LE SYSTEME DES ARRANGEMENTS esquisse d’analyse sur la corruption en Afrique

Ce texte a été écrit pour le Groupe Initiative Afrique à l’occasion de sa conférence titrée « Comment renforcer l’efficacité de l’Etat en Afrique ? », Yamoussoukro, RCI, novembre 2012

En bamanan, la langue la plus parlée du Mali, le terme employé en place du mot français « corruption » est yuruguyurugu. Ce vocable si expressif n’indique pas un pourrissement, mais les détours du deal en question : arrangements douteux, magouille, business

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Corruption ou arrangements ?

Le mot français corruption signifie d’abord pourrissement. Il présuppose un corps sain, un corps reconnu sain, et que gangrèneraient des germes de putréfaction. L’Etat à l’occidentale règne désormais partout. Il est devenu, par la force des armes et de l’argent, la forme obligatoire de la représentation politique, le seul dépositaire reconnu de la souveraineté. En Occident même, il est puissamment intériorisé, fétichisé souvent, spontanément vécu comme l’organe de l’intérêt général, quoique des expériences quotidiennes et répétées relativisent cette croyance. L’Occident croit spontanément dans l’Etat parce qu’il est l’enfant de son histoire politique. Quand la cupidité privée porte atteinte à sa pureté politique (ce qui est aujourd’hui fréquent), c’est la nation qui est touchée. Le corrompu ou le corrupteur démasqués se heurtent à un processus unanime de rejet. Sans circonstances atténuantes.

Les Etats d’Afrique sont tous hérités d’administrations coloniales. L’Etat colonial régnait non sur des citoyens, mais sur des « sujets » coloniaux. Dribbler l’Etat de l’occupant, le contourner, ruser avec lui, le flouer, se payer sur la bête était un jeu patriotique, une forme de résistance. Cet Etat constitué pour faire respecter le pacte colonial, c’est-à-dire l’enrichissement de la métropole au détriment des colonies, ne feignait même pas de représenter l’intérêt général. La première école ouverte par les Français sur le territoire de l’actuel Mali est nommée école des otages. On y retient les fils de chefs que l’on dresse à servir les autorités d’occupation. A l’Indépendance, le copier-coller (Etats à la française, ou à l’anglo-saxonne, ou à la soviétique) préside à la mise en place des nouvelles institutions. Les étrangers partis, les administrations sont investies par des nationaux qui bien souvent continuent à vivre spontanément l’Etat comme un corps étranger dont on peut sans pécher faire sa pitance. Dépositaires des prérogatives du pouvoir, il en font tout simplement commerce, établissant avec leurs compatriotes, mais en position de force, un deal inégal permanent qui se substitue de fait aux fonctions de l’Etat. En bamanan, la langue la plus parlée du Mali, le terme employé en place du mot français « corruption » est yuruguyurugu. Ce vocable si expressif n’indique pas un pourrissement, mais les détours du deal en question : arrangements douteux, magouille, business

Le yuruguyurugu est un élément d’une forme historique de structuration de la société, défini ici comme le système généralisé des arrangements privés. Ce vaste système d’arrangements légaux et illégaux, honnêtes ou douteux, cette négociation permanente entre personnes privées constitue un réseau de rapports sociaux qui pallient vaille que vaille le défaut d’institutions publiques réellement garantes de l’intérêt général. Agents actifs de cette structure et comme en symbiose avec elle prennent place les phénomènes que l’usage dominant de la langue française (l’usage de la langue française par le dominant) désigne par le terme de corruption. La corruption est ici la part du système qui implique et met sur le marché les prérogatives liées à la puissance publique. Elle n’est pas un simple dysfonctionnement administratif, mais un palliatif aux incapacités structurelles de l’Etat post-colonial vécu comme un corps étranger et pourtant seul à pouvoir représenter la souveraineté. Le regard que porte sur elle les individus et la société est de ce fait très ambivalent. Si c’est pour payer l’ordonnance d’une cousine en couche, voler l’Etat n’est pas loin d’apparaître, en l’absence de dispositifs publics fiables d’accès aux soins, comme une voie normale de la solidarité. Celui qui refuse de se soumettre au système des arrangements et le dénonce peut, pour cette raison, être traité d’aigri ou de « toubab ». Dénoncer la corruption, la réprimer ne résout pas la question de fond : quelles institutions efficaces, crédibles, endogènes et respectées pour assurer démocratiquement les fonctions organisatrices qu’elle remplit par défaut ?

L’Etat privatisé

Le glissement des fonctions étatiques vers une gestion par arrangements privés consacre et pousse à son terme une forme d’externalisation et de sous-traitance des charges incombant jusque là en direct à la puissance publique. L’entreprise privée du policier véreux est son carrefour où il impose un octroi aux véhicules qu’il décrète en faute. L’entreprise privée de la secrétaire administrative indélicate est la porte de son chef. Pour obtenir un rendez-vous, faire passer un dossier, faciliter une démarche, il faut lui verser la dîme. L’entreprise privée de l’enseignant corrompu est le livret scolaire et les notes qu’il y porte. Elles sont monnayées en argent pour les garçons, en faveurs sexuelles pour les filles, ce que l’humour populaire désigne sous le sigle NST, « notes sexuellement transmissibles ». Ces petites entreprises en lien direct avec le tout venant sont surplombées par des firmes plus juteuses. La haute administration, qui a la main sur les marchés publics, en exerce la gestion. Pour assurer la régularité de son commerce, elle verse des dividendes à l’actionnaire, c’est à dire à la direction politique de l’Etat, versements qui attachent irrémédiablement au système les partis, les élus ou les ministres qui cèdent à la tentation.

Il s’agit de deal. De deal généralisé. De deal inégal.

Le deal est généralisé. Non pas au sens où chacun en serait un agent, mais parce que chacun doit en tenir compte et d’une certaine manière y trouver son compte. Si mon véhicule est dans un état qui ne lui permet pas de passer le contrôle technique, j’ajoute au prix légal le coût du service de celui qui me l’accorde néanmoins. Même si le défaut est évident – absence de rétroviseur ou de feux de position – le papier suffira souvent à susciter l’indulgence policière. Le commerce du policier est lié à celui du mécanicien agréé. L’implication générale dans ce commerce des arrangements est une condition de survie pour le système. Il fonctionne donc dans une certaine régularité.

L’agencement est cependant perturbé par le fait que le deal est profondément inégal, qu’il repose sur des situations de rente strictement hiérarchisées. Le scandale et la répulsion que la corruption provoque aussi tiennent davantage au fait qu’elle est un commerce inégal, qu’à son existence même comme branche du système généralisé d’arrangements. Cependant, même si les inégalités et les injustices qu’elle aggrave ne valent pas en elles-mêmes condamnation du système des arrangements, elles en manifestent la limite et peuvent fédérer des forces aspirant à son remplacement. Les inconvénients du yuruguyurugu, la façon dont il fragilise le développement et disloque la société, son amoralité, ses effets dissolvant sur toute construction de l’intérêt général sont si flagrants et si vivement ressentis que la thèse de sa bienfaisance n’est publiquement soutenue par personne.

Question : Par où, à partir de quelles prises de conscience un changement de système est-il possible ? Où ses insuffisances et ses méfaits rassemblent-ils une résistance de la société ? Et tout d’abord, quels sont ces méfaits ?

La médiocratie

L’économie des arrangements, quand elle concerne les prérogatives de l’Etat, est fondée sur la rente, qui est la plus paresseuse, la moins créative des façons de faire de l’argent. Les bonnes places sont celles qui garantissent l’exploitation d’un large gisement. Ce qui est mis sur le marché n’est pas un bien ou une compétence, mais un droit d’accès : le douanier vend un droit d’accès au marché intérieur ; le policier monnaye un droit d’accès à la libre circulation ; l’enseignant un droit d’accès à la classe supérieure ; l’administration de la culture un droit d’accès aux subsides extérieurs, etc. Ce que privatise et met en vente le douanier véreux, ce n’est pas sa compétence professionnelle, c’est sa capacité d’entraver le travail du commerçant. Et cette capacité, il la tient non de sa qualité propre, mais de la souveraineté de l’Etat dont il est par délégation de pouvoir le dépositaire momentané. La chasse aux bonnes places est sans rapport avec les capacités professionnelles des chasseurs de places.

Dans le cadre du système généralisé d’arrangements privés, la faute professionnelle n’existe pas. Serrer les rangs autour des incompétents et des médiocres est une condition de survie du système. Car respecter des critères de qualité professionnelle objectivement contrôlables introduit une rigidité de nature à déchirer la couette du « je te tiens tu me tiens par la barbichette ». Il y a bien des fonctionnaires d’un haut niveau technique, mais la prudence les conduits souvent à mettre leurs qualités sous le boisseau, à se fondre dans le paysage et à « manger » comme les autres. En application du système des arrangements, des politiques de recrutement endogamique font préférer les parents aux compétents, les obligés aux indépendants. Elles s’étendent dans certains pays à la transmission des plus hauts pouvoirs de l’Etat, instaurant des républiques dynastiques où des processus électoraux biaisés servent à rendre vaguement acceptable l’affermage de l’Etat au profit d’un clan.

Cette « médiocrisation » systémique des administrations publiques cohabite avec une société plutôt tonique qui produit de nombreuses individualités remarquables, des collectifs de travail pleins de créativité, des patriotes engagés au prix de réels sacrifices dans la construction du pays. A contrepied des réflexes « progressistes » qui ont cours en Occident, c’est plutôt dans le secteur « privé », mieux vaudrait dire « indépendant », que se rencontre le souci de l’intérêt général. Le secteur indépendant est composé d’entités très diverses : cultivateurs ou artisans inventifs qui ont choisi de délaisser la routine, associations multiformes, groupes d’artistes, entreprises… Dans l’état actuel des choses, ces forces de construction participent au système généralisé des arrangements dans leurs relations avec la puissance publique. S’en empêcher totalement les condamneraient à l’impuissance. Mais par une nécessité contraire, elles doivent établir en leur sein des règles d’efficacité, de rationalité et de vie commune qui dessinent une autre figure de l’Afrique.

Le creusement des injustices et des inégalités

Parmi les caractéristiques du système qui sont subjectivement vécues comme des tares, son inclination à creuser les injustices et les inégalités est certainement la plus vivement ressentie. La révolte qu’elle provoque ne porte pas ipso facto les germes d’une sortie du système. Disons même que dans l’état actuel des choses, le sentiment de beaucoup est plutôt : à quand mon tour. Malgré tout, en détachant les esprits du système, en mettant en évidence sa face obscure, la conscience de ces injustices est susceptible d’être mobilisée dans l’invention de nouveaux équilibres.

L’exode rural, le chômage des jeunes urbains, notamment celui des jeunes diplômés butte sur un mur de privilèges. L’accès aux bonnes écoles, aux bourses d’études à l’étranger, aux embauches gratifiantes est soupçonné d’être entre les mains et sous le monopole du yuruguyurugu. Ce soupçon engendre frustration toujours, passivité souvent. Mais il porte aussi potentiellement de la révolte organisée et provoque dans certains cas le surgissement de destins exemplaires délibérément construits en contravention du système. L’aura dont bénéficient ces héros du quotidien, surtout dans la jeunesse, est un symptôme de modifications possibles, une bouffée d’air qui fait désirer « un autre monde ».

C’est d’ailleurs la jeunesse qui piaffe avec le plus d’énergie devant le creusement d’injustices qui ne se justifient même pas, comme ailleurs en régime capitaliste, du risque de l’entrepreneur, de l’investissement productif ou de la création d’emploi. Le caractère purement parasitaire des fortunes accumulées grâce à la corruption des mieux lotis, l’usage souvent purement consumériste de l’argent ainsi collecté blesse non seulement les individus qui ont le sentiment qu’on leur vole leurs biens et qu’on leur coupe les ailes, mais également la perspective patriotique du développement et de la modernisation.

L’argent facile

La fascination de l’argent a été généralisée par le rôle dirigeant du marché dans la mondialisation, marché qui use de moyens considérables pour diffuser le sentiment que la consommation serait la clef du bonheur. Plus on est pauvre, plus cette croyance, quand on s’y laisse aller, prend de puissance et d’attractivité. C’est un univers lointain et féérique que dessinent les rues et les commerces des pays riches, un paradis qui mérite de risquer sa vie pour l’atteindre.

La doctrine classique du libéralisme pourrait voir dans cette fascination un aiguillon positif. Le désir d’accumulation ne sont-ils pas l’origine subjective et le carburant des grands empires économiques qui font la puissance des nations ? L’injustice dans un pays qui s’enrichit n’est-elle pas préférable à l’égalité dans la misère ? Beaucoup le croient. Mais cette issue elle-même, si discutable soit-elle, se trouve en partie bouchée par le système généralisé des arrangements privés et la corruption qui en est une des facettes. Son règne donne le sentiment que la fortune doit peu à la construction rationnelle de facteurs de production, ni au travail, qu’il suffit d’être bien placé au bon moment pour qu’elle ruisselle dans sa poche ou sur son compte en banque. Les humiliations et les avanies que rencontrent ceux qui comptent sur leurs propres forces viennent renforcer ce sentiment délétère.

Faire montre de sa richesse est une attitude qui trouve des ancrages dans la culture sociale de l’Afrique soudano-sahélienne. Les personnes bien nées doivent faire preuve de libéralité, notamment envers les inférieurs qui leur sont attachés. A l’instar des grandes familles de la république romaine, le riche qui se respecte entretient des « clients », dont il est le « patron » comme on disait à Rome et comme on dit à Bamako. Ces pratiques aristocratiques ambivalentes donnent un certain lustre, une vague légitimité aux attitudes des parvenus qui, par la magie du yuruguyurugu, ont vu descendre sur eux la manne de la consommation. A l’occasion de leurs concerts, les griottes les plus en vue se font communiquer les noms des riches spectatrices et sans les connaître, les inondent de louanges fantaisistes. La religion de l’argent facile trouve là sa liturgie et son apostolat. Beaucoup sombrent dans la foi nouvelle. Beaucoup d’autres en sont scandalisés. Dans quasiment toutes les têtes, les deux options s’affrontent.

La puissance de l’empire

Avec les Indiens d’Amérique, l’Afrique et les Africains ont subit une domination étrangère qui détient le record de durée, d’intensité, de cruauté et d’adresse. Jusqu’à ces lignes, ce texte n’a évoqué cette réalité si prégnante qu’en creux, comme s’il s’agissait d’une donnée de nature, certes responsable de perturbations majeures, par exemple l’incrustation d’institutions publiques inadéquates ou les inégalités de développement, mais qui s’imposerait avec la même force imparable que le climat. C’est à dessein. Sur quoi les sociétés africaines sont elles en mesure d’agir ? Où est la maille par où se détricotera le filet ? Est-ce sur le Pentagone, la City ou le quai d’Orsay que les Africains ont barre pour modifier leur condition ? Combien de fois la mobilisation des esprits contre les complots de l’Occident ont servi d’alibi et de diversion à l’impuissance de politiciens locaux, avant que les démons impérialistes ne concourent à leur enrichissement ! Il est donc important pour qui veut changer l’ordre actuel de ne pas se laisser piéger par une obnubilation qui empêche de voir les atouts qu’on tient dans sa main. Il n’en reste pas moins vrai qu’il existe un lien direct entre la corruption et le pouvoir de l’empire sur les Etats d’Afrique, l’une et l’autre s’alimentant mutuellement. Du point de vue de l’empire, la corruption est un élément, n’est qu’un élément de la domination. Il n’est pas négligeable. L’Afrique n’est plus esclave, mais pour autant qu’elle accepte de se mettre en vente, l’acheteur garde la main.

Beaucoup d’Africains, ne croient pas dans l’Etat, mais éprouvent un attachement très vif pour la jeune souveraineté de leurs pays, le sentiment moral très ancré de devoir la protéger et l’étendre. Le lien entre la corruption et la domination des grandes puissances est de ce fait un des motifs sur lesquels peut s’appuyer une mobilisation des intelligences et des actes contre le système des arrangements comme mode de gouvernement et boussole de la politique étrangère.

Les institutions non étatiques

Les « limites » du système des arrangements tels qu’ils ont été évoqués jusque ici croisent des caractéristiques objectives du système avec des jugements subjectifs qui mettent en cause son fonctionnement et sa légitimité.  Autour de ces réalités, des appréciations morales ou politiques négatives prennent corps et fragilisent l’édifice : « c’est inefficace », « c’est injuste », « c’est mal », « ça détruit la souveraineté »… Largement partagées et clairement formulées, elles peuvent se transformer en forces agissantes. Certes, ni le malaise social, ni la simple dénonciation ne suffisent pour passer d’un système à un autre. La répulsion morale face à la corruption peut d’ailleurs être mobilisée autour d’objectifs politiques contradictoires. Le contrôle démocratique est une réponse. La théocratie salafiste en est une autre. Reste un dernier point critique de nature un peu différent, qui agit comme une onde de fond capable de moduler son énergie avec la conservation du système, mais qui ne disparaîtra pas avec l’émergence d’autres équilibres auxquels on pourra aussi la faire concourir. Il s’agit des nombreuses institutions endogènes qui, là où elles sont suffisamment fortes et partagées, jouent un rôle déterminant dans la tenue de la société.

Ces institutions ne sont pas secrètes, même si elles échappent le plus souvent au regard de l’Occident qui d’ailleurs les classerait dans la vaste besace de ce qu’il nomme le « secteur informel », comme si ce qu’il n’a pas formé était sans forme. Elles apparaissent néanmoins comme une ossature souterraine, pittoresque, dépréciée. La langue officielle, celle que l’Etat hérite du colonisateur, donne d’ailleurs systématiquement des traductions partielles et dépréciatives de ces pans de l’organisation sociale. Le plus souvent, elle se saisit de ce que le colon ou l’ethnologue ressentent comme une curiosité exotique et fait d’un détail descriptif de surface le cœur de l’institution. Quelques exemples dans la langue bamanan. Sinankuya : parenté à plaisanterie, quand il s’agit d’abord de processus de négociation en cas de litige. Dugu : village, alors que ce mot qui englobe à la fois l’identité territoriale et politique d’un espace peuplé est si proche du grec polis ou du français cité. Donso : chasseur, tandis que le rôle social et spirituel de ces confréries initiatiques déborde de beaucoup leurs pratiques cynégétiques… Ou alors, on réfère l’institution visée à une réalité repérée par l’Occident, qui pourrait y ressembler et qui en devient subrepticement le modèle : « Le kotèba est une forme villageoise de théâtre burlesque », un peu comme si les Bamanans disaient : « Le théâtre est une forme prétentieuse et payante de kotèba ».

Un des effets des dispositifs institutionnels non étatiques est que « l’ordre » n’est pas assuré par des administrations situées « au dessus » de la société – la police, l’armée, l’inspection des impôts, etc. – mais grâce à l’intériorisation des règles par les individus. Les processus initiatiques servent à ça. Comme la transmission griotique ou l’éducation aux convenances familiales. Contrevenir à cet ordre intériorisé entraîne des sanctions qui, comme la prison dans les sociétés étatiques, retranchent le contrevenant du corps social. Des règles « souterraines » traversent donc le système des arrangements, y prennent l’apparence d’options individuelles, mais y instillent en réalité des constantes qui cadrent la négociation généralisée et contribuent à sa stabilité par des processus qui lui échappe. Véhiculées par les subjectivités, c’est, sans en avoir l’air, sous le camouflage de choix individuels qu’elles imposent leurs limites aux arrangements. La fameuse « solidarité africaine », qui répond à des règles sociales et familiales très codifiées, est un exemple caractéristique de ce faisceau d’institutions intériorisées. Elle investit sans difficulté le système des arrangements où elle sait très bien établir de fructueuses alliances avec la corruption : beaucoup de corrompus sont effectivement « solidaires » dans le cadre des relations sociales qui les obligent. Mais les valeurs et les représentations qui sous-tendent toute solidarité sont meurtries par l’égoïsme dont elle s’alimente quand elle puise à ces sources. Il faut pour en sortir vivace et rajeunie que cette solidarité bien réelle s’élève, sans se perdre, à la prise en compte d’enjeux nouveaux, ceux qu’implique la constitution effective et ressentie d’une communauté nationale ou ceux de l’efficacité technique et économique. En condamnant au petit jeu les pratiques de solidarité, en les associant à ses magouilles, en grippant son adaptabilité aux situations nouvelles, le système des arrangements est en train de la dissoudre, provoquant partout le bon vieux sentiment nostalgique et désabusé du « tout fout le camp », dont peut naître le pire et sur lequel la réaction fondamentaliste jette un œil gourmand. Pourtant, sur ce socle sophistiqué de solidarités établies peut se développer un des chantiers les plus prospectifs pour l’invention d’institutions modernes, intériorisables et novatrices.

Déstabiliser le système, stabiliser la société

Dans un système, « tout se tient » comme le dit si bien l’expression populaire. Le système des arrangements tient d’abord parce qu’il tient la société, parce que la société tient par lui. Il tient parce que la figure de l’Etat ne tient pas. D’une certaine manière, il « caractérise » l’Afrique. Beaucoup, en Occident comme en Afrique même, sont sourdement travaillés par l’idée que ce « caractère » se rapporterait à l’homme africain. Cette tentation désespérante et raciste brouille le passé et bouche l’horizon. Mais il y a en effet de lourdes raisons historiques pour que le système des arrangements soit devenu une caractéristique de l’Afrique contemporaine. L’interpénétration entre les arrangements honnêtes et ceux qui mettent à l’encan les prérogatives publiques est une caractéristique du système. Les deux prennent la forme d’une négociation et pallient le défaut d’une règle commune, d’une règle communément acceptée, intériorisée. Ils apparaissent comme la normalité. Cette interpénétration banalise la corruption et la rend en quelque sorte acceptable. Mais la fragilité et les vices du système portent aussi en germes l’effondrement de toute l’organisation collective, la menace du chaos. Le Mali découvre qu’il n’a pas d’armée à opposer aux trafiquants de drogue, aux psychopathes salafistes ou aux despérados de l’irrédentisme touareg. Le Congo s’enfonce dans une guerre sans fin au bilan humain catastrophique. Liberia, Sierra Leone, Côte d’Ivoire, Somalie… Une étincelle, un choc, un accident politique désintègrent le système généralisé des arrangements. L’unité qu’entretenait cette construction aussi sophistiquée que vulnérable (vulnérable parce que sophistiquée) ne tient plus. Rien de fiable, aucune croyance commune n’est désormais en mesure d’établir la confiance mutuelle qui bon an mal an réunit les nations. La souveraineté à laquelle on croit mais que ne sert aucune institution solide perd sa puissance politique et s’évapore dans la nostalgie. Chacun se réfugie dans des communautés plus étroites ressenties comme plus fiables : liens ethniques ou familiaux, fidélité à un chef de guerre, appartenances religieuses… Inaptes à porter la modernisation nécessaire au développement, ces infra-solidarités deviennent le moteur d’une violence désespérée. Le chaos est-il la seule alternative au système ? Par où peuvent s’enclencher des cercles vertueux susceptibles de le dépasser par le haut ? Quel type d’organisation politique fiable et démocratique peut en naître ?

Pluralité des bassins d’attraction

Un système avale, recycle et organise à son profit tous les éléments qui passent à sa portée. Si souvent exprimé, le sentiment d’impuissance qui entoure une corruption vécue comme une indépassable fatalité est le symptôme de son intégration au système. Ce « bassin d’attraction » comme disent les analystes de la complexité ne peut utilement perdre sa force que si d’autres polarités sont susceptibles de le vider de sa puissance et de le remplacer. Peut-on discerner les germes de telles polarités alternatives dans les sociétés africaines ? Les plus manifestes sont régressives et illusoires. La tentation d’un pouvoir militaire venant imposer une règle commune par la force des armes traverse bien des esprits, dans les quartiers comme dans les casernes. Mais de tels régimes brusquent à leur profit le système des arrangements sans le dissoudre et protègent armes à la main les gisements de corruption qu’ils se sont appropriés par la force. La loi de Dieu elle aussi, ou plutôt ce que des groupes fanatiques et déterminés présentent comme telle, dispose d’une attractivité certaine dans des sociétés croyantes que déboussolent les hypocrisies de la loi « démocratique ». Une expérience personnellement vécue peut donner, à titre d’exemple et dans un champ limité, la perspective d’une autre issue. BlonBa est une structure artistique bamakoise dirigée active dans les champs du spectacle vivant et de l’audiovisuel. Depuis près de quinze ans, sa compagnie de théâtre produit et tourne régulièrement, au Mali comme à l’étranger. Les comédiens qui la font vivre s’y sont engagés à fond : ponctualité, disponibilité au travail et à la critique, inventivité, adhésion active au projet artistique du groupe, désir d’apprendre et de progresser, exigence…Parmi eux, certains sont également membres de la troupe nationale, un héritage du Mali socialiste des années 1960, et y bénéficient du statut de fonctionnaire. Plongés dans cet autre univers, c’est comme si les qualités qu’ils déploient à BlonBa étaient effacées par le contexte et qu’ils étaient engloutis dans la passivité. Passer d’un bassin d’attraction à un autre est donc possible. De quels leviers dispose-t-on pour ça ?

Changement de génération

Malgré le pesant couvercle que les bénéficiaires du système font peser sur toute la société, une nouvelle génération arrive aux responsabilités. On y rencontre de nombreuses individualités créatives, décomplexées, que ne hante pas le souvenir colonial, qui n’ont pas connu cette longue défaite et ne règlent pas leur action en référence à elle. Internet et la téléphonie révolutionnent le rapport de l’Afrique au monde, la désenclavent, à la mettent en conversation avec le reste de la planète. Le réseau n’a pas de centre, ou plutôt, à tour de rôle, chacun de ceux qui y prennent la parole devient momentanément le centre de l’échange. Cette nouvelle donne érode la domination comme la soumission. Elle assainit les rapports humains. C’est vrai dans les relations interpersonnelles. C’est aussi vrai dans le rapport au monde. S’il est possible de trouver en Occident des façons d’agir efficaces et utiles, pourquoi s’en passer ? Mais quand le Nord, aveuglé par sa puissance passée, persiste à se penser comme le modèle universel, son rêve rencontre une indifférence ironique et rafraichissante. Les plis de la domination perdent leur empesage. La thèse exprimée dans ce texte suppose qu’un Etat vécu comme un corps étranger par une société qui ne s’est pas encore suffisamment affranchie pour se tailler des structures organisatrices sur mesure est la source d’un système généralisé d’arrangements assurant vaille que vaille et par défaut la tenue de la vie sociale. L’avènement d’une génération décomplexée peut constituer un facteur décisif pour un éventuel changement de système.

L’Afrique qui travaille

La corruption est un pan parasitaire du système. Le parasite a besoin pour vivre d’un corps autonome et vivant où se fixer. Les solides taux de croissance qu’a connu l’Afrique ces dernières années sont le fruit non de la corruption qui toujours les freine, mais de ce qu’on pourrait nommer « l’Afrique qui travaille », avec au premier rang une paysannerie dont la rude activité doit impérativement s’accorder aux rythmes de la nature, qui ne se négocient pas. Le commerce, l’artisanat, la vie culturelle, les entreprises au sens large doivent pour durer se conformer à une certaine rationalité productive sans laquelle l’activité s’envase inéluctablement. Certes, le système des arrangements s’invite souvent dans leur fonctionnement. Mais la force de la réalité s’impose malgré tout. Il est significatif de voir le respect que suscitent les entrepreneurs « qui marchent » quand leur réussite ne tient à des complicités trop flagrantes avec le pouvoir corrupteur. Ils apparaissent comme des symboles d’une possible souveraineté. Il y a là le germe d’articulations originales entre la puissance publique et l’activité économique, entre l’administration des tâches d’intérêt général et le dynamisme de la société. Inventer sans tabou ces articulations, mettre au point des dispositifs de convergence entre ces acteurs et les objectifs du développement, conventionner avec eux des missions de service public, leur assurer des protections judiciaires solides sont sans doute des voies fécondes. Beaucoup d’acteurs indépendants de la vie économique et sociale rêvent de troquer les sables mouvants de la corruption contre ces contraintes positives.

Répression, vérité et réconciliation

L’attaque frontale contre la corruption, trop imbriquée dans le système des arrangements, est sans doute un leurre. Par contre, la laisser prospérer sans la réprimer installe dans la société un fatalisme politique débilitant. Il est sans doute possible, en ciblant les secteurs où elle contrevient le plus brutalement au sentiment public, de donner un signal clair et efficace. L’effondrement de l’armée malienne, dû en grande partie à son imbrication dans la corruption et les arrangements, avec les conséquences tragiques qui en ont découlé pour la nation, ouvre la possibilité d’un consensus autour de réformes qui la garantirait contre ces dérives mortelles pour le pays. La répression sans complaisance de la corruption sexuelle dans l’enseignement, qui est en brutale contravention avec des règles morales partagées et ne participe en rien à l’amélioration des revenus du ménage, recevra le soutien des peuples. Même chose en ce qui concerne les dérives qu’on rencontre dans les systèmes de santé. De telles campagnes, habilement ciblées, menées avec rapidité et détermination, sont en mesure de renverser le sentiment « qu’on n’y peut rien » et donc participer utilement au changement de système.

Ne doivent-elles pas s’accompagner d’une remise à plat sous la forme de commissions « vérité et réconciliation » comme celle qu’a inauguré l’Afrique du Sud post-apartheid ? Ce serait l’occasion d’un nouveau départ pour le fonctionnement institutionnel, social, économique auquel bien des individus compromis dans la corruption, mais également conscients des limites morales, politiques et économique du système, seraient sans doute disponibles.

L’enjeu culturel

Le système des arrangements est la conséquence d’un doute sur soi : je ne suis pas légitime à inventer, à partir de ma propre histoire, des institutions habitables et partageables ; je m’en remets en façade à des institutions inhabitables et non partagées (l’Etat post-colonial). Ce déni de capacité n’est pas inéluctable. Quand dans les années 1980, des artistes maliens ont réinterprété la tradition du kotèba – des farces burlesques de critique sociale jouées dans les cités bamanans –, l’impact culturel et politique a été immédiat. Face à la dictature militaire et malgré la grande distance entre la forme adoptée et les kotèbas de village, leurs spectacles largement diffusés par cassettes vidéo ont été spontanément vécus par la population comme une forme endogène de liberté d’expression. La réintégration, la re-légitimisation de ces sources de règles collectives, leur adaptation sans tabou au monde contemporain, leur articulation aux institutions issues de l’Etat à l’occidentale constituent un chantier politico-culturel fécond. Plus largement, la reconstruction de l’image de soi dans des mots et des formes endossables par le grand nombre est une urgence de premier plan et fait de la question culturelle au sens large une sorte de préalable à l’autonomie et au développement. Il y a un rapport direct entre la pérennité du système de corruption et la médiocrité des télévisions nationales. Il y a un rapport direct entre la vivacité de l’invention culturelle autonome et le désir de changer de système.

La souveraineté

L’attachement populaire à la souveraineté constitue également un point d’appui directement politique pour un éventuel changement de système. Il réunit la plupart des citoyens. Ce qui dans la vie sociale et économique « marche » souverainement, c’est-à-dire sans perfusion ni direction étrangère, provoque l’adhésion et l’admiration. Reconstruire le lien entre la nation et sa représentation politique, trouver les articulations qui permettent de court-circuiter les médiations via le système des arrangements, notamment celles qu’imposent les fonctions administratives privatisées par la corruption, est un bon axe pour construire un système institutionnel nouveau et endogène, un bon moyen de mobiliser les peuples autour d’une indépendance qu’ils souhaitent, mais qui est encore largement inachevée.

GOUPE INITIATIVE AFRIQUE : http://initiative-afrique.org/fr/

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