LA REPUBLIQUE DES MOTS

Nadine Morano, dignitaire du parti Les Républicains, affirmait naguère que la France est « un pays de race blanche ».  Nicolas Sarkozy en remet une louche en nous prescrivant le modèle gaulois. On pourrait aller plus loin dans cette logique, affirmer avec des arguments historiques en béton que la France  est « un pays de l’espèce Néanderthal » dénaturé par les hordes afro-asiates des Cro-Magnon. Mais la construction non-raciale de notre histoire, de notre peuple et de notre République dispose d’un témoin indiscutable qui n’use pas de polémique : notre belle langue commune, le français.

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« Cet athlète portait un pantalon de coton à l’allure de pyjama. Le gaillard s’était caché dans un wagon de marchandises, au milieu des régimes de bananes, des sacs de sucre, des cageots de yaourt et des planches d’acajou. Arrivé au port du Havre, il quitta sa cachette pour se glisser sur un paquebot en partance pour le Mississipi. Peu de temps après, l’embarcation cinglait au milieu des vagues… »

Chacun le reconnaîtra, ces quelques lignes sont écrites dans les strictes règles de la langue française. A cent pour cent. Chacun des mots qui les composent participent avec la même légitimité à construire le sens du récit. Ils s’accordent en propositions, en phrases, en paragraphe et cette mise en commun construit la singularité d’une histoire qu’ils forment ensemble, qu’ils ne forment qu’ensemble. Chaque mot est citoyen de ce texte. Chaque mot met sa généalogie propre, son origine au pot commun, sans jamais cesser de former avec les autres la langue française. Imaginons maintenant que le racisme ambiant s’abatte sur ce petit roman.

Gaillard, mot d’origine gauloise, serait sans doute sauvé. Athlète vient du grec, du grec ancien, ce qui vaut passeport. Le, un, milieu, dans, cageot, embarcation poussent sur le socle du latin, sancta mater et linguae gallicae genitrix. Sauvés eux aussi. Mais le sucre ou le coton, ces bougnouls, le pyjama persan, les bananes bantoues, l’acajou des Indiens Tupi, le yaourt bulgare auront bien du mal à échapper à l’exclusion. Sortir de l’ULE (Union linguistique européenne) posera aussi de sérieux problèmes. Il faudra se défaire de l’italien pantalon, remiser le wagon germanique. D’ascendance britannique, le paquebot sera mis en quarantaine, mais pas au Havre, un port au nom néerlandais fiché dans les côtes qu’on dit normandes en souvenir des Vikings. Cette immobilisation salutaire lui évitera de cingler sur les vagues, tentatives scandinaves de polluer l’identité française, et de s’aventurer dans le delta peau-rouge du Mississipi.

Soumis à cette cure de pureté raciale, le récit se réduirait alors à ce sabir, qui, on l’avouera, n’est pas vraiment un français de bon chrétien : « Le gaillard, un authentique, portait un de à l’allure de. Il s’était caché dans un de, au milieu des régimes de, des sacs de, des cageots de et des planches d’. Arrivé au port du, il quitta sa cachette pour se glisser sur un en partance pour le. Peu de temps après, l’embarcation au milieu des… » Au fait, français, chrétien, c’est bien de chez nous ces mots là ? France, dénomination germanique héritée de l’invasion franque. Chrétien, du grec christos, terme évoquant le juif Jésus que, selon les évangiles, ses déambulations conduisirent en Afrique – la fuite en Egypte – et surtout en Palestine. Jamais en Europe.

La langue française est plus républicaine que la république française. Elle est fille du peuple qui l’a faite, qui s’y reconnaît, qui la transmet à ses enfants et se moque comme d’une guigne de savoir si les mots cent pour cent français de sucre, pantalon, banane ou paquebot sont délégitimés par leur origine. La république avait pris un bon départ. En donnant aux sujets du roi de France le statut de citoyens, elle conférait au peuple la souveraineté légitime, au peuple tel qu’il est, non plus au modèle catholique, féodal et soumis qu’imposait la royauté. La Troisième République rétablit le statut de sujet pour les habitants de l’immense empire colonial qu’elle avait conquis par le fer. Sujets français. Sujets du peuple souverain des citoyens français, leur lumière, leur modèle. Faut-il qu’aujourd’hui, nous devenions tous « sujets gaulois » ?

Dans le peuple français tel qu’il est, il y a des Martin et des Sarkozy de Nagy Bocsa, des Sagot et des Sissoko, des Zemmour et des Vallaud-Belkacem, des Zidane et des Deschamps, des Ionesco et des Filipetti, un Jean Moulin et un Missak Manouchian… Si l’on veut qu’ils forment ensemble un récit audible, un récit habitable, un récit fécond, si l’on veut qu’ils inventent ensemble la France inédite de demain, inspirons nous de leur langue commune, la langue française, qui jamais n’a craint d’affaiblir son tronc et ses fruits en étendant ses racines.

Texte également paru dans « Clins d’oeil intempestifs », le blog de Francette Lazard et René Piquet http://clins-doeil-intempestifs.fr/

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