de ses lois. Des expressions vécues naguère comme obscènes, impossibles, se sont benoîtement installées dans le langage courant : je suis sur le marché du travail, je vaux trente mille euros par an, il faut que j’apprenne à mieux me vendre… Et nous avons presque oublié qu’il y a seulement vingt cinq ans, les prononcer nous aurait fait expulser avec dégoût de toute honnête conversation. Alors le marché nous obnubile et c’est normal. Au point de penser qu’il règne absolument. Le marché mord chaque jour sur de nouveaux espaces. Cette morsure nous obnubile et nous incline à penser qu’il règne absolument.

Il ne règne pas absolument. D’un certain point de vue, malgré sa boulimie contemporaine et son obésité subséquente, on peut même dire qu’il est placé en marge de notre existence, en périphérie d’un axe vital qui n’est pas le marché, qui est le non-marchand, et singulièrement le gratuit.

Ce à quoi rêvent les caissières d’hypermarché, et ce dont elles parlent entre elles quand le défilé des codes barres leur en laisse le loisir, ce n’est pas du temps qu’elles ont vendu à leur hyperpatron, c’est de leur temps libre, temps gratuit, temps ouvert à la libre activité, à l’amour et aux querelles, aux libres choix et aux valeurs sentimentales. L’axe de leur existence n’est pas leur temps vendu, c’est leur temps gratuit. Nous sommes tous des caissières d’hypermarché. Et même quand nous prenons du plaisir et de l’intérêt aux tâches qui nous sont confiées dans le cadre du temps vendu, ce plaisir et cet intérêt sont en quelque sorte gratuits. Ils excèdent le contrat de travail, viennent de surcroît, par grâce, souvent par la grâce d’actions salariales menées sous la rubrique « défense des conditions de travail ». Jamais on n’a vu un employeur s’engager par contrat d’embauche à l’épanouissement de ses employés. Dans la hiérarchie des temps, les heures gratuites l’emportent sur les heures vendues.

Il n’y a pas que le temps. Bien des marchandises sont sujettes à des transfigurations du même ordre. Dans la farandole des objets qui nous environnent, il en existe auxquels nous sommes attachés et dont nous sentons qu’ils nous prolongent, des objets dont la perte nous chagrinerait vraiment parce qu’ils nous sont devenus irremplaçables. Si l’on y réfléchit bien, cette irremplaçabilité tient à un long pèlerinage vers le continent de la gratuité, pélerinage qui leur a fait quitter la condition de marchandise et passer de la sphère de l’avoir à celle de l’être. D’abord, la jolie théière japonaise été repérée dans le commerce, là où tout est encore interchangeable. Mais immédiatement elle s’est chargée de pensée et d’affection. Ma mère, qui la trouvait élégante, a senti qu’elle me ferait plaisir. En me l’offrant pour mon anniversaire et en la transmutant de ce fait en objet gratuit, elle en a sévèrement miné le caractère de marchandise. Ainsi chargé d’un amour maternel dont nous savons tous qu’il est sans prix, l’objet s’est installé dans mon existence, accompagnant les bons moments, échappant aux querelles et aux maladresses. Tant et si bien qu’aujourd’hui, alors que vient de se produire le cambriolage, ce n’est pas mon poste de télévision que je regrette le plus, c’est ma théière à cinquante euros que ces abrutis ont bêtement brisée sur le carrelage en déménageant les objets faciles à vendre. Non pas les cinquante euros qui me seront remboursés par l’assurance. Ce qu’aucune assurance n’est en mesure de rembourser.

La gratuité, bonne gardienne des « valeurs sentimentales », ne craint pas d’étendre sa république sur des territoires qui lui semblent a priori hostiles. Ainsi, elle est solidement établie sur cette partie des biens produits par l’activité humaine qui se laissent évaluer sous forme de produit intérieur brut. En un siècle, la part du P.I.B. qui échappe aux purs circuits privés et en tout cas à ceux qui entrent dans la valorisation du capital est devenue majoritaire : budget de l’État et des collectivités territoriales, budget de la sécurité sociale, mutuelles et autres formes de l’économie sociale, services publics… Des flux d’argent considérables sont ainsi distraits de la Bourse. Une part importante de ces fonds est recueillie pour financer des gratuités auxquelles nous sommes pour la plupart très attachés : le remboursement des soins médicaux, la voirie, l’enseignement gratuit, les bibliothèques municipales, l’éclairage public ou les arts de la rue… Les morsures du marché sur cette part non-marchandisée de la richesse produite sont particulièrement frénétiques, mais les bonnes habitudes de la gratuité sont prises et il n’est pas si facile de se présenter aux élections en annonçant tout de go la privatisation de l’école ou la mise à l’encan de la sécurité sociale. Rogner ces gratuités, tenter de les discréditer, oui, c’est à l’œuvre. Mais prétendre les abolir apparaîtrait au grand nombre comme vouloir détruire la société elle-même, le sens de vivre en société.

Et puis les avancées technologiques elles-mêmes, qui ont tant offert au marché, savent nous réserver des surprises. L’homme le plus riche du monde est Bill Gates. Son commerce porte sur la plus prospective des technologies : l’informatique et le rêve d’un partage illimité de l’information. Or Bill Gates ne peut continuer à s’enrichir qu’en produisant de la limite, de l’obsolescence artificielle, du péage, de l’obstacle, du contrôle sur les voies de ce partage qu’il a voulu, sentant bien son puissant attrait, et dont il tente en même temps, pour conserver son pouvoir et ses profits, de brider l’incontrôlable prolifération. A-t-il gagné la partie contre le logiciel libre et le libre usage d’internet ? On ne peut pas encore décider. En tout cas le système fuit et les perspectives d’un libre échange planétaire fondé sur la gratuité apparaissent désormais comme techniquement ouvertes. Il y a seulement dix ans, la pratique de ce libre échange était encore confidentielle. Désormais des centaines de millions d’esprits travaillent à l’étendre.

Oui, la gratuité reste une utopie, et des plus tentantes. Mais elle est d’abord une expérience quotidienne, une réalité axiale dans nos existences et dans nos sociétés. La première chose qu’on puisse faire pour son développement, c’est de nous souvenir qu’elle existe et de cultiver cette prise de conscience. Le marché capitaliste adore nous entendre gémir sur ses victoires, même lorsque la plainte s’entoure d’imprécations hostiles. Il est aux anges quand, médusés par sa puissance mais oublieux de la nôtre, nous lui offrons l’hommage de notre amertume désabusée. Or, placée tout à la fois dans notre présent et sur notre horizon, la gratuité porte un renversement possible du rapport de l’action politique à l’utopie.

Il existe un cousinage historique entre l’utopie et le totalitarisme : une belle société, une société rêvée, une société intellectuellement machinée pour fonctionner à cent pour cent sous la logique du bonheur humain. Surtout, une société future. Du fond de l’esclavage, la multitude se lève et se met en marche vers la Terre Promise. Elle a confiance parce qu’à l’avant-garde de son avant-garde, il y a Moïse. Elle y croit si fort qu’elle fend la mer en deux et la traverse de part en part. La mer Rouge. Moïse lui a dit que « délivrée de l’esclavage capitaliste, des horreurs, des sauvageries, des absurdités, des ignominies sans nombre de l’exploitation capitaliste, les hommes s’habitueront graduellement à respecter les règles élémentaires de la vie en société connues depuis des siècles, rebattues durant des millénaires, dans toutes les prescriptions morales, à les respecter sans violence, sans contrainte, sans soumission, sans cet appareil spécial de coercition qui a nom l’État »[1]. Cependant le bonheur attendu ne vient pas. Trop d’habitudes chéries. Trop de désirs désordonnés. Alors, du haut de la montagne sainte, Jupiter dépité écarte Moïse et prend directement l’affaire en mains. Il fait tonner ses commandements. Il leur donne l’aveugle férocité de la foudre.

Ce n’est pas du fond de l’esclavage qu’on se lève vers la liberté, mais toujours d’un espace où l’on est déjà libre. Les fourmis ne font pas la révolution. Avant la révolution, il y a toujours des centaines de libres conciliabules qui échappent au contrôle du pouvoir. Dans le moment du conciliabule, on éprouve déjà la liberté, le mouvement de la liberté, et les vertiges qui l’accompagnent, et la grandeur qui l’accompagne, et la joie de cette grandeur. C’est ce mouvement même, et nul autre espèce de salut, cette grandeur, cette joie, ces vertiges qui leur sont toujours mêlés, ces bénéfices-là et eux seuls qu’on peut attendre de la révolution ou de toute action qui se prétend émancipatrice. Ce mouvement non pas lointain, mais déjà là, dont on peut éprouver sans remettre à demain si on en veut ou non parce qu’il suffit de regarder autour de soi pour en connaître et la saveur et la soif.

La gratuité remet l’utopie à sa bonne place. Non pas projet, mais symptôme. L’utopie de gratuité est le bon symptôme des bons effets que provoque en nous la gratuité déjà là. II est aussi, a contrario, l’utile symptôme de la lésion que provoque le marché chaque fois qu’il mord sur un espace de gratuité auquel nous nous étions paisiblement habitués. Depuis les premiers chapitres de la Genèse, les humains dessinent et redessinent ce jardin d’Eden : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». Mais forcer le trait, ce serait détruire sans retour la grâce du dessin. Sur cette utopie à l’œuvre dont je lui parlais à l’occasion de la sortie de mon livre « Pour la gratuité », le philosophe communiste Lucien Sève m’écrivit qu’il la trouvait « réalitaire », préférant ce néologisme au mot réalisme, trop tristounet pour raconter une telle histoire. La gratuité, une utopie réalitaire ? J’aime bien. La gratuité, en tant qu’elle est aussi une utopie, agit comme un symptôme qui tient en éveil le pas à pas de l’existence. Elle n’éblouit pas. Elle éclaire.

Remarquons que la gratuité est une bonne école pour s’exercer à cet usage symptomatique, non totalitaire, de l’utopie. A l’œuvre depuis la nuit des temps dans l’expérience des humains comme dans leur désir, elle offre quelques utiles éclairages sur des impasses de l’utopisme totalitaire tel qu’il a été malheureusement réalisé par le mouvement communiste du XXe siècle.

La gratuité constitue la plus radicale des issues aux rapports marchands. Elle peut être construite par voie de réforme, et c’est toujours mieux que la guerre civile. Mais elle ne constitue pas une réforme du marché. Elle en est l’abolition et le dépassement. Elle ne se contente pas de toucher à ce qui a été présenté comme le moteur de l’exploitation, c’est-à-dire les rapports de production et les formes de propriété qui distribuent les pouvoirs. Elle bouleverse le rapport aux biens produits eux-mêmes en assurant leur profusion, puis le libre accès de tous. Prenons pour la démonstration l’exemple de l’enseignement public.

Dans son principe, et pour une part dans sa réalité, l’école gratuite implique la production d’un service universellement répandu et la collecte du financement nécessaire, en l’occurrence l’impôt. Elle solidarise l’ensemble de la société, riches et pauvres, autour d’un service qui n’est pas considéré comme une aide sociale, mais comme la mise en œuvre d’un droit. Elle libère les familles d’une inquiétude sans solution : aurons-nous les moyens d’assurer l’instruction des enfants ? Elle les renvoie à des questions autrement plus intéressantes et civilisées, des questions sur lesquelles chacun devrait pouvoir avoir prise : quelle organisation, quelle qualité, quels contenus donner à l’école ?

Notons que ce basculement radical porte non pas sur la globalité d’une société et d’un territoire, mais sur le périmètre d’un besoin. Non pas un pays de plus dans l’empire du socialisme, mais un besoin de plus libéré du marché. Et cette libération très concrète se naturalise sans mal dans les esprits. Au cours du temps, l’école gratuite s’est tellement intériorisée comme étant une fonction naturelle de la vie sociale qu’il apparaîtrait saugrenu d’en parler comme d’une entreprise, ce qu’elle est aussi sous un certain rapport, saugrenu de pointer le mécanisme plutôt que l’usage. Certes, le plus gros budget de l’État affecté à l’école, c’est autant d’argent retiré à la valorisation du capital, mais on pourrait presque dire que les caractères anticapitalistes de l’école publique viennent en prime. Le dépassement du capitalisme se fait ici de bas en haut, du besoin vers le dispositif, du but vers le moyen. D’abord abolition du marché. Ensuite, très logiquement, dispositifs non capitalistes de production du bien d’usage qu’est l’instruction des enfants.

On comprend bien la différence entre une telle démarche et la nationalisation quasi totale du crédit effectuée par la gauche du programme commun au début des années 80 du dernier siècle. La libre jouissance du bien proposé par une gratuité implique les usagers et les place de fait dans la situation d’évaluer le bénéfice qu’en retire la société. À l’époque soviétique, beaucoup croyaient que le socialisme était irréversible. Il ne l’était pas. Pas davantage que la nationalisation de Suez, de Paribas et de quelques autres. La gratuité de l’enseignement non plus n’est pas irréversible. Rien ne l’est. Elle présente néanmoins une viscosité, une résistance qu’on a pas sentie quand il s’est agi de privatiser le Crédit Lyonnais et qui se manifeste en mouvement sociaux conséquents chaque fois qu’une mise en cause est suffisamment bien identifiée.

Cette gratuité peut également un rôle d’alerte, d’utopie symptomatique quand elle est mise en difficulté. Les grandes agglomérations françaises connaissent une ségrégation sociale et raciale provoquée par l’emprise du marché sur le foncier et l’immobilier, ainsi que par les politiques délibérées menées par les forces qui représentent la bourgeoisie. Dans certaines zones urbaines, cette ségrégation est en train de provoquer une privatisation rampante de l’école du fait de la dégradation des perspectives offertes par l’enseignement public et par évasion des familles qui le peuvent vers le privé. La gratuité à laquelle renoncent ces familles, mais qu’elles financent néanmoins, perd alors ses fonctions solidarisantes. L’école de la République cesse d’être un service public pour devenir un dispositif social à destination des plus démunis. Elle s’ajoute aux nombreux marqueurs qui signalent l’interdiction de perspectives dont les enfants des « quartiers » se sentent accablés. Stigmate pour les pauvres, fardeau pour les autres, elle n’est plus aimée. On a vu en septembre 2005 qu’elle pouvait même devenir l’exutoire de la colère populaire. La blessure sociale qu’ouvre l’affaiblissement d’une gratuité est elle aussi un motif de résistance et une inspiration pour agir[2].

Parmi les horizons utopiques auxquels la révolution socialiste devait nous faire toucher, il y avait le dépérissement de l’État. Engels donne en une phrase la saisissante image du processus et de l’aboutissement : « La société qui réorganisera la production sur la base d’une association libre et égalitaire des producteurs relèguera toute la machine d’État là où sera dorénavant sa place, au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze ». Le fonctionnement totalitaire de cette utopie libertaire est un des aspects les plus paradoxaux des sociétés soviétistes. Processus = réorganisation de la production = mer Rouge. Aboutissement = relégation de la machine d’État = Terre promise. La gratuité fonctionne différemment. Elle commence par l’aboutissement.

Dans plusieurs grandes agglomérations, notamment en Ile-de-France, monte la revendication d’une gratuité des transports publics urbains. Après tout, ces services constituent (comme la voirie, onéreuse mais gratuite) une fonction vitale de la vie en ville. Et surtout, leur libre utilisation contribuerait à soigner une injustice criante : la double peine infligée aux familles les plus modestes, qui sont d’abord reléguées dans les lointaines périphéries, puis condamnées au tarif maximum pour se transporter dans leur métropole. Cette situation se paye d’infractions continues qu’on ne parvient pas à considérer comme de dangereux délits quoiqu’elles soient désormais punies de prison. Surtout, elle provoque la présence massive de bataillons répressifs, lourdement armés, costumés pour faire peur. Cette répression assure la permanence d’un sentiment diffus d’insécurité dont l’ordre établi fait choux gras. Socialement et racialement ciblée, elle contribue à développer la segmentation de la société et le fantasme des « classes dangereuses ». La gratuité la ferait purement et simplement disparaître. Elle rendrait les personnels concernés au simple accompagnement, à l’humanisation de lieux publics où finalement nous passons une part importante de notre existence. Dans les wagons à protéger la tranquillité publique, plutôt que planqués dans les recoins pour piéger nos enfants. Dépérissement de l’État.

La dernière période a vu proliférer les utopies gentillettes : tout le monde s’entend bien, tout le monde est bon citoyen, y’a pas de différences entre nous, métissage culturel, etc. Celles de nos anciens étaient plus acérées. Mais la plus étonnante et peut-être la plus féconde s’est perdue. On ne comprend plus bien ce qu’elle pouvait vouloir dire. Elle est même tombée comme feuille morte des statuts de la CGT dont elle fut pourtant la parure d’origine.

Abolition du salariat. Fin du temps-marchandise. Libre activité. La mariée paraît trop belle. Et pourtant, nous l’avons tous approchée. Nous avons tous l’expérience du temps gratuit et il produit dans nos esprits des évidences dont la puissance n’a rien à envier à celles qui nous viennent du marché. Quand je suis placé sur le marché du travail, je sais sans l’ombre d’un doute que mon temps a un prix, qu’il vaut moins que celui de mon chef et davantage que celui de mon subordonné. Mais si je consacre trois heures de mon dimanche à rompre la solitude d’une vieille dame, ce temps-là est sans prix et la hiérarchisation du marché s’écroule. Même si mon temps vendu est occupé à rompre la solitude des personnes âgées parce que je travaille dans une maison de retraite. Même si ce sont les mêmes gestes et les mêmes mots.

Le temps humain est la pierre philosophale de toutes les sociétés de classes. C’est de lui et de lui seul qu’il faut se rendre maître pour augmenter le tas d’or. Or le capitalisme, c’est-à-dire le maître d’aujourd’hui se rend maître du temps en faisant de notre potentiel d’activité une marchandise placée sur le marché du travail, achetée moyennant salaire. Alors nos heures lui appartiennent et notre activité est placée sous ses ordres. Rendre un maximum de notre temps à la gratuité, c’est un bon premier pas vers l’association libre et égalitaire dont parlait Engels. Mais lui en faisait un après, alors qu’elle est déjà là dans la multitude des actes sans prix que nous posons librement, hors temps vendu, qui nous relient les uns aux autres et dont naissent les biens qui donnent sens à nos vies.

Le capital connaît le danger. Il est coincé par sa mécanique qui l’entraîne à développer sans cesse la productivité du travail, mais à laisser entrevoir dans le même mouvement le basculement possible de la répartition entre temps vendu et temps gratuit, entre travail contraint et libre activité. Il lui faut absolument désamorcer l’autonomie potentielle du temps gratuit, le démoraliser, le satelliser autour du temps contraint posé en valeur absolue. Engagement culturel et spirituel du pouvoir pour assurer sa conservation : non pas temps libre, mais temps de repos pour être frais le matin ou de retour des vacances ; non pas temps riche, mais temps de la consommation, temps à vider les comptes en banque, côté pile du temps vendu, pouvoir d’achat ; non pas temps plein, mais temps de la paresse et de l’ennui, temps de l’impuissance, retraite.

Là encore, sur ce terrain culturel et spirituel que veut occuper le pouvoir, la gratuité n’est pas démunie. Elle ne se contente pas de dégager des espaces d’autonomie. Elle pose à chaque pas les questions primordiales qu’on néglige de travailler quand on s’en remet aux utopies des lendemains qui chantent, oubli mortel qui nous laisse démunis quand les maîtres autoproclamés de ces lendemains en viennent au knout. L’enclos s’est ouvert. C’est bien. Mais comment me diriger dans l’espace encore vierge qui s’étend devant moi ? Quelle valeur attribuer à ce qui n’est plus sanctionné par un prix ? Comment en jouir ? A quelle école apprend-on à être libre ? Le retraité qui ne sait pas quoi faire de son temps n’est pas un bon avocat de la retraite à soixante ans. C’est pourquoi j’indiquais, au début de ce texte, l’importance de se désobnubiler du marché. Reconnaître la gratuité quand elle passe, la cajoler chaque fois qu’on l’a reconnue, la cultiver avec soin, même si elle ne s’étend que sur un jardinet… La gratuité n’est pas un après, mais un d’abord de la grande évasion.

Pour la gratuité l’essai de Jean-Louis Sagot-Duvauroux publié en 1995 chez Desclée de Brouwer, reparaît très augmenté en avril 2006 sous le titre De la gratuité. Cette réédition est assurée par les éditions de l’Eclat, qui ont la particularité de mettre à libre disposition sur Internet sous forme de lyber un grand nombre des textes qu’elles publient. C’est le cas pour De la gratuité : http://www.lyber-eclat.net/lyber/sagot1/gratuite.html

[1] Lénine, L’État et la révolution, in Œuvres choisies en trois volumes, tome II, Éditions de Moscou, p. 352.

[2] Attention ! Il n’y a pas que la gratuité dans l’école gratuite. Il y a aussi le fait qu’il s’agit d’une administration d’État engagée de ce fait dans la reproduction de l’ordre établi. Il y a le fait qu’elle s’articule aussi avec les besoins du marché capitaliste, qu’elle est plus ou moins sensible à ses attentes, plus ou moins instrumentalisée par elle. Mais sa gratuité est néanmoins un événement massif qui mérite d’être travaillé pour lui même et qui d’ailleurs intervient fortement dans la tension entre les missions éducatives de l’école et son instrumentalisation relative par l’ordre politique et économique. Pourquoi, d’ailleurs, l’Éducation nationale serait-elle par nature une administration d’État dirigée en dernier ressort par le chef des armées ? Pourquoi la croyance que l’État serait le meilleur représentant de l’intérêt général nous tient-elle si fort ? Débat connexe, mais autre débat.

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